CHAPITRE
6
LA
RÉPARTITION DU SURPLUS
La
vérité sur l'offre et la demande
La
prise de décision économique à la petite pêche
se situe pour le pêcheur dans le cadre d'une représentation
globale : celle de la pêche comme « jeu à
somme nulle ». Tout gain de l'un est en effet censé
se faire aux dépens des autres : pêcheurs
concurrents comme mareyeurs adversaires. On reconnaît là
la conception dite des biens en quantités limitées,
mise à jour pour la première fois par George Foster
(Foster 1965) pour rendre compte de la représentation
spontanée du processus économique au sein d'une
population de paysans mexicains (pour l'application du concept au cas
des pêcheurs de l'Ile de Houat, voir Jorion 1984a :
90-91).
Cette
conception des ressources comme strictement limitées préside
à toute représentation de la concurrence dans le milieu
de la pêche (tout ce qui est capturé par d'autres
pêcheurs, pense-t-on, diminue d'autant mes propres prises
potentielles ; tout bénéfice fait par eux à
la vente diminue d'autant mon profit potentiel) ainsi qu'à
toute représentation de la distribution des gains entre
parties conçues comme antagonistes (le profit fait par le
mareyeur diminue d'autant celui du pêcheur).
C'est
à l'intérieur de ce cadre que doivent être
comprises certaines modélisations partielles, telle la « loi
de l'offre et de la demande » - examinée au
deuxième chapitre - envisagée comme exemple et
illustration de la pêche conçue comme « jeu à
somme nulle ». La « loi » de l'offre
et de la demande en tant que mécanisme de la formation des
prix est l'exemple même d'une modélisation que le
pêcheur invoque volontiers. Il émaillera son discours de
remarques du genre, « Si le prix a été
d'autant, c'est à cause de l'offre et de la demande ».
Ce qui fonde la plausibilité de la référence à
une telle « loi », c'est la constatation
renouvelée de faits empiriques apparemment compatibles avec le
mécanisme que la « loi » postule. A
savoir que,
-
lorsque l'apport de poisson est faible son prix unitaire est à
la hausse par rapport au prix moyen ,
et
-
inversement, que lorsque l'apport de poisson est important, son prix
est à la baisse par rapport au prix moyen.
Le
mécanisme supposé est le suivant : si le prix a
été médiocre, c'est parce que l'offre était
supérieure à la demande, alors que si le prix a été
élevé, c'est parce que la demande était
supérieure à l'offre .
Ceci
serait sans conséquence si le pêcheur ayant souscrit,
comme le lui suggère aujourd'hui l'école, à la
formulation marginaliste de la « loi »,
n'essayait d'expliquer les faits à la fois comme
confrontation nue de l'offre et de la demande, et comme effet des
facteurs d'ordre essentiellement humain décelés par
lui, introduisant par là même des incohérences
majeures dans ses explications. Ainsi, et à titre
d'illustration, la négociation peu combative d'un patron avec
un mareyeur, en raison, selon le pêcheur, de la fatigue
consécutive à une marée éprouvante,
et qui se conclut par l'obtention d'un faible prix unitaire, sera
« expliquée » quand mêmepar celui-ci comme résultant en fait de la « loi de
l'offre et de la demande » ; le faible apport de
poisson observé sur le marché sera considéré
comme sans influence réelle puisque le mauvais prix
obtenu constitue en soi la preuve d'un apport important
existant quelque part ailleurs, en l'occurrence, une « importation »
occulte. Cette dernière est toutefois simplement inférée :
elle explique a posteriori - et en fonction de la formulation
marginaliste de la « loi » dont la validité
est considérée comme incontestable - le faible prix
effectivement obtenu. Du coup, l'explication du pêcheur, où
la fatigue aurait pu jouer un rôle causal suffisant si le
prix se déterminait ponctuellement et en fonction de
l'interaction effective entre vendeur et acheteur, se transforme
en une explication incohérente où des importationspostulées et invérifiables par lui jouent un rôle
explicatif comparable à celui que jouaient autrefois lesesprits ou les sorciers.
Ce
qui vient renforcer la conviction acquise par le pêcheur que la
« loi » de l'offre et de la demande est bien le
mécanisme opérant dans la formation des prix, et lui
seul, c'est que la vente peut avoir lieu dans des conditionsapparemment comparables, que le mareyeur (acheteur) et le
pêcheur (vendeur de ses prises) soient présents ou que
ce dernier soit totalement absent, comme c'est le cas dans les
systèmes de criée qui ont poussé le principe de
l'anonymat du vendeur à son ultime aboutissement. Ceci
n'empêche pas qu'à l'inverse, et paradoxalement, il est
difficile sinon impossible de convaincre le pêcheur que la
vente se déroule dans des conditions également
favorables pour lui lorsqu'il n'est pas présent pour
« défendre sa pêche » selon
l'heureuse expression d'un pêcheur cité au chapitre
précédent. Comme le dit un responsable de la
commercialisation : « Le pêcheur pense toujours
qu'il vendra mieux qu'un autre. C'est pour cela qu'il préfère
vendre au Pan Coupé (voir chapitre précédent)
plutôt qu'à la Coop : le rapport est plus
personnalisé... D'ailleurs c'est vrai que depuis qu'on pèse
[dans les criées, mais pas sur les marchés à
l'amiable], les prix ont baissé. Du coup ils mettent moins
dans les caisses [pour que le poids de la caisse elle-même
intervienne davantage] ».
Dans
les années soixante, l'idée s'imposa dans les pêcheries
françaises que, puisque le prix se constitue « objectivement »
au point de rencontre de l'offre et de la demande, il serait
souhaitable d'organiser les marchés de manière à
réduire au minimum l'interférence humaine dans le
processus de la vente. Seraient ainsi éliminées les
conséquences néfastes d'influences purement
subjectives. La vente aux enchères anonyme permettrait
d'atteindre cet objectif.
La
condition d'anonymat est respectée selon divers degrés
dans les différents cas de vente en criée. Dans
certaines, les acheteurs potentiels suivent dans ses déplacements
un « priseur » qui circule entre les captures
disposées dans des grands bacs plastiques sur le sol de la
halle et regroupées par bateau. Une vente aux enchères
ascendantes se tient successivement devant chacun des bacs contenant
une seule espèce de poisson, de crustacé ou de
mollusque et censément une seule qualité de prises.
L'anonymat n'est ici nullement respecté puisque tout
participant à la vente connaît parfaitement l'identité
du bateau dont la pêche est actuellement vendue ; de même
les acheteurs sont présents et font leurs offres en leur nom
propre et au vu de tous. A l'autre extrémité de
l'éventail de l'anonymat se situe le cas où les bacs de
poisson traversent la salle des ventes sur un tapis roulant et
l'acheteur marque son accord à un prix affiché dans des
enchères descendantes en pressant un bouton sur un pupitre qui
enregistre son achat. Dans ce cas-ci, le vendeur est anonyme durant
la vente, et l'acheteur est censé l'être, ou en tout
cas, la concurrence est censée s'exercer dans des conditions
suffisamment proches de la perfection pour que le principe de la
vente descendante assure au vendeur le meilleur prix.
Mais,
mise à part la croyance jamais étayée que le
prix se constitue dans la rencontre de l'offre et de la demande (des
chiffres réels seront analysés plus bas, dans la
section intitulée Les variations de prix), et se
constitue « mieux » en l'absence de facteurs
subjectifs, quels sont les éléments qui pourraient
faire penser que la vente aux enchères anonymes générerait
un prix « juste » du point de vue du vendeur ?
Quelles sortes de biens retrouve-t-on en effet dans les ventes aux
enchères ? Proposer sa marchandise dans le cadre d'une salle
des ventes est un pari fait par le vendeur. Quand il existe un prix
de retrait, la vente rappelle l'achat d'une option financièredu type call (voir chapitre 11, section Les options sur
instruments financiers) : si la vente a effectivement lieu,
le vendeur est assuré de vendre sa marchandise à un
prix égal ou supérieur au prix de retrait qu'il
fixe lui-même .
Par ailleurs, la concurrence entre acheteurs potentiels est
susceptible de pousser le prix à un niveau supérieur à
celui que le vendeur pourrait obtenir dans un autre contexte, par le
marchandage en « face à face », par
exemple. Mais une dimension de pari du point de vue du vendeur
demeure sous-jacente, l'organisateur des enchères décourageant
les prix de retrait trop élevés qui, en
augmentant la proportion des objets « ravalés »,
retirés de la vente, nuit au bon renom de la salle des ventes,
qui se voit alors souvent contrainte de déguiser les retraits
en ventes effectives.
