L'invention de la réalité
objective
Paul Jorion
paul_jorion@msn.com
"...
une naïveté qui confond le simple reflet du monde, les faits et les chiffres,
avec son principe." T.W. Adorno, Trois études sur Hegel.
"...
il est clair que notre physique n'est qu'une fabrication mentale, dont le
symbole mathématique est l'instrument." J. Lacan, Discours de Rome.
"Le
petit jeu symbolique à quoi se résument le système de Newton et celui
d'Einstein a finalement fort peu de choses à voir avec le réel. Cette science
qui réduit le réel à quelques petites lettre s, à un petit paquet de formules,
apparaîtra sans doute avec le recul des âges comme une étonnante épopée, et
aussi s'amincira peut-être comme une épopée au circuit un peu court." J.
Lacan, Séminaire II, 1954-1955.
Je vais définir ici la sciencecomme ce discours dont l'objectif est la description exhaustive, dynamique
comme statique, de la Réalité-objective. Les termes de cette description
sont mixtes: partiellement discursifs, partiellement mathématiques. Dans sa
partie discursive, la science se donne comme garantie de sa rigueur sa
référence (le plus souvent implicite) aux règles de la logique; dans sa
partie mathématique, elle se don ne comme garantie de sa rigueur la cohérence
interne de l'outil mathématique lui-même (Le statut de la pseudo-mathématique,
reconnue comme un "usage discursif du symbolisme mathématique",
s'éclaire donc immédiatement: la garantie de sa rigueur est d'ordre logique
uniquement).
Dans le discours de la science,
la Réalité-objective joue par rapport au monde sensible de l'Existence-empirique,
le rôle d'un réel authentique par rapport à un semblant. La
nature foisonnante du m onde sensible est censée masquer la régularité de la
Réalité-objective qui le sous-tend . Le mot
"phénomène" (phaenomenon = apparentia = apparence) est là pour souligner
la nature souvent trompeuse des faits relevant du monde sensible, leur
façon de déguiser leur vérité en une apparence ininterprétable, porteuse
d'illusion, ou en tout cas troublante. Ainsi pour Kepler, la précession des
planètes au firmament (leur mouvement quelquefois rétrograde) constitue
l'exemple même du phénomène: une apparence paradoxale, distorsion
"anamorphique" d'une réalité en fait assez simple (en l 'occurrence, le parcours par les planètes d'orbites
elliptiques de périodes différentes autour du soleil).
D'Aristote à Husserl (Der Ursprung der Geometrie, 1936)
en passant par Reichenbach (Philosophie der Raum-Zeit-Lehre,
1927) nombreux ont été les penseurs qui suggérèrent que toute reprise critique
de la notion de "discours de savoir" exige comme sa condition que la
réflexion fasse retour au lieu d'origine de tout discours à vocation empirique
(celui qui énonce le synthétique a posteriori de Kant) - par opposition
au disc ours à vocation "lexicale" (qui se contente d'énoncer le
"sémantiquement bien-formé", c'est-à-dire
le rapport légitime entre les mots au sein de la langue , à savoir, la
description du monde sensible, le se ul qu'il nous
soit donné de percevoir entre les "bornes" temporelles de la
naissance et de la mort .
Par conséquent, et si l'on se
fixe l'objectif d' une reconstruction explicite du savoir scientifique (chaque
science particulière le fait pour son compte à tout moment, mais de manière
implicite), de Démocrite à aujourd'hui, on s'aperçoit que rien ne justifie à
aucun moment que le monde sensible de l'Existence-empirique ait perdu en cours
de route son statut de réel, au profit de la Réalité-objective. Celle-ci
apparaît en effet comme une construction historique datable au sein de l'espace
de modélisation que la langue autorise à construireen nul autre lieu que l'imaginaire humain, c'est-à-dire, très précisément ce
qu'il convient d'appeler une fiction.
Excepté la signification que la
Réalité-objective puise dans son histoire et telle qu'on peut en mesurer la
portée en entreprenant son archéologie, sa signification contemporaine ici
et maintenant est de rendre compte de la réalité foisonnante de
l'Existence-empirique comme d'un objet explicable en termes de combinaisons,
dynamiques ou statiques, d'éléments repérables, éventuellement descriptibles de
manière économique, et en tout cas en nombre fini. Cet optimisme qui considère
la tâche d'explicitation comme légitime et réalisable va à l'encontre d'un
ancien désespoir de l'âme que véhiculent encore les religions, et il insuffle à
la science un enthousiasme qui lui permet de remporter, dans cette part de la
technologie qui est véritablement de "science appliquée",
d'authentiques victoires - pour autant que l'on qualifie raisonnablement ainsi
l'amélioration matérielle du sort de l'homme dans son propre corps comme au
sein de son environnement.
La dissemblance existant entre la
Réalité-objective et l'Existence-empirique dont elle est censée rendre compte
continue de rencontrer l'incrédulité du sens commun, c' est-à-dire du savoir
pragmatique portant su r le monde sensible. En ce sens, la science requiert
pour que l'on croie au monde qu'elle décrit, le même type d' engagement qui
faisait que l'on croie au monde des Anges: l'acte de foi qui permet de croire
sur parole à l'existence de l'inobservable. D'où la nécessité toujours présente
d'un clergé attitré. En d'autres termes, le discours tenu par la science quand
elle affirme qu'il est naturel que le monde sensible apparaisse à nos
yeux tel qu'il est, étant donné que la Réalité-objective est telle et
telle, ce discours exige de notre part une adhésion qui va bien au-delà
d'une simple caution accordée à ce que nos yeux voient et à ce que nos oreilles
entendent.