Il
est curieux alors que le mode de la vente aux enchères, qui
implique un risque obligatoire pour le vendeur, puisse lui être
imposé pour certains types de marchandises, ceci censément
pour son bénéfice et sous le prétexte de
l'« objectivité » du contexte de la
vente. La philosophie affichée pour soutenir la pratique n'est
pas bien entendu qu'il est plus facile ainsi de gruger le vendeur,
mais que, de cette manière, l'offre rencontre la demande dans
un contexte de plus grande « perfection » de la
concurrence. La réalité, c'est que restent alors seuls
en présence les acheteurs, et que ceux-ci ne sont pas à
ce point stupides qu'ils ne sachent pas que leur meilleur avantage
consiste à s'entendre entre eux avant la vente, la concurrence
qui s'exerce pour des produits aussi interchangeables que des poids
identiques de crabes ou de sardines, n'étant pas du même
ordre que celle qui peut jouer à l'avantage du vendeur dans la
vente d'un joyau unique. L'existence d'ententes entre acheteurs est
attestée sur les criées anonymes de poisson, elles
subsisteront aussi longtemps qu'il sera avantageux pour un acheteur
de payer le moindre prix, à savoir pour l’éternité.
Du coup les pêcheurs sont prompts à suspecter que de
telles ententes existent effectivement entre mareyeurs, et
l'atmosphère des criées est désormais
empoisonnée par la suspicion.
La
presse rapporte régulièrement des informations allant
dans ce sens, en voici deux exemples : « Premiers
problèmes sous la criée : "la concurrence
entre mareyeurs qui n'est pas une vraie concurrence". "L'enchère
ne va jamais jusqu'en haut. Les mareyeurs tirent au sort entre eux,
pour désigner l'acheteur. Il y a des accords" »
(Cougot & Le Solleu 1980). Ou encore : « Jeudi (à
Binic), au début de la criée, le premier lot de
coquilles Saint-Jacques part à un prix très bas :
10 Fr le kg. Les lots suivants grimpent doucement, 11, 12, 13, 14 Fr.
Pas très contents, les pêcheurs téléphonent
dans les autres criées de la baie de Saint-Brieuc. Partout
ailleurs, les prix sont beaucoup plus élevés, entre 17
et 19 Fr. "Ce n'est pas la première fois que les
mareyeurs nous font le coup, et bien sûr juste avant Noël",
disent les pêcheurs, qui parlent d'une entente entre les
acheteurs. Pendant ce temps, la vente se termine sur le prix plus
habituel de 18,45 Fr. Mais avec quelques voitures garées sur
la jetée, les camions de marée sont bloqués, et
le forcing commence. Les mareyeurs, sûrs de leur bon droit - la
vente s'est passée tout à fait réglementairement
- n'ont pas d'autre explication des cours que celle du jeu de la
criée : "c'est l'offre et la demande (P.J.:
souligné par moi), et puis il y a la concurrence de la
coquille normande", disent-ils. (...) Le directeur de la criée,
M. Maigourd, relativise l'incident : "Des écarts de
prix de six francs ou plus entre deux lots sont une chose normale.
C'est bien parce qu'il y a des variations qu'on tire au sort les
débuts de vente. Mais cet aspect aléatoire joue dans
les deux sens" » (Kiesel 1987).
Comme
des prix s’y créent effectivement, la vente anonyme
semble confirmer l’idée que les prix se forment par
l'effet d'un mécanisme automatique, fait de la simple
rencontre des quantités offertes et des quantités
demandées. Il convient de noter toutefois que c'est lacroyance à l'objectivité du mécanisme (le
caractère supposé indifférent de la
présence ou de l'absence des acteurs) qui a conduit à
considérer la vente anonyme comme une version équivalentede la vente à l'amiable avec marchandage mettant les acteurs
en présence « face-à-face », maissupérieure quant à son objectivité,
puisque rien ne vient interférer de manière parasite
avec la confrontation nue de l'offre et de la demande. Le fait que
l'acheteur - au contraire du vendeur - soit, lui, bel et bien présent
est considéré comme allant de soi, et non comme
l'introduction d'une asymétrie dans la relation entre vendeur
et acheteur.
Le
retour en force, après une longue éclipse, de la
« théorie des jeux » comme outil fécond
de modélisation de la formation des prix, n'aurait pas été
possible sans la prise de conscience récente du rôle
symétrique joué par le vendeur et l'acheteur dans
l'issue de la transaction, et l'importance de leur présence
physique à l'un et à l'autre quant au prix obtenu. Dans
cette perspective, l'éviction du vendeur dans le mécanisme
de la criée constitue ni plus ni moins une manifestation
flagrante de sa spoliation - dont il est tentant de penser qu'elle
reflète simplement le rapport de force réel
entre les parties : pêcheurs, d'une part, mareyeurs de
l'autre, au sein du tissu social .
Le
pêcheur considère que l'invisibilité des
acteurs ne modifie en rien leur pertinence institutionnellepour le fonctionnement même de ce mécanisme, à
savoir qu'ils demeurent les acteurs en présence, présents
ou absents, visibles ou invisibles. C'est cette absence du pêcheur
dans la vente en criée, sans que le mécanisme de la
formation des prix en semble affecté, qui permet à
la « loi » de l'offre et de la demande d'être
invoquée également dans les situations où le
pêcheur est présent mais s'abstient d'exprimer aucun
desiderata quant aux prix - alors que rien dans les circonstances de
la vente ne s'y opposerait - et se confie entièrement au
bon-vouloir du mareyeur sur cette question. De même dans
d'autres cas où des fluctuations sont observées et dont
le mécanisme est parfaitement compris, mais où le
fait même qu'il y ait fluctuation semble ramener
inexorablement à une interprétation en termes de
confrontation nue d'offre et de demande. Un bel exemple en est offert
par le cas de la vente des sardines au Croisic dans les années
1920 et 1930 présenté ci-dessus : tout se
passait en effet là comme si le prix diminuait à
mesure que l'offre augmentait, du début à de la journée
à 10:00 h à sa fin à 16:30 h (après quoi,
les achats étant interrompus, il n'y avait plus de prixdu tout pour les pêcheurs retardataires), et comme si le
phénomène fournissait une illustration parfaite de laloi de l'offre et de la demande. Or nous savons que le
mareyeur offrait un meilleur prix d'intention délibéréeen matinée afin que les pêcheurs, confrontés au
choix stratégique entre moins de poisson mieux payé et
plus de poisson moins bien payé, étalentstatistiquement leurs retours, permettant ainsi au mareyeur
qui fractionne ses achats à intervalles réguliers tout
au cours de la journée, de maximiser les quantités
vendues, et éventuellement son profit (s'il maximisait ou non
son profit dépendait des différents prix qu'il avait à
payer à divers moments de la journée afin que le choix
des pêcheurs entre les deux stratégies, retour précoce
ou retard tardif se résolve statistiquement par leur
rentrée parfaitement répartie entre 10:00 h et 16:30
h). Au cas où les intérêts financiers des deux
parties, pêcheurs et mareyeurs, auraient été
ainsi satisfaits de manière optimale, on aurait eu affaire à
une illustration splendide d'un effet d'homéostase, de
« main invisible », mais dépendant
entièrement de la rencontre des stratégies des
uns et des autres au sein d'un contexte de bonne volonté
mutuelle (philia aristotélicienne), et en aucune
manière d'un mécanisme qui aurait opéré
selon la rencontre fortuite de facteurs objectivés tels
que l'offre et la demande.
Comment
expliquer alors que le pêcheur puisse à la fois
considérer que les prix se fixent en fonction de la « loi »
de l'offre et de la demande, et que le prix lui soit « logiquement »
défavorable dans la vente en criée dont il est écarté
? Tout simplement, parce qu'il n'y a pour lui rien d'inhabituel à
rendre compte des faits à l'aide d'un faisceau
d'explications concurrentes éventuellement inconciliables.
Ainsi, dans le cas mentionné plus haut où un pêcheur
rend compte d'une « mauvaise vente », à
la fois par sa fatigue personnelle et par une importation
(occulte) de poisson influant sur l'état du marché.
Tout se passe comme si la première explication (la fatigue)
valait pour le monde sensible, le monde empirique de la vie
quotidienne (le monde en acte d'Aristote), tandis que la
seconde explication (les importations) valait pour laRéalité-Objective (le monde en puissanced'Aristote) que met en scène la Science véhiculée
par l'école et par les scientifiques que les pêcheurs
fréquentent occasionnellement.
Il
en va de même pour la vente en criée opposée à
la vente à l'amiable qui confronte directement le vendeur et
l'acheteur : les pêcheurs s'accordent à dire, d'une
part, que « c'est la même chose »,
entendez du point de vue de la Réalité-Objective, mais,
d'autre part, que ce n'est pas la même chose, entendez, du
point de vue du monde empirique de la vie quotidienne. Ceci laissant
bien entendu en suspens deux questions essentielles :
1°
le rapport problématique, nous l'avons vu au deuxième
chapitre, entretenu par la théorie marginaliste - qui véhicule
la croyance à la loi de l'offre et de la demande - avec un
mode de théorisation qui soit proprement scientifique,
2°
le caractère fictif de la Réalité-Objective qui,
au contraire du réel empirique, demeure essentiellement uneconstruction métaphysique.
En
certaines occasions, le pêcheur n'hésitera pas à
souligner la possibilité pour le vendeur, c'est-à-dire
pour lui-même, d'obtenir par son astuce un meilleur prix à
la vente : disposition personnelle à vendre mieux
certains jours que certains autres, à vendre mieux que ne le
font ses concurrents, à vendre mieux que certains de ses
membres d'équipage à qui la vente est occasionnellement
confiée, etc.