Or, parmi l'ensemble des espaces
de modélisation que l'on peut imaginer à l'Existence empirique, la Réalité -
objective présente la particularité que possédait déjà la philosophie naturelle
(non scientifique) d'Aristote de ne pas modéliser le monde tel qu'il existe ici
et maintenant (le monde en acte), mais partout et toujours (le monde
en puissance). Si l'on convient, comme l'usage commun y autorise, d'appeler mythesla famille des espaces de modélisation produits par des cultures humaines ainsi
que les entités qu'ils postulent (de l'ange à l'énergie) , il faut reconnaître que ceux-ci se partagent en deux
genres d distincts, les mythes de l'en puissance (ou à "universaux")
et les mythes de l'en acte (ou à "singularités"). Au nombre des
premiers on peut compter les mythes qui soutiennent les religions, et la
Réalité-objective qui sous-tend la science; au nombre des seconds, la
"théorie" qui correspond aux pratiques magiques et divinatoires,
ainsi que le savoir qui soutient les "arts", qu'ils soient
technologiques (savoirs "empiriques" par opposition à "science
appliquée") ou cliniques ("chirurgie" opposée à
"médecine" - au sens où ces termes étaient utilisés à la Renaissance;
psychanalyse) .
Qu'un discours (comme la science
ou les religions) soit sous-tendu par un mythe à universaux ne signifie
pas qu'il prétende modéliser entièrement - par ce mythe - le monde sensible
dans son existence dynamique: certains mythes, telle la Réalité-objective, ont
cette prétention, d'autres non, tel par exemple, le mythe théologique qui
sous-tend le christianisme et qui réserve en soi une plage d'indicible
correspondant à un ombilic du mythe dans l'Etre-donné. Kojève parle dans ce
dernier cas de "mythe authentiquement platonicien": "...un mythe
n'est authentiquement platonicien que dans la mesure où il admet un Quelque-chose dont il ne parle pas parce que ce Quelque-chose est 'transcendant' par rapport à ce qu'il
dit, étant 'au-delà' de ce dont il parle ..." (Kojève 1972: 34).
Qu'un discours soit sous-tendu
par un mythe à universaux signifie simplement qu'il modélise,
complètement ou en réservant des plages d'indicible, un ensemble de mondes
possibles et non le seul monde en acte. Rendre compte de l'ensemble des mondes
possibles n'est pas, comme on pourrait peut-être l'imaginer, plus ambitieux que
de rendre comte du seul monde réel en acte, mais l'est au contraire beaucoup
moins. Tout discours de l'en puissance s'épargne - du fait même - de prendre
parti sur les futurs contingents, c'est à dire, s'épargne la nécessité
de parler avec certitude de l'avènement de singularités. Au contraire, tout
discours de l'en acte ou du singulier), doit se prononcer avec assurance quant
aux futurs contingents: il contient toujours, comme sa part essentielle,
un élément de cause finale qui s'exprime dans le pronostic.
Cette distinction entre mythe
à universaux et mythe à singularités est cependant fondamentale
puisqu'elle permet de répondre à un certain nombre de questions:
- "Pourquoi la science
a-t-elle pu si facilement advenir au lieu même de la religion ?"
- "Parce que comme les
religions qui l'ont précédée elle modélise l'ensemble des mondes possibles à
l'aide d'un mythe à universaux".
- "Pourquoi la science ne
parvient-elle pas à éliminer l'astrologie ?"
- "Parce que l'astrologie
est un discours du singulier portant sur le monde en acte, alors que la science
est un discours de l'universel sur le monde en puissance. C'est pour les mêmes
raisons que les religions n'ont pu éliminer les divers es mantiques
divinatoires."
- "Pourquoi la psychanalyse
ne peut-elle être une science ?"
- "Parce qu'elle apparaît,
en tant que discours du singulier au même lieu que la magie et la technique, et
non comme la science au même lieu que la religion".
On peut appeler
"théorique" tout discours sur le monde sensible (phénoménal) qui
modélise celui-ci au sein d'un espace qui peut être décrit discursivement par
un "mythe". Mais si l'on dit cela, qu'un discours théorique
"modélise", on affirme par là même que ce mythe ne parle pas du réel
mais d'un double fictif de ce réel, que l'on peut appeler "espace de
modélisation", mais aussi bien, à la suite de Platon,
"simulation" ou à la suite de Proclus, "imagination". Or,
pour la science, il ne fait aucun doute que la Réalité-objective n'est pas générée
comme une fiction mais comme un discours portant sur un réel.
Si l'on veut alors conserver
l'approche qui est la mienne jusqu'ici, il faut pouvoir expliquer pourquoi pour
la science la qualité de réel s'est déplacée du monde sensible de
l'Existence-empirique au monde fictif de l a Réalité-objective. Car il faut
bien voir que c'est cette croyance dans la qualité réelle de la
Réalité-objective qui permet à la science de se contenter de parler du monde en
puissance et non du monde en acte sans voir dans cette lacune un vice
rédhibitoire.
La Réalité-objective ne modélise
pas le monde sensible (historique et réel) de l'Existence-empirique, mais une
multitude (finie mais innombrable) de mondes (semblables mais différents les
uns des autres), dont le monde sensible de l'Existence-empirique n'est que l'un
d'eux. Or, si la science ne se préoccupe ni d'expliquer pourquoi parmi la
multitude des mondes possibles (que modélise la Réalité-objective) un seul se
soit réalisé, ni pourquoi ce soit précisément celui (historique et réel) que
nous connaissons, c'est que pour elle, le monde de l'Existence-empirique est unsemblant (puisque la Réalité-objective est, elle, censée être un réel).
Dans ces conditions, le fait que la science ne puisse expliquer pourquoi le
monde sensible (réel et historique) existe seul (dans sa singularité) ne lui
est jamais apparu comme un problème sérieux remettant en question la
validité de son entreprise.
Il existe donc de bonnes raisons
de se demander comment il se fait qu'un espace de modélisation comme la
Réalité-objective ait pu passer du statut (clairement
reconnu, aussi bien par Proclus que par Platon) de fiction à celui de réel. La
première étant que le mythe de la Réalité-objective a atteint en physique les
limites de son recours possible comme support à l'explication, dans la mesure
où ses entités ne peuvent plu s se prêter à une mise en scène quasi-phénoménale
qui fasse encore sens.
La deuxième raison étant que la
méconnaissance que constitue la confusion d'un espace de modélisation avec un
réel empirique n'est pas sans conséquences fâcheuses quand, comme c'est le cas
pour la prétendue "logique quantique", des artefacts de la
modélisation sont traités comme autant de nouvelles données empiriques.
La troisième raison étant que si
nous voulons tenir sur le singulier un discours qui ne soit pas contradictoire,
il nous faut faire appel aux ressources de la logique et des mathématiques,
dont la science nous affirme qu'elles sont indissociables de son propre espace
de modélisation qu'est la Réalité-objective. En est-il bien ainsi ? Ou
bien est-il concevable que logique et mathématiques soient mobilisées dans la
construction d'autres mythes (au sens où nous entendons ce mot, c'est à dire
comme édifices discursifs relevant de la discursionou de l'imaginaire, et, partant, nécessairement fictifs) ?
La production des mathématiques
dites pures est celle d'un outil sans attaches empiriques a priori, et que l'on
peut appeler (si l'on veut, et à la suite de Kojève, 1968 : 303), ontométrie. Quant aux mathématiques dites
appliquées, elles sont de deux types, soit phénoméno-métriquesquand elles sont mises au service de la stylisation du monde empirique telle
que la suggère "lalangue" (de la mesure
au calcul des corrélations), soit énergo-graphiques(topologiques et géométriques) ou énergo-métriques(algébriques) quand elles sont mises au services de la modélisation du
monde empirique au sein de la Réalité-objective. La logique, quant à elle,
m'apparaît comme modélisation normative de l'usage spontané des stylisations
inscrites dans "lalangue" (pour moi, la
logique est indissociable des familles de langues doublement fondées,
syntaxiquement sur la structure "sujet/verbe/objet" et sémantiquement
sur la stylisation en fonction de la ressemblance visible; il conviendrait de
reprendre entièrement (et à la suite de Lévy-Bruhl) la question d'une
"logique" qui correspondrait aux langues isolantes fondées
sémantiquement sur la stylisation en fonction de l'affinité essentielle(stylisation dite totémique).
Cette approche est, bien entendu,
distincte de celle postulée par la "philosophie spontanée" des
mathématiciens quant à leur pratique mathématique. Du fait qu'ils contribuent
au développement historique de l'es pace de modélisation
"Réalité-objective", et comme cet espace fictif est tenu par la
science non pour une fiction mais pour un réel, les mathématiciens
peuvent entretenir la croyance qu'ils travaillent - dans une certaine mesure -
au sein du monde de l'Existence-empirique. Cette croyance se voit renforcée par
le sentiment qu'ils ont souvent de se laisser guider par l'intuitiondans le processus de production des mathématiques (ainsi A. Turing: "le
raisonnement mathématique peut être considéré schématiquement comme l'exercice
d'une combinaison de deux facultés , que nous pouvons appeler l'intuitionet l'ingéniosité (...) L'activité de l'intuition consiste à produire des
jugements spontanés qui ne sont pas le résultat d'enchaînements conscients de
raisonnements." in Hodges 1983: 144). mais ils
ne s'aperçoivent pas que si cette intuition dans le processus de
"découverte" a effectivement (à l'origine même des mathématiques) un
ancrage dans le monde phénoménal, cette intuition est cependant massivement
"éduquée", modelée sur le comportement "habituel" des
objets (non empiriques) qu'ils manipulent professionnellement. Car le fait
qu'ils soient fictifs n'empêche pas ces objetd'avoir un comportement, qui résulte tout simplement des propriétés qui
leur sont assignés conventionnellement. L'introduction en mathématiques
d'objets dont il ne serait plus possible de penser avec la moindre
vraisemblance qu'ils entretiennent un lien quelconque avec le monde phénoménal
de l'Existence-empirique (suites infinies, composante imaginaire des nombres
complexes) serait pour les mathématiciens l'occasion d'une crise. Crise
injustifiée, car si une partie des mathématiques qu'ils créaient pouvait servir
d ans la stylisation du monde de l'Existence-empirique opérée par la phénoméno-métrie, la plupart des objets créés par eux
n'auraient jamais à intervenir que comme outils au sein d'espaces de modélisation
(nécessairement fictifs), et en particulier au sein de celui que s'est donnée
la science, à savoir, la Réalité-objective, dont il convient maintenant
d'étudier la construction historique.