Une
telle ouverture possible sur le « bon coup »
est conçue comme offerte à quiconque fait preuve d'un
certain talent à subvertir à titre personnel ce
qui demeure cependant conçu comme une loi et dont le
domaine d'application est celui des comportements idéaux. Et
ceci, de la même manière qu'un contribuable astucieux
pourra tourner les lois qui règlent le système
des impôts, pendant que la Réalité-Objective a
« l'attention occupée ailleurs ». Et
c'est parce qu'un tel talent - dont on sait personnellement la
délibération et les qualités qu'il requiert -
est nécessairement mal partagé, que la loi de
l'offre et de la demande demeure inentamée comme
description globale sinon du monde tel qu'il est, du moins du
monde tel qu'il pourrait être.
Ce
que l'analyste observe ici, c'est la reconnaissance par le pêcheur
de perspectives de lecture autonomes du domaine économique :
pour lui en effet, l'explication d'un fait peut être
produite dans la perspective de lecture qui paraît la plus
éclairante en situation, sans qu'il soit nécessaire que
cette explication demeure cohérente lorsqu'elle est lue dans
d'autres possibles et mieux adaptées à d'autres
circonstances. Autrement dit, et pour recourir au langage de la
physique, le pêcheur ne conçoit pas comme nécessaire
(il ne ressent pas le besoin) qu'il existe des règles de
correspondance permettant de traduire les phénomènes
tels qu'ils se présentent à l'observateur dans une
perspective de lecture, en phénomènes d'un autre ordre,
lisibles dans une autre perspective.
Plus
spécialement, l'incohérence n'est pas perçue
d'une conception qui suppose, d'une part, que la communautédes pêcheurs est jugée sans influence dans la formation
des prix et, d'autre part, que le pêcheur individuel est
jugé, lui, susceptible d'exercer une influence réelle
sur ces mêmes prix. Cette incohérence n'est pas
reconnue : elle est jugée seulement apparente, comme un
simple paradoxe, curieux en effet, mais sans conséquences.
En
fait, la facilité du pêcheur à passer d'une
perspective de lecture de la réalité économique
à une autre, sans relever les incohérences qui
apparaissent à l'occasion de leur confrontation, révèle
l'affinité réelle qui existe entre la conception qu'il
se fait du rôle que doit jouer une modélisation et celle
qui sous-tend aussi la théorie marginaliste. Pour toutes deux
en effet, la modélisation ne vise pas à dégager
les traits d'un monde idéalisé au sens de
« stylisé » pour sa compréhension
plus aisée, mais à décrire un monde idéalau sens où chacun y respecterait la même norme
juridico-éthique : pour l'économiste, que les
agents économiques individuels soient « rationnels »
et que les entreprises « respectent les lois du marché »,
et pour le pêcheur, que les confrères soient des hommes
« valables » et les mareyeurs, des partenaires
commerciaux « réglos ».
C'est
pourquoi il n'y a pas à proprement parler pour le pêcheur
d'incohérence dans ses explications lorsqu'il invoque
parallèlement deux optiques logiquement inconciliables, mais
simplement la mobilisation de deux perspectives de lecture,
légitimes chacune à sa manière. Ainsi, le monde
où l'on réussit sa vente par habileté
personnelle est bien le monde tel qu'il est, alors que celui où
les prix sont régulés par la confrontation nue de
l'offre et de la demande - quelles que soient les qualités
personnelles des agents économiques impliqués - est
bien le monde tel qu'il pourrait être... si seulement chacun
avait à coeur de se montrer droit et raisonnable.
Le
monde idéal dont parlent les économistes est bien en
effet aux yeux du pêcheur celui de la Raison et de l'Harmonie
triomphantes ; celui, au contraire, où l'on évoque
ses propres exploits, est celui de la « triste »
réalité (par opposition à la
Réalité-Objective) : celui d'un monde fait de
justes mais hélas aussi de coquins, de malins mais aussi
d'imbéciles, où tous les confrères ne sont pas
« valables », ni tous les marchands,
« réglos ». Le monde de la réalité
« vraie » est non seulement celui où
l'espoir du « bon coup » peut se voir
matérialisé ou bien déçu en dépitdes implications logiques des « bons principes »,
mais aussi celui où chaque « coup » peut
être jugé à la fois en termes généraux
d'efficacité et en termes spécifiques de qualités
physiques, intellectuelles, morales ou même du « pot »
de la personne singulière qui le tente (cf. Jorion 1983a,
chapitre 3, Bons et mauvais pêcheurs : 72-85).
On
comprend dès lors mieux pourquoi les deux discours, celui du
« coup » individuel et celui du modèle
économique peuvent être tenus en alternance ou même
parallèlement dans la même conversation .
Mais on peut comprendre aussi pourquoi le premier correspond
davantage à un discours tenu à titre privéet orienté vers la singularité des comportements
individuels soumis au jugement moral, alors que le second correspond
plutôt à un discours public, orienté vers
les « considérations générales »,
et qui permet, diplomatiquement, de passer sous silence les qualités
et surtout les défauts des uns et des autres.
Le
salaire de subsistance
Il
va de soi qu'une représentation de la détermination des
prix qui conçoit que ceux-ci sont définis uniquement en
fonction de facteurs objectivés et de nature
statistique tels que les quantités offertes et les quantités
demandées, en niant l'évidence quotidienne de
l'importance des décisions et des choix personnels, implique
automatiquement que les prix pourraient bien se fixer à
n'importe quel niveau, assurant ou non à cette occasion la
subsistance de l'ensemble des acteurs de l'industrie : patrons,
matelots et leurs adversaires et partenaires communs, mareyeurs.
Il
en irait tout à l'inverse d'une représentation de la
formation des prix qui impliquerait que ceux-ci s'établissent
de manière à assurer au pêcheur,
1°
au moins l'équivalent d'un salaire de subsistance,
2°
une partie des bénéfices correspondant aux surplus
dégagés par l'industrie et en fonction du rang
qu'occupe chacun dans la « profession », et la
profession elle-même au sein du tissu social.
Dans
cette deuxième conception - qui correspond au point de vue de
l'Économie Politique classique, et plus récemment à
la critique néo-ricardienne du marginalisme -, le fait
que le prix se fixe de telle manière que soit assuré au
pêcheur au moins l'équivalent d'un salaire de
subsistance, ne relève pas d'un heureux hasard, mais d'une
nécessité (Sraffa 1960 : 9-10).
Or,
le pêcheur qui souscrit, lui, à la théorie
marginaliste transmise par l'école, est forcé de
considérer le fait que les prix s'établissent de
manière à assurer - bon an, mal an - sa subsistance,
ainsi que celle du mareyeur, comme un hasard providentiel.
Confronté à l'existence de ce « heureux
hasard », il admettra que celui-ci est en effet
inexplicable puis, passé un moment de perplexité, il
ajoutera que cette circonstance étant nécessairement
précaire - puisqu'elle ne s'explique pas - il est d'autant
plus indispensable que soient mises en place, et maintenues, des
structures institutionnellement garanties qui permettent de contenir
les prix à l'intérieur d'une fourchette favorable,
entendez, telle qu'elle autorise la survie financière du
pêcheur et, subsidiairement, celle du mareyeur. Autrement dit,
est ainsi induite chez le pêcheur une disposition à
accueillir favorablement, ou même à réclamer, des
mesures de protection sociale - dont le retrait subventionné
du poisson lorsque son prix en criée touche un niveau plancherconstitue le prototype.
Ni
la représentation marxiste de la formation des prix (qui
suppose que la marchandise atteint nécessairement un prix au
moins équivalent à son prix de production, en matériel
et en temps de travail social incorporé [coût de la
reproduction de force de travail] et dont le travailleur n'est spolié
qu'à la condition que le surplus produit par ses oeuvres soit
approprié comme profit ou rente par le détenteur
des moyens de production, capitaliste ou rentier), ni
la représentation néo-ricardienne prônée
par Sraffa (qui suppose que le prix se fixe de manière à
ce qu'au moins un salaire de subsistance soit obtenu par le
producteur) ne permettent, à l'instar de la conception
marginaliste, que les prix puissent se fixer selon l'offre et la
demande seules, c'est-à-dire, en principe à n'importe
quel niveau, assurant ou non à cette occasion la subsistance
des acteurs économiques en présence .
L'idée
que le montant du salaire ne puisse demeurer longtemps en-dessous du
niveau qui assure la subsistance du salarié et de sa famille,
c'est-à-dire en-dessous du niveau qui assure la reproduction
sociale de la force de travail, et sa conséquence, à
savoir que le mécanisme de la fixation des prix doit refléter
d'une manière ou d'une autre le fait que la rétribution
globale du travailleur doit suffire au moins à assurer sa
subsistance, cette idée est à ce point plausible qu'il
nous faut prendre au sérieux les hypothèses
explicatives de la formation des prix qui reconnaissent au salaire
de subsistance un rôle causal crucial.