*
**
Si l'on ne peut dater l'invention
du mythe, en tant d'espace de modélisation censé servir de support à
l'explication du monde sensible, on peut cependant dater l'invention d'un de
ces mythes, celui de la Réalité-objective. Bien que produit délibérément par
des agents humains, tout mythe semble prédisposé à se présenter un jour ou
l'autre comme vérité du monde sensible c'est à dire, en fait comme réelde ce qui, par conséquent, n'est plus qu'un semblant . Platon est sans
doute le premier qui développa un mythe en toute connaissance de cause,
sans pour autant le prendre au "sérieux". Comme le dit excellemment
Kojève,
"Pour
nous (depuis Hegel, qui faisait correspondre les -graphies à la Vor-stellung [et qui "ignorait" les -métries !], toute Energo-graphieest donc "imaginaire" ou "fictive" en ce sens qu'elle fait
correspondre une Réalitéobjective à des notions (d'ailleurs para-discursives) qui ne se rapportent en fait qu'aux phénomènes.
Mais en règle générale, les Energo-graphies furent
développées "pour de vrai" par leurs auteurs, qui les prenaient
parfaitement "au sérieux". Toutefois, ce n'est pas le cas de Platon
lui-même, qui soulignait toujours le caractère mythique, c'est à dire
"fictif" de ses développements énergo-graphiqueset qui se rendait parfaitement compte que le "languageimagé" ou para-discursif de ses Mythes se
rapportait en fait aux phénomènes et que le Monde idéel ne pouvait être dit
correspondre à ce langage que grâce à une transposition, d'ailleurs purement
"imaginaire", de ce Monde dans la durée-étenduede l'Existence-empirique." (Kojève 1972 33).
Kojève attribue à Démocrite
l'invention de la Réalité-objective; en effet, son monde des atomes se
distingue clairement et du monde sensible (phénoménal) et de
l'Etre donné, e t il constitue bien un "feuillet" intermédiaire entre
eux. Il existe de bonnes raisons de suivre Kojève dans cette attribution: 1° la
Réalité-objective de la science reconnaîtra bien comme ses "briques"
des corpuscules censés (au départ) être insécables; 2° Démocrite (pour autant
que nous puissions le savoir) prendra bien (comme le fera aussi la science) son
espace de modélisation "au sérieux" en y voyant un réel plus réel
que le monde sensible.
Il faut toutefois se demander si
ces deux "bonnes raisons" suffisent pour considérer, à la suite de
Kojève, que Démocrite est bien l'inventeur de ce qui sera pour la science, la Réalité-objective.
Si nous examinons le second critère: prendre son mythe "au sérieux",
c'est à dire prendre un espace de modélisation pour du réel, il s'agit là d'un
trait extrêmement répandu: en sus de Démocrite et d e la science, on peut dire
que toutes les religions, primitives et universelles, ont toujours pris leurs
mythes au sérieux. Quant au premier critère, celui de l'atome comme composant
ultime de l'espace de modélisation, il faut se demander s'il s'agit là d'autres
chose qu'une simple rencontre, car, et comme on le verra, si la
Réalité-objective est bien atomique dans sa constitution (nécessairement chez
Newton, de façon contingente chez Galilée), sa nature atomique ou non est
indifférente chez Kepler, alors que (sans doute possible) la Réalité-objective
de Kepler est déjà bien celle de la science. La condition déterminante pour
l'avènement de la Réalité-objective c'est, comme nous allons le voir, sa nature
mathématique. Ni les adversaires ni les alliés de Kepler et de Galilée ne s'y
trompèrent lorsqu'ils qualifièrent leurs systèmes de "pythagoricien".
Que la publication du Des
révolutions des orbes célestes de Copernic ait constitué - ou, ait été à
l'origine - d'une coupure dans notre conception du monde, Kant avait été le
premier à le noter. Depuis, divers penseurs se sont essayés à déterminer la
nature précise de cette coupure. Pour Koyré, la nouvelle conception du monde se
caractérise par "la destruction du cosmos, et la géométrisation de
l'espace" (1973 [1957]: 11). Pour Kojève, Copernic projette "la terre
où nous vivons, avec tout ce qui s'y trouve, dans le ciel aristotélicien"
(1964 : 304), ce qui ouvre le domaine sub-lunaire à la modélisation
mathématique. C'est cependant à Crombie que l'on doit
la formulation la plus exacte de ce qui nous apparaît aujourd'hui comme une
coupure décisive:
"Le
changement capital introduit par Galilée, avec d'autres mathématiciens
platonisants, comme Kepler, dans l'ontologie scientifique, fut d'identifier la
substance du monde réel aux entités mathématiques contenues dan s les théories
utilisées pour décrire les "apparences". (Crombie1953 : 310).
Le qualificatif
"platonisant", s'il s'applique à juste titre à Descartes, qui peut
découvrir le monde sans quitter sa chambre, nous paraît cependant inapproprié
pour Kepler et Galilée dans la mesure où c e qui caractérisera leur coup de
force ce sera (dans un geste typiquement non-platoniciende prendre "au sérieux" un mythe (d'ailleurs non-Platonicien)
qui avait été jusque-là reconnu comme indiscutablement "fictif". Quel
que soit le mépris affiché par Galilée (dans le Dialogue comme dans L'essayeur)
à l'encontre des Pythagoriciens et sa sympathie affichée pour les Platoniciens
( cf. Koyré, "Galilée et Platon" in 1973), sa démarche effective est
bien plus pythagoricienne (la confusion s'explique cependant partiellement par
le fait que, pendant longtemps au moyen-âge, ne fut
connu de Platon que le Timée, le plus pythagoricien des dialogues (Burtt 1980 [1924] : 53) si l'on admet avec Aristote
(Métaphysique, A, 6) que Platon "place les nombres en dehors des objets
sensibles, tandis que les Pythagoriciens prétendent que les choses mêmes sont
nombres" (Aristote 1981 : 62). Ceci est à rapprocher des passages des
Discours où Galilée insiste sur le fait que la matière est constituée d'un
nombre infini de parties indivisibles et sans grandeur (1970 [1638] : 32-33,
37); ce que Redondi commente ainsi: "nous ne sommes
plus dans le monde matériel de la physique, mais dans l'abstraction mathé;matique"
(Redondi 1985 : 27). Nous sommes en fait dans la
Réalité-objective qui, pour Galilée est abstraction mathématique.
Quant à Kepler, le qualificatif
"platonisant" pourrait lui être appliqué "machinalement" du
fait de sa référence constante au néo-platonicien Proclus. Mais si l'on se
réfère aux écrits de ce lui-ci sur le point qui nous occupe, on s'aperçoit que,
pas plus que Platon, Proclus ne prend le mythe qui sous tend chez lui le monde
sensible "au sérieux" (pour reprendre l'expression de Kojève). Pour
Proclus, comme pour Platon (République 511 d): "Ce nom de discursion, tu le donnes, je crois, à la manière de penser
propre aux géomètres et à leurs pareils, au lieu de l'appeler intellection
(intellection intuitive de l'être donné), dans l'idée que la discursion est quelque chose d'intermédiaire entre
l'opinion (qui porte sur le monde sensible de l'Existence-empirique), et la
pure intellection." (Platon 1950 : 1101)],
"La
pure intellection n'a affaire qu'aux concepts originaires éternels (...) La
sensation en est l'opposé; elle 's'ordonne à l'extérieur' et ne comporte aucune
détermination permanente parce qu'elle ne supporte pas les 'causes' du connu.
Le mathématique, de par son caractère médian, est aussi à cet égard un
authentique 'médiateur'." (Hartmann, DesProklusDiadochus 1969
[1909] : 224).
Pour Proclus comme pour Platon,
les mathématiques ne relèvent ni du monde sensible de l'Existence-empirique, ni
de l'être-donné, mais d'un troisième
"feuillet" intermédiaire:
"Lorsque
la géométrie traite du cercle, du diamètre, de la tangente, etc., elle
n'établit ses constructions ni sur le cercle sensible, ni sur le cercle
purement intelligible (...) il y a maintenant trois choses à distinguer:
d'abord le cercle visible, celui qui est tracé dans la matière sensible, puis
le pur concept de cercle dont parle le théorème en tant que tel, c'est à dire
le modèle dans la pensée et enfin l e cercle sur lequel porte la preuve
(Proclus, Commentaires sur les éléments
d'Euclide 54, 25 & ss.) (...) La figure est toujours formée et imaginée
dans une matière: en cela consiste son existence. Mais elle e st totalement
différente selon qu'elle est produite dans la matière intelligible ou dans la
matière sensible. Dans le premier cas, nous avons un modèle géométrique, dans
l'autre une chose géométrique." (Hartmann 1969 [1909] : 215-217).
Il n'y a donc aucun doute que
pour Proclus (comme pour Platon), la discursion,
pensée intermédiaire entre l'intellection (qui porte sur l'Etre-donné), et
l'opinion (qui porte sur l'Existence-empirique), porte sur des modèles et non
sur des choses.
La discursion 'développe (ses raisons) et les pose au dehors
comme fondements; elle les produits dans l'imagination qui attend sur le seuil
de la connaissance et déroule dans l'imagination et avec elle la connaissance
de ces rai sons; car elle cherche la séparation d'avec le sensible, mais ne
trouve que la matière imaginaire comme réceptacle approprié de ses concepts.'
(Proclus, Commentaires d'Euclide 54, 27 - 55, 6, in Hartmann 1969 [1909]: 217).
Il devrait donc être clair que
lorsque Kepler (et après lui Galilée) nous présente une Réalité-objective
mathématique censée être un réel au lieu même où se trouvait pour Proclus
(comme pour Platon) la discursion, il ne suit
celui-ci en aucune façon (malgré ses allégations du contraire). Et il est donc
faux de qualifier sa démarche (sous cet aspect) comme étant platonicienne (ou
néo-platonicienne), alors qu'il est exact de la qualifier de pythagoricienne
pour autant que (comme l'affirme Aristote) les pythagoriciens "prétendent
que les choses mêmes sont nombres".
Ceci étant dit, il est maintenant
possible d'étudier l'avènement de la Réalité-objective, sans pour autant s'imaginer
que l'on assiste, soit à la simple résurgence d'un type de mythe déjà présent
sous la même forme chez Démocrite, soit à un simple retour de pendule
platonicien au sein de la cosmologie aristotélicienne cautionnée par la haute
scolastique.
C'est dans le domaine de ce que
nous appelons aujourd'hui la physique, et plus particulièrement l'astronomie,
que l'on va assister à l'invention de la Réalité-objective.