C'est
pourquoi il faut s'attarder un peu sur cette notion ancienne de
« salaire de subsistance », l'examiner avec
soin dans son développement historique et juger si oui ou non
il y aurait bénéfice à la ressusciter à
l'instar de Sraffa en raison du rôle analytique qu'elle
pourrait jouer dans les questions qui nous occupent ici. Nous avons
vu au chapitre trois que l’une des manières dont Adam
Smith conçoit le prix d'une marchandise est sa
conception « additive » où celui-ci
n'est rien d'autre que la somme de la rente sur la terre,
les salaires des travailleurs et les profits des capitaux mobilisés
pour sa production et sa mise sur le marché (1976 [1776] :
72). Voici ce que dit Smith à propos du niveau auquel
s’établissent les salaires : « ... il
existe un certain taux au-dessous duquel il semble impossible de
réduire, au-delà d'une certaine durée, les
salaires ordinaires, même de la plus basse espèce de
travail. Un homme doit toujours être à même de
vivre de son labeur et son salaire doit au moins suffire à
l'entretenir. » (ibid. 85). Smith ajoute que les
« Maîtres » s'efforcent quelquefois par
l'entente « secrète et silencieuse »
d'abaisser le salaire au-dessous de ce niveau. Il ne propose ici
aucun autre mécanisme explicatif que la nécessité
pour l'économie de voir la force de travail reproduite.
Ricardo
ira bien au-delà en suggérant que le prix naturel du
travail s'identifie au salaire de subsistance. Il écrit
à ce propos que, « Le prix naturel du travail est
celui nécessaire pour permettre aux ouvriers, l'un dans
l'autre, de subsister et de perpétuer leur race sans
accroissement ni diminution » (Ricardo 1951 [1817] :
93).
Ce
qui permet à Ricardo de considérer le salaire de
subsistance comme le « prix naturel » du
travail, c'est l'existence d'un mécanisme postulé par
Malthus à partir de sa fameuse « loi de
population ». Je me contente ici de reproduire pour sa
clarté un passage de l'ouvrage de Simon Clarke : « La
loi de population empruntée à Malthus était
censée établir que la population avait tendance à
croître plus rapidement que les moyens de subsistance, de sorte
que ces derniers agissent comme un blocage à la croissance de
la population. La loi des salaires dépendait sur le long terme
de la loi de population puisque les salaires seraient retenus par
l'opération des blocages malthusiens au niveau de subsistance
déterminé par l'histoire et par la coutume. Au cas où
les salaires croîtraient au-delà du niveau de
subsistance coutumier, les ouvriers se marieraient plus tôt et
auraient des familles plus nombreuses, si bien que dans le long
terme, l'offre en travail croîtrait plus vite que l'offre des
moyens de subsistance, forçant ainsi les salaires à
revenir au niveau de subsistance, à moins que la prospérité
générale ne suffise à faire progresser ce niveau
ou que l'abstinence morale (ou pour les plus évolués,
les moyens mécaniques) ne restreignent la croissance de la
population. Au cas où les salaires tomberaient en-dessous du
niveau de subsistance, le retardement judicieux du mariage, allié
à une mortalité accrue, ralentiraient la croissance de
la population de sorte que la statu quo serait finalement restauré »
(Clarke 1982 : 111).
Sur
ces questions, même s'il dépassera la notion de salaire
de subsistance en exprimant la valeur d'une marchandise en termes
de temps de travail social incorporé, Marx n'hésite
pas à s'exprimer comme un représentant classique de
l'Économie Politique. On peut lire dans Le Manifeste
Communiste que « Le prix moyen du travail salarié,
c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens
de subsistance nécessaires pour faire vivre l'ouvrier en tant
qu'ouvrier » (Marx 1965 [1848a] : 176).
Et
le salaire de subsistance n'est pas seulement pour Marx le « prix
moyen » du travail mais aussi, comme chez Ricardo, son
« prix naturel » : il écrit en
effet la même année dans son Discours sur le
Libre-Échange que « ... le minimum du salaire
est le prix naturel du travail » (Marx 1965 [1848b] :
152). Il expliquera plus tard dans Salaire, Prix et Plus-valueque « ... les honnêtes fermiers anglais [...] surent
abaisser les salaires des travailleurs agricoles au-dessous de
la limite physiologique la plus basse ; mais ils
complétèrent, grâce à la loi sur les
Pauvres, l'ordinaire sans lequel le travailleur n'eut point perpétué
sa race » (Marx 1965 [1865] : 529).
Toujours
dans le Discours sur le Libre-Échange, Marx décrit
le mécanisme qui autorise les oscillations des salaires réels
autour du montant du salaire de subsistance : « Et
qu'est-ce que le minimum de salaire ? C'est tout juste ce qu'il faut
pour faire produire les objets indispensables à la
sustentation de l'ouvrier, pour le mettre en état de se
nourrir tant bien que mal et de propager tant soit peu sa race. ...
[La classe ouvrière] aura parfois plus que le minimum ;
mais ce surplus ne sera que le supplément de ce qu'elle aura
en-dessous du minimum aux époques de stagnation industrielle.
Cela veut dire que, dans un certain laps de temps qui est toujours
périodique, dans ce cercle que fait l'industrie, en passant
par les vicissitudes de prospérité, de surproduction,
de stagnation, de crise, en comptant tout ce que la classe ouvrière
aura eu de plus ou de moins que le nécessaire, on verra qu'en
somme elle n'aura eu ni plus ni moins que le minimum... »
(Marx 1965 [1848b] : 152-153).
Beaucoup
plus récemment, on retrouve chez Sraffa, dont le retourà Ricardo est délibéré, le salaire de
subsistance comme une notion dont l'évidence s'impose :
« Jusqu'ici nous avons considéré le salaire
comme s'identifiant à la subsistance nécessaire aux
ouvriers et intervenant dans le système sur le même pied
que la carburant pour les moteurs ou l'aliment pour le bétail.
Il nous faut maintenant prendre en considération l'autre
aspect du salaire, puisqu'en plus de l'élément de
subsistance toujours présent il peut aussi inclure une part du
surplus, etc. » (Sraffa 1960 : 9).
On
doit à Roncaglia une explicitation bienvenue de la position
extrêmement laconique de Sraffa sur cette question :
« Sraffa suggère que la limite inférieure du
taux de salaire est déterminée par le prix du "panier
de subsistance" en biens de consommation [... Le surplus peut
être défini comme la part des biens produits dans le
système qui excèdent le [simple] remplacement des
moyens de production consommés et la subsistance des
travailleurs employés [...] Le prix de la force de travail
dépend uniquement du prix des moyens de subsistance
nécessaires à la survie du travailleur durant la
période envisagée. La distribution parmi les salariés
de la part de surplus qui leur revient se fait sur la base de leur
temps de travail » (Roncaglia 1978 : 58, 85).
Que
conclure de ce rapide survol ? Que la littérature économique
nous propose en effet un concept, celui de salaire de subsistance,
et différents mécanismes postulés où
intervient le montant de ce salaire, qui pallient l'incapacité
de la théorie marginaliste à rendre compte du fait que
les prix s'établissent globalement à un niveau tel que
la subsistance des acteurs économiques impliqués soit
assurée. Quel pourrait être alors le rendement de ce
concept dans le cas que j’ai choisi pour mes illustrations, de
la pêche artisanale ? Pour pouvoir le comprendre, il faut en
savoir davantage quant au système de rémunération
qui caractérise cette activité - en Afrique occidentale
d'ailleurs aussi bien qu'en Europe -, le système de métayageque l'on convient souvent d'appeler aujourd'hui « système
à la part ».
Le
système « à la part »
Mes
compagnons de voyage m'avaient abandonné pour quelques jours
au motel d'El Mina sur le littoral ghanéen, et plutôt
que de poursuivre la lecture de Proust à laquelle ils me
croyaient condamné, je m'aventurai le long de le côte
rocheuse à la recherche d'un campement de pêcheurs. Je
n'eus pas à aller très loin, à deux cents mètres
à peine se trouvait un hameau de paillotes en palmes de
cocotiers tressées où des femmes fumaient le poisson
sur des fours faits de barils de fioul déroulés à
la masse. On me conduisit selon la coutume auprès du doyen qui
battait le carton avec des jeunes gens. Quand se furent terminées
les présentations, il m'apprit que tous étaient
pêcheurs Kéta, originaires d'Anlogan, à plusieurs
centaines de kilomètres plus à l'Est, non loin de la
frontière togolaise. Il m'apprit aussi qu'il avait été
lui-même fonctionnaire des pêches et qu'il était
expert sur la question.
Nous
nous revîmes plusieurs fois. Nous parlions de la pêche et
des migrations nombreuses des pêcheurs Kéta qui les
conduisent jusqu'aux confins de la Sierra Leone, où j'avais en
effet rencontré certains d'entre eux quelques semaines
auparavant : forçats de la senne de plage sans grand
espoir de retour au pays. Un jour, il m'annonça qu'il allait
me révéler un secret. Il avait réfléchi
au fil des années aux raisons profondes des difficultés
de la pêche piroguière au Ghana, jusqu'à ce qu’un
jour les écailles lui tombent soudain des yeux. La révélation
méritait un décor plus solennel que l'enclos d'une
paillote et je l'invitai à venir prendre un verre à la
terrasse de l'El Mina Motel le lendemain.
Tandis
qu'en fond sonore Alpha Blondy adjurait le peuple américain de
faire connaître aux partisans de l'apartheid le sort autrefois
réservé aux Nazis, le vieil homme me fit connaître
ses conclusions qui passaient par une description détaillée
du système de métayage appelé à la
petite pêche, « système à la part »,
système où chacun se voit allouer un certain nombre departs déterminé par sa contribution à
l'effort commun : autant pour qui fait partie de l'équipage,
autant pour qui possède la pirogue, autant pour le
propriétaire du moteur ou des filets, etc. Voilà
quelles étaient, selon lui, dans ce système infâme,
les causes profondes de la déchéance de la pêche
au Ghana.
Les
faits qu'il croyait me révéler ne m'apprenaient hélas
rien car j'avais étudié les détails de ces
diverses proportions depuis plusieurs années, et ce qu'il
ignorait en sus, c'était que les mêmes pratiques se
rencontrent non seulement sur la côte africaine, en tout cas de
Dakar au Sénégal à Pointe-Noire au Congo, pour
la partie que j'avais parcourue, mais aussi de Saint Jean de
Terre-Neuve jusqu'aux rives du Bosphore, et, à ma
connaissance, à peu près partout dans le monde où
se pratique une pêche artisanale.
Non,
les malheurs du Ghana en 1986 ne pouvaient pas provenir de là
et mon vieil homme avait pris pour des conditions particulières
un des traits communs de la pêche à l'échelle de
la planète. Il pouvait se rassurer, car il n'était pas
seul : combien d'anthropologues qui étudièrent
trois kilomètres de côte n'ont-ils pas attribué
les caractéristiques du système à la part,
qui, à l'âme africaine, qui, à l'esprit du
protestantisme voire au fier tempérament des indigènes
des îles Orcades !
Dans
la pêche artisanale se retrouvent côte à côte
pour un effort commun et quotidien, un capitaliste à petite
échelle ,
l'armateur embarqué, et des prolétaires d'un genre un
peu particulier, l'équipage de matelots, métayersrémunérés au prorata du chiffre d'affaires, sans
garantie aucune du versement d'un salaire, sans garantie aucune d'une
somme minimale qui viendrait récompenser leurs efforts au bout
du mois - du moins en principe. A chaque homme embarqué, une
« part d'équipage » (ou une fraction de
part pour le mousse) et des fractions, des quarts de parts,
des demis-parts, des doubles parts, selon la répartition des
responsabilités à bord : patron, mécanicien,
matelot. Et au propriétaire de l'embarcation, des engins de
pêche, du moteur, une ou souvent l'ensemble des « parts
du bateau ». Comme j'ai pu le montrer ailleurs (Delbos &
Jorion 1984 : 73-85), à la petite pêche, la
combinaison optimale du point de vue du revenu est celle du ménage :
les hommes en mer et les femmes à terre, le père en mer
avec ses fils encore célibataires, pas de système à
la part qui tienne ici, tout l'argent qui rentre se retrouve dans
la caisse commune : la bourse du ménage. Les fils ne
reçoivent alors guère plus que de l'argent de poche, et
lorsque les frères sont ensemble, le plus souvent l'on
« s'arrange » aussi, à savoir que, le
navire appartenant conjointement à la fratrie, chacun obtient
une rétribution proportionnelle à ses besoins perçus :
selon que l'on est marié ou célibataire et que l'on a
des enfants ou non, le père retraité contribuant encore
à définir les besoins respectifs. Le pseudo-Aristote
écrivait que « l'Économique doit (...) avoir
pour objet à la fois la fondation d'un ménage et la
façon d'en assurer le fonctionnement » (Les
Économiques, I, i, 9).
Aujourd'hui
en Bretagne, la constitution des équipages où aucun
lien de parenté proche ne lie patron et matelots se fait sur
une base contractuelle classique dont le prototype est le système
« cinquante / cinquante », à savoir
qu'une fois les frais du total et les taxes de port retranchés
du chiffre net des ventes, le reste est divisé en deux, une
moitié dite « part du bateau » revenant
au (ou aux) armateur(s) et l'autre, dite « part de
l'équipage » revenant à celui-ci et étant
divisée en autant de parts qu'il y a d'équipiers
(compte tenu des aménagements déjà mentionnés).
Soit,
et à titre d'exemple, le compte d'exploitation sur le premier
semestre 1974 d'un chalutier-langoustinier gâvrais de 15,5
mètres.
Ventes
brutes 100,0 %
Frais
communs 26,2 %
(Ventes
nettes) 73,8 % (100,0 %)
Équipage 42,5 %
(57,5 %)
Armement 31,3 %
(42,5 %)
Ici
le partage n'est pas exactement 50 % / 50 % entre équipage
et armement mais 57,5 % / 42,5 % ; le patron ayant
cependant droit a une part et demie d'équipage et le
mécanicien à une part et un quart. Les frais communsse ventilent sur les postes suivants (par ordre d'importance) :
gazoil, sécurité sociale : (« invalides »),
divers, location du Toran (système de guidage), vivres, taxes
criée, location radio et sondeur, allocations familiales,
mutuelle, huile, glace, taxe de port.
Sur
la part d'armement du patron (part du bateau), 56 % (soit
23,8 % des ventes nettes) ont été épongés
pour ce semestre là en dépenses : achat de
matériel de pêche, assurances, intérêts
d'un prêt, entretien du bateau, divers.
Soit
en définitive et dans ce cas précis, pour le
patron-propriétaire, sur les ventes nettes:
42,5 %
+ ( 1,5 * ( 57,5 % / 5,75 )) = 57,5 %
et 42,5 %
pour l'équipage moins le patron.
Et
dans le cas plus commun dit « cinquante / cinquante » :
50 %
+ ( 1 * ( 50 % / 5 )) = 60 %
Les
chiffres pour la pêche piroguière africaine sont tout à
fait comparables, fait qui surprendra ceux - dont certains
spécialistes des pêcheries africaines – qui
imaginent que le partage des rentrées s'y opère sur une
base fantaisiste.
Je
prends le cas d'une pirogue motorisée (moteur hors-bord) dite
« watcha » de 15 mètres faisant la pêche
au filet tournant ou au filet maillant à sardinelles en 1986
(pêche pratiquée par les ethnies Fanté, Anlo-Évé
[« Kéta »] et Xwla au Liberia, Ghana,
Togo, Bénin, Gabon et Congo).
1°Système cinquante / cinquante
Ventes
brutes 100,0 %
Frais
communs 9,0 %
(Ventes
nettes) 91,0 % (100,0 %)
Équipage
45,5 % (50,0 %)
Armement 45,5 %
(50,0 %)
2°Système dit des quatre parts
Ventes
brutes 100,0 %
Frais
communs 9,0 %
(Ventes
nettes) 91,0 % (100,0 %)
Équipage
49,7 % (54,6 %)
Armement
41,3 % (45,4 %)
3°Système dit des six parts
Ventes
brutes 100,0 %
Frais
communs 9,0 %
(Ventes
nettes) 91,0 % (100,0 %)
Équipage 46,0 %
(50,6 %)
Armement 45,0 %
(49,4 %)
Les
frais communs comprennent le fioul (mélange deux temps), les
vivres et diverses primes (de 2 à 2,5 % des ventes brutes
pour divers « spécialistes » embarqués).
Pour une embarcation de ce type, qui peut contenir douze hommes, on
compte environ vingt membres d'équipage, comprenant par
exemple, outre les membres embarqués effectivement, cinq
remplaçants et trois « retraités »,
généralement anciens patrons, plus une part d'équipage
allant à l'ensemble des ramendeurs qui réparent
sur la plage les filets déchirés (retraités,
malades, invalides).
Dans
le cas du système « cinquante / cinquante »,
le calcul est simple. Dans les cas dits « quatre »
et « six parts », le calcul est plus
compliqué : le patron aura droit à 35 % des
ventes nettes, à quoi s'ajouteront quatre ou six parts des
65 % restant. Soit dans le cas de 21 membres d'équipage,
(65 %
/ (21 + 4)) * 4
ou (65 %
/ (21 + 6)) * 6,
plus
une part en tant que membre d'équipage.
Donc,
sur les ventes nettes, le patron-propriétaire recevra
1°Système cinquante / cinquante
50 %
+ 2,5 % + (50 % / 21) = 54,9 %
2°Système des quatre parts
35 %
+ 2,5 % + ((65 % / 25) * (4 + 1)) = 50,5 %
3°Système des six parts
35 %
+ 2,5 % + ((65 % / 27) * (6 + 1)) = 54,35 %
On
le voit, les systèmes de répartition des bénéfices
africains ne sont pas moins complexes que les systèmes
européens, et pour déboucher sur des redistributions
étonnamment semblables. La seule différence notable
pour l'observateur est dans le comptage qui préside au partage
puisqu'il ne présente pas le caractère
« algorithmique » que je lui attribue
involontairement en l'écrivant sous forme de formule (voir ce
qui a été dit en note 5, au chapitre précédent,
à propos du bénéfice fait par les épouses
de pêcheurs africains lorsqu'elles revendent à des
femmes étrangères au campement).