Jusqu'à cette charnière décisive
du début du XVIIe siècle, les choses sont claires, et très différentes
d'aujourd'hui: il y a à l'astronomie (comme nous la concevons à l'heure
actuelle), de ux versants: l'Astronomie et la
Physique. L'astronomie est une activité de modélisation strictement
mathématique; elle s'efforce de rendre compte des phénomènes
(les"sauver") de la manière la plus exacte possible à l'aide
d'hypothèses qui sont autant de modèles mécaniques. Césalpin écrit (en 1569)
que les Astronomes (par opposition aux physiciens) "considèrent (...) les
corps naturels non pas en tant que naturels, mais selon le mode mathématique...
" (in Duhem 1982 [1908]: 99).
Que les Astronomes développent
des modèles fondés sur les hypothèses des épicycles et des excentriques dans le
cadre d'une cosmologie géocentrique, ou qu'ils s'essaient ensuite aux orbes
circulaires dans le cadrehéliocentrique, comme le fera Copernic, il s'agit en tout cas d'une activité de
pure modélisation (encore que, comme on le verra, les opinions contemporaines
diffèrent quant aux intentions réelles de Copernic lui même). Comme l'écrit
Lefèvre d'Etaples (en 1503):
"...notre
intelligence (...) compose en elle même des cieux fictifs et des mouvements
fictifs; ce sont des simulacres de vrais cieux et de vrais mouvements..."
(in Duhem 1982 [1908]: 66).
Entre ces diverses hypothèses et
leur support mathématique, l'Astronome ne tranche pas lui-même, ce rôle est
réservé au physicien. (en 1330) Jean de Jandun écrit,
"...car
l'Astronome n'a pas à se soucier du pourquoi ("unde"),
pourvu qu'il ait le moyen de déterminer exactement les lieux et les mouvements
des planètes, il ne demande pas si cela provient ou non de l'existence réelle
de t elles orbites dans le ciel; cette recherche regarde le physicien." (in Duhem 1982 [1908]: 50).
L'exposé le plus circonstancié du
rôle de l'Astronome, par opposition à celui du physicien, on le trouve dans la
préface qu'Osiander écrivit au De revolutionibusorbiumcoelestium (1543) de Copernic. Certains ont prétendu
qu'il s'agissait d'un discours de mauvaise foi destiné à tromper l'église.
Cette interprétation paraît peu vraisemblable, elle n'acquiert une plausibilité
qu'a la lumière du procès fait à Galilée un siècle plus tard (et dont on sait
aujourd'hui qu'il aurait pu facilement être évité si le Florentin s'était
montré moins gratuitement provocateur à l'égard de ses adversaires
intellectuels), et cette interprétation apparaît du coup comme une supputation
mal informée de l'esprit du temps. Quoi qu'il en soit, et dans la mesure où
Osiander se contente de redire ce qui fut dit avant lui durant plusieurs
siècles par quantités d'Astronomes, il est, de toute manière, loisible de lire
ce qu'il écrivait alors littéralement:
L'astronome
"conçoit et imagine des hypothèses quelconques, de telle manière que ces
hypothèses une fois posées, ces mêmes mouvements puissent être exactement
calculés, au moyen des principes de la Géométrie, tant pour le passé que pour
l'avenir (...) Il n'est même pas nécessaire que ces hypothèses soient vraies;
il n'est même pas nécessaire qu'elles soient vraisemblables; cela seul suffit,
que l e calcul auquel elles conduisent s'accorde avec les observations (...)
Les causes fictives que (la science astronomique) conçoit pour la plupart comme
si elle les connaissait avec certitude; jamais cependant, elle ne les conçoit
en vue de persuader à qui que ce soit qu'il en est ainsi dans la réalité, mais
uniquement en vue d'instituer un calcul exact. (inDuhem 1982 [1908]: 78).
A l'opposé, le rôle du physicien
consiste à trancher entre les diverses hypothèses (et leur support mathématique)
proposée par les Astronomes, et ceci, selon les principes de la Physique, c'est
à d ire en fonction de ce qui est su par ailleurs de la nature des choses. Dans
l'optique qui est celle de l'époque, ce savoir de la physique relève de
l'opinion probable, ce qui veut dire que, sans avoir pour lui la nécessité
qu'emporte avec elle la démonstration, il se trouve cependant soutenu par
l'autorité consensuelle des Docteurs (ou, comme nous dirions aujourd'hui, par "l'autorité
des experts"). La vérité du savoir de la physique est donc fondée sur une
probabilité (nous dirions aujourd'hui "plausibilité"), qui résulte de
l'accord "moyen" de la communauté des physiciens, et où se conjuguent
à l'époque qui nou s occupe, deux
"paradigmes": d'une part, les Ecritures et le dogme, d'autre part,
sur toutes les questions de "philosophie naturelle" sur lesquelles
les Ecritures sont muettes, le Système d'Aristote.
Il est piquant de constater que -
mise à part la référence obligée aux Ecritures et au dogme - la nouvelle
perspective introduite au cours des vingt-cinq dernières années en histoire des
sciences par des auteur s tels Thomas Kuhn ou Paul Feyerabend, a consister à
montrer que ce qui était la norme en matière de savoir aux temps de la
Scolastique, c'est à dire que les questions métaphysiques se posant en science
soient résolues par l'opinion probable des experts, deviendrait ensuite la
pratique de fait dans la communauté scientifique, dorénavant toutefois de
manière implicite et en toute méconnaissance de cause.