Système
« à la part » et salaire de
subsistance
Rien
ne paraît à première vue plus étranger au
« système à la part », que le
concept de salaire de subsistance introduit ci-dessus.
Pourtant rien n'est précisément plus courant dans
l'industrie des pêches que l'astuce consistant pour l'armateur
à « laisser courir les frais » en
période de « vaches maigres »,
c'est-à-dire à ne pas déduire provisoirement du
montant des ventes les « frais du total », afin
d'assurer ainsi artificiellement des parts d'équipage plus
élevées. Les anecdotes ne manquent pas qui en
témoignent : « Un jour, en 1963, les
blocs-moteurs ont éclaté. On a été trois
semaines à terre. Le bateau était toujours armé
(les cotisations de sécurité sociale - dites
« invalides » - continuaient d'être
payées). On a laissé courir les frais. Après on
les a récupérés sur trois quatre semaines, à
la confiance (entre patron-armateur et équipage) ».
L'astuce
consistant à « laisser courir les frais »
équivaut en fait pour l'armement à subsidier
l'équipage, tant que cela s'avère nécessaire, à
partir de la « part du bateau », c'est-à-dire
en fait à assurer en toute occasion à l'équipage
un salaire de subsistance effectif. Dans le cas des pêches
artisanales africaines, le phénomène est encore plus
net dans la mesure où en période de disette, la
totalité ou la quasi-totalité des prises est distribuée
au patron, à l'équipage et aux haleurs des pirogues,
non seulement en vue de l'autosubsistance de leurs familles mais
aussi pour permettre à l'équipage de revendre
personnellement une partie des prises ; dans la pêche
industrielle française, la « godaille »obtenue par tous les membres d'équipage au retour d'une
campagne, est aussi partiellement revendue. Au Bénin, la pêche
à la senne de plage durant la mauvaise saison (de novembre à
avril), pratiquée par les pêcheurs trop jeunes et trop
vieux, qui ne participent pas aux déplacements saisonniers
vers des zones plus poissonneuses, est consacrée presque
entièrement à l'autosubsistance des campements de
pêcheurs (Jorion 1985b).
Ce
qui cache l'existence d’un mécanisme automatique
d’octroi d'un salaire de subsistance dans le système
à la part, c'est bien sûr le fait que la décision
ou non de « laisser courir les frais » est à
l'entière discrétion de l'armateur (le plus souventpatron, lui aussi embarqué), et son opération
est en conséquence jugée dépendre de lagénérosité individuelle, et en aucune
manière ne résulter de l'effet d'un principe
homéostatique « naturel » simplementincarné par des patrons individuels.
On
observe aussi que dans les cas plus dramatiques où l'armement
n'est plus à même d'assurer cette subsidiation
provisoire de l'équipage, ce sont alors les fournisseurs ou
les mareyeurs qui prennent le relais en « laissant
souffler » l'armateur, en ne lui réclamant
temporairement pas certaines créances. Ainsi, à la
question posée de savoir si les chantiers de construction
navale laissent parfois « courir leurs créances »,
les patrons répondent invariablement « Jamais
! »... avant de mentionner une ou plusieurs occasions où
ce fut en effet le cas pour eux... « mais à titre
exceptionnel » : « J'ai eu un découvert
au chantier, chez le frigoriste et chez l'électricien. Je n'ai
pas payé d'intérêts ».
Soit
l'expression donc de la philia aristotélicienne,
décrite au quatrième chapitre, qui lie les différents
partenaires d'une industrie, et qui ne se confond pas nécessairement
avec leur intérêt bien compris, à savoir que la
générosité se révélerait toujours
« en fin de compte », avoir été
payante. Le même phénomène, qui s'articule autour
de la nécessité ressentie par tous de la survie des
équipages peut d'ailleurs prendre des formes plus
« communautaires » en impliquant des acteurs
extérieurs à l'industrie de la pêche. Ainsi dans
l'anecdote suivante : « Une fois, j'avais obtenu un
prêt de 500.000 francs mais le paiement ne venait pas. J'étais
au café et j'étais ennuyé. Un ami a vu que je
broyais du noir et il me dit, "Qu'est-ce qui ne va pas ?".
Je lui explique et il me dit. "Je pourrais peut-être bien
te les prêter !". Je suis allé le voir chez lui. Je
lui dis, "J'ai pensé à ce que t'avais dit l'autre
jour...". Il répond : "Je disais ça pour
rigoler !". J'étais très gêné ! Sa
femme était là et voilà qu'elle dit, "C'est
combien qui te faut ?". Je dis "Cinq cent mille".
Elle a rien dit mais elle est partie ; elle est revenue avec
l'argent dans un sac : toutes des petites coupures. Sa mère
avait un petit commerce et elle était aller demander... Dans
des cas comme ça, il y a pas d'intérêt, juste un
cadeau après : ça fait moins que les 5 %
(d'un prêt régulier)... Une autre fois, j'ai eu de
l'argent du boulanger, j'ai repayé juste après ».
Paradoxalement
donc, ce sont les représentations dites « objectivistes »,
marxiste et néo-ricardienne qui supposent dans le mécanisme
de la détermination des prix un effet d'homéostase,
d'autorégulation, correspondant à la « main
invisible » d'Adam Smith, alors que la conception
marginaliste, pourtant « subjectiviste » par
choix, n'envisage rien de tel : tout effet collectif s'identifie
pour celle-ci à la somme des comportements individuels, conçus
eux-mêmes comme réalisation des préférences,
des utilités subjectives, dont le principe demeure
constant. La conséquence en est bien sûr que
l'indifférence supposée du système à
ses acteurs individuels est palliée ensuite - à
condition que les producteurs puissent faire prévaloir
collectivement leurs intérêts - à coup de
réglementations, augmentées elles-mêmes d'autres
réglementations correctrices visant à pallier les
conséquences négatives imprévues de la
législation initiale, et ainsi de suite .
Parmi
les conséquences négatives imprévues de telles
corrections réglementaires, la plus flagrante réside
dans le fait que des mesures conçues au départ comme
étant de protection sociale, permettent en fait à
celui qui se trouve dès l'origine et structurellement dans une
position favorable au sein du rapport de force existant, de mettre au
point de nouvelles stratégies qui lui seront une fois de plus
favorables, cette fois à l'intérieur de l'espace
qu'offrent les législations à but correcteur mises en
place. L'intention du législateur se trouve ainsi entièrement
détournée et des difficultés réelles pour
le pêcheur sont générées là où
n'existaient pour lui jusque-là que des difficultés le
plus souvent imaginaires, car il s’agissait d’artefacts
engendrés par un raisonnement fallacieux (comme dans le cas
mentionné plus haut où, la rémunération
semblant pouvoir s'établir à n'importe quel niveau, il
apparaît impératif de fixer réglementairement une
rémunération minimale).
Le
plus regrettable sans doute est que la conception commune corrélative
de la croyance dans l'interprétation marginaliste de la
« loi » de l'offre et de la demande, en
suggérant à l'acteur qu'il n'a aucun rôle actif à
jouer dans la formation des prix, le conduit non seulement à
adopter vis-à-vis de cette question une attitude résignée
- fondée sur le sentiment de l'impossibilité d'obtenir
jamais davantage qu'une victoire occasionnelle dans une vente aux
termes exceptionnellement favorables - mais aussi, en renforçant
l'aura de mystère attachée à un mécanisme
mobilisant visiblement des partenaires humains mais dont ils sont
prétendument et curieusement irresponsables quant à ses
effets, encourage cet acteur, dans le mouvement spontané qui
le pousse cependant à réintroduire des personnesau sein de ses explications, à se tourner alors vers la
« thèse du complot », c'est-à-dire
non pas vers l'image d'une action humaine rassurante car résultant
sans plus de l'interaction nécessaire des hommes, mais vers
celle d'une action inhumaine inquiétante car résultant
d'un conspiration, d'une entente, d'un pacte délibéré
entre personnes dont le seul souci est de nuire à certains de
leurs semblables.
Ainsi,
par son implication d'impuissance dans les questions qui déterminent
directement son revenu, la croyance du pêcheur à la
version marginaliste de la « loi » de l'offre
et de la demande, renforce sa méfiance, renforce la
disposition « paranoïde » obligée
de quiconque a le sentiment qu'on ne lui offre qu'une information
insatisfaisante quant aux facteurs qui définissent son sort,
selon les termes d'une logique que l'on peut caractériser
comme étant celle du « on nous cache tout, on ne
nous dit rien ».
Les
variations de prix
Il
faut s'efforcer de comprendre maintenant comment a pu s'imposer la
représentation erronée de la formation des prix en
termes de confrontation nue de l'offre et de la demande. Pour cela il
faut envisager les faits qui ont conduit à cette
interprétation et examiner dans quelle mesure ils s'écartent
de ce que la « loi » prédit. Il faudra
enfin bâtir en son lieu et place, une interprétation
adéquate.
A
ce point de vue, le phénomène de la « mévente »
est particulièrement éclairant. Je rappelle brièvement
que selon les principes marginalistes de la « loi »
de l'offre et de la demande, le prix s'établit au(x) point(s)
de rencontre des courbes continues représentant les quantités
offertes (nécessairement variables à l'intérieur
d'une fourchette assez large dans le domaine d'activité de la
pêche), et les quantités demandées (également
considérées comme variables, encore que dans une moins
large mesure - demande moins élastique - sans quoi le prix
pourrait sans dommage être maintenu constant, par exemple, par
convention). Le modèle est fort bien décrit par Meuriot
(1987 : 45-52).
Or,
la variation prévue par la modélisation ne s'observe
pas dans les conditions de vente habituelles, et l'on pourrait aussi
bien faire l'hypothèse d'un prix convenu entre les parties et
soumis à de faibles fluctuations en plus ou en moins .
A qualité constante en effet, le prix obtenu varie peu, et
ceci, quels que soient les apports. Les variations
enregistrées par moi-même sur une année dans
l'île de Houat (mai 1973 - avril 1974) sont extrêmement
faibles, comme le révèle le tableau suivant :
Espèce
Période Ratio max/min ±% moyenne
Homard mai
73 - avril 74 1,52 20
Tourteau mai
73 - avril 74 1,61 23
Araignée mai
73 - avril 74 1,62 24
Langouste mai
73 - avril 74 1,5 20
Saint-Jacques oct
73 - avril 74 1,14 7
Bouquet sept
73 - févr 74 1,41 17
éventail
selon les producteurs 2,55 30
Ont
été indiqués dans ce tableau, le rapport entre
les prix maxima et minima obtenus au cours de la saison, ainsi que la
traduction de ce rapport en termes de fluctuations en plus ou en
moins autour du prix moyen. Pour la crevette bouquet, un « éventail »
a été mentionné en raison de la variation
considérable de prix, correspondant au changement de qualité
rencontré au cours de la saison : le ratio le plus élevé
s'applique aux pêcheurs qui vendirent en fin de saison la
crevette « parcheminée » (juste après
la mue) peu appréciée des consommateurs.
On
pourrait imaginer que je privilégie ici des données
d'un type tout à fait particulier choisies parce qu'elles vont
dans le sens de mon hypothèse, en fait des données
semblables se retrouvent partout à la pêche, y compris à
la pêche industrielle où Meuriot, Gilly et Cochet ont
constaté un phénomène très semblable :
Espèce
Variation des quantités Variation des prix
Eglefin
3,5 - 6 1,5 - 2
Merlan
2 - 4 1,5 - 2
Lieu
noir 3,5 - 5 1,5 - 2,5
Cabillaud
1,5 - 3 1,25 - 2
(Meuriot,
Gilly & Cochet 1986 : 7)
On
observe que les variations de prix ne reflètent ici aussi que
très faiblement les variations dans les quantités
offertes : les mêmes auteurs signalent que pour le
cabillaud, l'augmentation des quantités débarquées
de 10 % conduit à une baisse des prix de 3 % et
l'augmentation des importations de 10 % à une baisse de 1
à 1,5 % seulement (ibid. 1 & 21).
La
chute spectaculaire du prix pour une espèce particulière
ne se rencontre en fait que lorsque les apports sont constitués
massivement d'une qualité moindre pour le même
produit, soit en raison de la technique de pêche - par exemple,
« bar de chalut » qui a été
comprimé et à perdu une grande partie de ses écailles,
contre « bar de ligne » - soit, le plus souvent
en raison de la taille peu attractive des prises : par exemple,
une taille intermédiaire pour un poisson qui se vend
essentiellement soit « portion », soit
« tranche », « grosse »
sardine par opposition à la taille « usine » ;
crevette rose « paille » par opposition à
la taille « bouquet », « cavaille »
(juvénile de maquereau) par opposition à « maquereau »,
etc. Pour ces produits de taille peu attrayante, la demande est
faible de façon générale, et le bas prix obtenu
l'est en réalité de manière constante pour ce
niveau de qualité .
Quoi
qu'il en soit, il serait erroné de confondre une baisse
globale du montant des ventes due à l'apparition sur le marché
de qualités moins appréciées d'un produit donné,
avec un effondrement des prix occasionné par l'arrivée
soudaine et massive d'un produit de qualité égale. Or
cette confusion est commune chez les auteurs (soulignons que dans le
premier cas le prix, à qualité égale, reste
constant, alors que dans le deuxième cas, il varierait).
Ce
mécanisme allouant des prix différents (à
l'intérieur de fourchettes étroites) à des
produits de qualités différentes, ne constitue
cependant pas à proprement parler le phénomène
de mévente, qui ne réside pas - comme le
supposerait la version marginaliste de la « loi »
de l'offre et de la demande - dans un effondrement des prix en cas
d'apports importants ,
mais dans la raréfaction dramatique de la demande en raison de
facteurs ponctuels ou locaux, la faible quantité achetée
l'étant encore généralement à un prix
raisonnable. Le « pas de prix » dont parlent
les pêcheurs dans leurs conversations, correspond donc en fait
à un « pas de vente », une absence deliquidité dans le vocabulaire de la finance, plutôt
qu'à un effondrement des prix.
Dans
le cas de la pêche à Lorient, les facteurs intervenant
pour raréfier la demande en provenance des mareyeurs et
vendeurs ambulants sont de différents ordres : calendrier
des fêtes, budget des ménages, météorologie,
etc. Par exemple, les jours chômés tombant en fin de
semaine (jeudi ou vendredi) sont à ce point de vue désastreux
puisqu'ils diminuent la vente en raison de la fermeture des
poissonneries, alors qu'un lundi férié peut au
contraire faire croître la demande en ajoutant au calendrier
une ou deux occasions supplémentaires pour un repas de fête.
La demande baisse également en fin de mois, en raison de la
dépression conjoncturelle du budget des ménages. La
météorologie intervient aussi pour faire baisser
considérablement la demande les jours de neige et de verglas,
alors que par temps de canicule on observe un effet particulier de
déplacement de la demande qui passe du poisson à
bouillir ou à frire au poisson à griller, etc.
La
baisse tendancielle des prix due à l'impossibilité pour
le marché d'absorber l'offre conduisait autrefois aucontingentement, soit à une diminution concertée
de l'offre plutôt qu'à une baisse du prix, ce qui
n'est pas la même chose - faut-il le souligner ? - qu'une
baisse de prix concommitante à une absorption totale d'une
offre inhabituellement abondante par le marché.
La
fixation du prix par l'« entente »
Puisque
dans la représentation marginaliste de la formation des prix
par la « loi » de l'offre et de la demande le
prix se fixe dans la rencontre « nue » des
quantités offertes et des quantités demandées,
le mécanisme ne subit l'influence des interventions humaines
que d'une manière statistique qui gomme la
particularité des stratégies individuelles, et opère
donc toujours à l'insu des acteurs humains impliqués.
Du coup, toute intervention collective délibéréerelative à la détermination des prix apparaît
comme une interférence coupable, susceptible seulement de
bouleverser le cours « naturel » des choses.
Autrement dit, toute fixation des prix par la négociation est
conçue par la théorie marginaliste comme une
contravention détestable aux « lois du marché »,
et il devient alors, selon elle, illégitime que soit évoquée
une « formation des prix » proprement dite.
Ainsi,
lorsqu'un pêcheur évoque les pratiques de
contingentement qu'il a pu connaître au cours de sa carrière,
et qui furent particulièrement massives dans la pêche à
la sardine en Bretagne entre les deux guerres, il ne peut s'y référer
dans la perspective marginaliste qu'en tant que cas monstrueux,
c'est-à-dire, proprement inexplicables.
La
pêche à la sardine au filet droit s'accompagna durant
les nombreuses années de crise qu'elle connut, d'ententes
diverses entre, d'une part l'ensemble des producteurs entre eux, afin
de minimiser par consensus les conséquences les plus aiguës
de leur concurrence en fixant entre soi les quantités
maximales à pêcher par chacun et, d'autre part entre
producteurs et acheteurs pour convenir de prix « admissibles »
par les deux parties en fonction de la capacité d'absorption
du marché, toutes pratiques qualifiées de « taxation »
dans l'usage local de la langue.
Or,
ces pratiques de taxation, aussi courantes qu'elles aient pu
être, demeurent intellectuellement inassimilables, si ce n'est
comme comportement déviant et atypique, propre à
pallier occasionnellement une situation de crise, mais jugées
sans rapport avec les circonstances d'une situation de marchénormale. La suggestion est vivement écartée par
les pêcheurs - suivant en cela l’opinion des économistes
- que la taxation ne ferait que révéler, rendre
visible et explicite, la vérité générale
du mécanisme de formation des prix, à savoir la
collaboration de parties aux intérêts opposés
mais solidaires au maintien et à la consolidation de
l'industrie dans son ensemble, par la fixation de prix qui permettent
aux uns et aux autres d'assurer la rentrée d' - au moins - unsalaire de subsistance (la philia aristotélicienne).
Le principe étant le suivant : que, lorsque les ressorts
du mécanisme deviennent de plus en plus visibles, à
mesure que l'on se rapproche dangereusement de revenus qui n'assurent
plus que la subsistance et rien d'autre, le partage d'un surplus
devenu minimal exige une concertation de plus en plus explicite entre
les parties concernées, concertation accompagnée de
mesures conservatoires de redistribution, telles celles observées
dans les faits : à savoir la constitution d'une caisse
commune, le tirage au sort journalier des pêcheurs autorisés
à sortir en mer, les ventes privilégiées à
certaines conserveries en fonction de l'ordre des retours au port,
etc.