Il est donc possible de faire le
point sur la situation qui prévalait dans le monde intellectuel occidental au
moment où Copernic publia sa thèse: il existait alors en astronomie (au sens
moderne) deux types d'activités, l'u ne de modélisation, apanage des Astronomes
et fondée sur la démonstration, l'autre d'explication (proprement dite),
apanage des Physiciens et fondée sur l'opinion. Il faut bien sûr entendre
Physique et Physiciens au sens où l'on dit aujourd'hui Métaphysique et
Métaphysiciens, et certains auteurs utilisent indifféremment ces termes les uns
pour les autres. Kepler, par exemple, écrit (en 1596), "... des raisons de
Physique ou , si vous préférez, de Métaphysique"
(in Duhem 1982 [1908]: 120).
Dans la mesure où rien n'est plus
mal compris aujourd'hui que l'argument d'autorité dans la pensée scolastique,
il faut décrire de manière plus détaillée la nature de l'explication valide en
astronomie. Je rappelle d'abord que la modélisation mathématique est considérée
légitime dans ce domaine depuis Aristote du fait de la nature cyclique parfaite
du "monde des sphères". L'explication valide est celle qui combine
une hypothèse mathématique juste (sans fautes de calculs) et une représentation
probable (soutenue par les experts) quant à la nature des corps impliqués. La
première partie parle du comment, la seconde du pourquoi. Quant à la suite de
Mach, les positivistes déclareront dénuées de sens les questions portant sur le
pourquoi, c'est à dire les questions métaphysiques, ils élimineront (du fait même)
de l'explication ce qui avait (jusque-là) été considéré comme un de ces deux
composants indissociables; il s'agira cependant là aux yeux du public de la
première capitulation majeure de la science puisque le sens commun continuera,
quant à lui, d'exiger de l'explication qu'elle réponde à la fois au pourquoi et
au comment (combinaison qu'offrait la "science" aristotélicienne).
La difficulté à laquelle se
heurte la science scolastique à partir de Thomas d'Aquinprovient du fait que la même certitude ne s'attache pas à l'activité de
l'Astronome et à celle du Physicien. Les modèles de l'Astronome peuvent être
vrais (au sens de justes) dans la mesure où il se fondent sur la démonstration
que l'on tient (depuis Aristote; cf. Analytiques
Seconds I, ii) pour exacte (car nécessaire dans ses enchaînements) pour
autant que ses prémisses soient vraies. Or, les prémisses des mathématiques
sont "garanties", qu'il s'agisse des dignités qui sont vraies pour
tout savoir (par exemple, le tiers-exclu) ou des
positions qui sont vraies pour le savoir mathématique en particulier (par
exemple, le postulat d'Euclide).
Donc l'Astronome peut proposer au
physicien un ensemble d'hypothèses mathématiques (modèles) vraies au sens de
justes. Mais la vérité de ces modèles est circonscrite à ce que nous pouvons
appeler l'es pace de modélisation, la discursion de
Platon et de Proclus (au lieu de l'imagination), elle n'implique encore rien
quant à la vérité de ces hypothèses comme adéquates à la modélisation du monde
phénoménal de l'Existence-empirique ("adaequatiorei et intellectus"
chez Thomas d'Aquin; cf. Gilson 1927: 240). De cette
adéquation, c'est aux Physiciens de juger.
Or le Physicien juge d'une
hypothèse selon l'opinion probable (c'est-à-dire soutenue par les arguments qui
plaident en sa faveur) qui ne jouit aucunement de la certitude qui s'attache à
la démonstration car, comme le dit Thomas d'Aquin,
l'opinion est la "connaissance qui s'attache à ces choses sur lesquelles
nous n'avons pas de jugement certain (...) l'opinion est un acte de l'intellect
qui penche pour une des branches de l'alternative tout en conservant du respect
pour l'autre" (in Byrne 1968 : 68). C'est
pourquoi l'on ne pourra jamais dire d'une opinion qu'elle est "vraie",on se contente de dire qu'elle est "sauvée"si
elle triomphe de sa contradictoire dans la disputatio. C'est dans le même
sens que l'on dira d'une hypothèse mathématique (modèle) qu'elle sauve ou non
les phénomènes qu'elle modélise, selon que cette modélisation est adéquate ou
non. Entre plusieurs hypothèses (modèles) qui sauvent également les phénomènes
sera dites vraie (sur le mode de l'opinion) celle qui est (méta-)physiquement vraisemblable selon ce qui est su (par
ailleurs, et sur le mode de l'opinion) de la nature des choses (dans la mesure
où le dogme ne pose sous ce rapport que deux exigences: que la possibilité du
miracle soit maintenue, et que la transsubstantiation soit conçue littéralement
et non symboliquement).
On ne conçoit plus aujourd'hui
l'extraordinaire prudence épistémologique qui préside à une telle approche.
Cette prudence repose, comme on l'aura compris, sur le souci platonicien de
maintenir séparés la modélisation et le discours relatif à la nature des
choses. L'explication résulte de la conjugaison d'un modèle avec un pari
d'ordre ontologique, pari puisque l'Être donné demeure
essentiellement inconnaissable. En l'absence de certitude (sauf au regard de
Dieu) les hommes ne peuvent prendre parti qu'en s'accordant, tout en gardant
présente à l'esprit la nature seulement consensuelle de leur accord. On peut
reconnaître dans cette conception toute entière, une position authentiquement
néo-platonicienne puisque elle s'efforce de concilier une épistémologie
platonicienne avec le discours de "science" naturelle aristotélicien.