Pourquoi
dès lors ne pas postuler une hypothèse inverse de celle
prônée par la science économique, à savoir
que la concertation dans la taxation ne constitue pas un cas
aberrant, simple infraction aux règles, mais constitue au
contraire un cas de lisibilité en surface d'un
mécanisme qui demeure sinon caché ? Autrement dit, une
traduction de l'implicite en explicite rendue
nécessaire par des circonstances difficiles ? C'est cette
hypothèse qui me conduit à attacher une réelle
importance à ces situations habituellement négligées
par les analystes, et c'est pourquoi je vais dans un premier temps
rassembler brièvement un ensemble de constatations empiriques
avant de les examiner dans la perspective supposée par mon
hypothèse.
La
« taxation », c'est-à-dire lecontingentement de la pêche par bateau, est bien connue
de tous les pêcheurs qui s'adonnèrent en Bretagne, du
début du siècle au milieu des années soixante, à
la pêche à la sardine au filet droit (maillant) ou à
la bolinche (filet tournant). Pourquoi plus particulièrement
pour la pêche de ce poisson ? Parce qu'il est essentiellement
un poisson de conserverie lié pour sa vente à un
calibre très particulier, celui de l'immuable « boîte
à sardines » (« taille usine »,
« moule »). Mais également parce que la
sardine à l'huile est un produit dont le marché est
international, soumis à forte concurrence (sardine portugaise,
espagnole, marocaine, tunisienne) et dont le prix est donc
susceptible de connaître des fluctuations de grande amplitude.
Le
Croisic 1920-40
Lorsque
ni le mareyeur ni le conserveur n'étaient preneurs du poisson,
il fallait jeter la sardine qui avait été pêchée.
C'est alors qu'était évoquée l'éventualité
de recours les jours suivants au contingentement de la pêche
par bateau (« taxation ») : « Il
fallait souvent tout rejeter à l'eau : il y avait
mévente. Il y avait mévente souvent deux jours par
semaine. Un jour, c'était vers 1935, on a pris un camion pour
aller vendre soixante milles de sardines à Angers. On
en a vendu trois milles. Celles qui restaient, on les a
renversées sur la route. On a eu une amende. C'étaient
les goélands qui les mangeaient, ils se régalaient. »
Voici
le mécanisme du contingentement tel qu'il se pratiqua dans les
années 1920 : « Si un jour il y avait mévente,
on se réunissait, les patrons, l'usinier (conserveur) et les
marchands, et on se taxait pour le lendemain. Le marchand
disait combien il pourrait prendre le lendemain, il disait ses
ordres. Parfois il se trompait - ses ordres étaient
décommandés. Il disait aussi le prix qu'il pourrait
payer, parfois le jour dit il payait davantage. On disait alors :
"On pêchera tant de paniers demain" ; on taxait
par exemple à 50 kilos par bonhomme, ou 150 kilos, ce qui
faisait quatre milles ou treize milles sardines pour le
bateau [à raison de quatre hommes d'équipage et
d'environ quatre kilos pour un cent de sardines]. Il y en avait un
alors qui était chargé de vérifier le nombre de
paniers qu'on débarquait. Certains trichaient, ils disaient en
douce au marchand le jour d'avant : "Je t'en mettrai 250
par panier" [au lieu de 200]. Les autres le savaient pas, et le
marchand leur payait ce qu'ils avaient vraiment livré ».
Dans
les années qui suivirent, on s'organisa mieux encore pour
répartir équitablement entre tous les effets de la
mévente : « Vers 1935-37, on faisait une
caisse noire pour ceux qui avaient dû tout rejeter à
l'eau. On donnait vingt francs par semaine, par bateau. Avec ça,
on s'arrangeait pour payer les frais des malchanceux. »
Lorient
1950-60
Ici
aussi la nécessité du contingentement se faisait sentir
quand il arrivait plusieurs jours de suite que la sardine restât
invendue : « Ça arrivait qu'on doive jeter du
poisson à la côte : il n'y a jamais eu d'initiative
personnelle [pour vendre]. Il n'y avait pas d'hypermarché
[pour la "vente directe"] ».
Alors
la décision de se concerter était prise en commun :
« Quand il fallait taxer, on se réunissait
tous les soirs par port, entre syndicats représentant les
patrons (tous les patrons pouvaient venir si ils voulaient), et la
COFICA [banque] qui représentait les usiniers. La "taxe",
c'était la quantité autorisée par bonhomme
d'équipage. C'était un système sur lequel on
[les patrons-pêcheurs] s'était mis d'accord... pour le
bien-être, comme le prix-plancher [aujourd'hui] ».
Sans
vouloir idéaliser les relations existant dans la profession à
partir de ces exemples, il faut convenir qu'elles mettent en évidence
de manière très claire comment les intérêts
des pêcheurs et de leurs clients, mareyeurs et conserveurs,
peuvent être à la fois antagonistes et cependantsolidaires, et ceci dès que les difficultés
rencontrées par l'ensemble des parties semblent mettre en
cause l'avenir même de l'industrie. Antagonistes, dans la
mesure où chacun entend défendre sa survie en tant
qu'agent économique mais ne dispose comme marge de manoeuvre
pour négocier que celle définie par le rapport de force
préexistant entre les parties. Solidaires, dans la mesure où
les vendeurs ont à coeur de prévenir l'entière
éradication des acheteurs, et les acheteurs celle des
vendeurs.
Le
rapport de force préexistant contribue à maintenir
proportionnellement constants les termes de la répartition du
surplus entre les parties prenantes : aux matelots, l'équivalent
d'un salaire, aux mareyeurs, aux conserveurs, et dans une moindre
mesure aux patrons-armateurs, leur profit d'entrepreneur ayant réuni
entre ses mains un ensemble de facteurs de production. Le rapport de
force est cependant tel qu'aux époques difficiles qui
conduisaient au contingentement, c'était sans doute le matelot
se trouvant au bas de l'échelle sur laquelle s'étagent
les parties en présence, qui voyait sa rétribution
réduite à la baisse jusqu'à atteindre le niveau
incompressible du salaire de subsistance. Il est alors tentant
de lire la situation d'ensemble comme une illustration quasi parfaite
du mécanisme décrit autrefois par Adam Smith.
Je
n'entends pas suggérer que les circonstances qui obligèrent
les pêcheurs et les conserveurs à ce type de
concertations furent en aucune manière positives. Il n'est pas
évident non plus que la situation de crise n'ait pas contribué
en elle-même à modifier le rapport de force entre les
parties. Il est possible par exemple que le partenaire qui se
trouvait au départ (avant même que n'interviennent les
difficultés) dans un rapport de force défavorable (le
pêcheur, et bien davantage encore le matelot que le patron) ait
vu ce rapport se dégrader encore davantage en sa défaveur,
mais j'entends souligner le caractère hautement improbable de
l'interprétation selon laquelle le prix obtenu pour le poisson
se serait déterminé en fonction d'un rapport de
force entre vendeurs et acheteurs uniquement dans de
telles situations de crise, ou bien que la bonne volonté des
parties antagonistes à oeuvrer chacune à sa façon
pour la survie (ou la consolidation) de l'industrie aurait été
absente des négociations qui contribuaient à fixer les
prix en dehors des situations difficiles conduisant au
contingentement (malgré la piètre opinion qu'elles
expriment occasionnellement à propos l'une de l'autre dans les
conversations). Examinons donc de plus près cette question de
l'antagonisme et de la solidarité.
Antagonisme
et solidarité
Matelots
et patrons :
« Au
départ, avec un nouveau bateau, on a une idée en tête :
on sait où on ira pêcher, on sait quel genre d'équipage
on veut, on sait à quels mareyeurs on vendra... Et puis, quand
on commence à pêcher, on s'aperçoit que le bateau
ne tient pas la mer comme on avait prévu : il a sa
vitesse, il a sa façon d'aller dans le courant, il a sa
manière de prendre le coup de roulis. Et l'équipage,
c'est pareil : on voit que dans tel métier [type
de pêche] les hommes se fatiguent plus vite qu'on n'aurait
pensé, on s'aperçoit que les ramendeurs ne sont pas
très forts, alors on cesse d'aller dans la casse [fonds
rocheux qui déchirent le chalut] et on reste dans le franc...
Au bout d'un an, on trouve que le bateau et l'équipage n'ont
plus de défauts, mais ce n'est pas vrai : on s'est
habitué à eux, c'est tout ! »
On
s'habitue. Le système à la part, c'est
l'intéressement : la vie est gagnée au prorata de
ce qui a été pêché, les conditions de
l'harmonie entre patron et équipage semblent ainsi
préétablies. Et souvent cela marche en effet : les
matelots ont à coeur que le matériel soit entretenu,
ils s'intéressent à la vente, dont l'un s'occupe
parfois à défaut du patron ; sur certains bateaux
le mécanicien prend les commandes quand le patron est
défaillant, les