On peut d 'ores et déjà imaginer l'"aplatissement" épistémologique
qui résultera du coup de force pythagoricien de la Renaissance, lorsque la
nature des choses sera dite être mathématique, avec pour conséquence que la
modélisation cessera d'être perçue comme imagination pour être perçue comme
réel.
C'est, il faut le répéter, notre
meilleure connaissance aujourd'hui de la constitution historique de la science,
qui nous permet de comprendre qu'elle était la situation réelle à l'aube de la
science moderne, c'est &a grave; dire à la veille de l'invention de la
Réalité-objective. Puisque l'une des interprétation les plus populaires du
tournant épistémologique, celle de Koyré, repose sur une profonde mécompréhension
du mécanisme réel, il nous faut ici, avant d'aller plus avant, mettre en
évidence ses insuffisances. Koyré écrit en effet ceci:
"Le
positivisme fut conçu et développé non pas par les philosophes du XIIIe siècle
mais par les Astronomes grecs qui, ayant élaboré et perfectionné la méthode de
la pensée scientifique - observation, théorie hypothétique, déduction et
finalement vérification par de nouvelles observations - se trouvèrent dans
l'incapacité de pénétrer le mystère des mouvements vrais des corps célestes, et
qui, en conséquence, limitèrent leurs ambitions à un 'sauvetage des
phénomènes', c'est à dire à un traitement purement formel des données de
l'observation. Traitement qui leur permettrait de faire des prédictions
valables, mais dont le prix était l'acceptation d'un divorce définitif entre la
théorie mathématique et la réalité sous-jacente (tel est le point de vue
formulé par Proc lus et Simplicius, et auquel Averroès a étroitement
adhéré).(...) Et c'est par révolte contre ce défaitisme traditionnel que la
science moderne, de Copernic à Galilée et à Newton, a mené ; sa révolution
contre l'empirisme stérile des Aristotéliciens, révolution qui est basée sur la
conviction profonde que les mathématiques sont plus qu'un moyen formel
d'ordonner les faits et sont la clef même de la compréhension de la
Nature." (Koyré 1973 [1956]:81 - 82).
Ce qui caractérise pour nous la
position de Koyré, c'est qu'elle entérine purement et simplement le coup de
force (pour nous "mystique") de type pythagoricien opéré à la
Renaissance. Ce qui est grave, ce n'est pas bien sûr qu'il s'agisse d'un pari
ontologique, il en va comme nous l'avons vu toujours ainsi, mais qu'on oublie
qu'il s'agissait d'un pari (ce qui en fait un coup de force) car il ne sera
plus question désormais d'une opinion ("...acte de l'intellect qui penche
pour une des branches de l'alternative tout en conservant du respect pour
l'autre") mais d'une position (au sens aristotélicien) c'est à dire d'une
prémisse vraie (on pourrait dire un "axio me") susceptible de servir
de principe à un savoir produit sur le mode de la démonstration. Rien bien sûr
n'était venu justifier cela. Le fait que la modélisation mathématique puisse
être adéquate était déjà connu, comme nous l'avons vu, des pré-Galiléens,
il n'implique en aucune manière la vérité du pari ontologique que la nature des
choses soit en soi mathématique.
Mais puisque Koyré entérine (sans
plus s'en expliquer) le coup de force, tout autre position lui paraît naïve. On
voit mal, en particulier, en quoi le fait de concevoir la modélisation comme
une modélisation et no n comme un réel pourrait empêcher de "pénétrer le
mystère des mouvements vrais des corps célestes". On sait aujourd'hui que
Kepler n'aurait pu construire un modèle de l'orbite de Mars si, d'une part, il
n'av ait pu disposer des observations de Tycho -
d'une précision jamais atteinte jusque-là, si, d'autre part, il n'avait fait
preuve d'un entêtement personnel tout à fait merveilleux, qui lui fit consacrer
neuf cent pages (en texte s erré) au calcul (d'un modèle) de l'orbite de la planète
rouge. Il faut ajouter aussi, que le rôle de l'observation demeure tout aussi
crucial, et strictement le même, qu'on prenne la modélisation pour ce qu'elle
est effectivement ou qu'on la confonde avec un réel.
Si Koyré considère que
"sauver les phénomènes" représente un manque (coupable) d'ambition,
c'est qu'il ne comprend pas ce que l'expression signifie. Dans la perspective
de la conversion "mystique" pythagoricienne qui frappe comme tant
d'autres (avant lui et après lui) Einstein: " La nature est la réalisation
des plus simples idées mathématiques concevables" (in Holton1968: 650), la prudence épistémologique qui consiste à considérer les paris
ontologiques comme relevant de l'opinion probable (c'est à dire consensuelle)
lui apparaît non comme de la prudence mais comme "un divorce entre la
théorie mathématique et la réalité sous-jacente" (que rien n'autorise pour
nous à confondre sans autre forme de procès). Et comme c'est toujours le cas,
la prudence mal comprise se voit taxée de "défaitisme".
Pour faire sauter le verrou que
constituait le soutien des Ecritures à l'hypothèse géocentrique, il fallait
sans doute une mobilisation des forces intellectuelles (encore que, comme
Koestler a pu montrer, les adversaires jésuites de Galilée avaient déjà fait un
premier pas en direction de cette hypothèse en cautionnant le modèle "semi-héliocentrique" de Tycho;
1968 [1959]: 433). Le coup de force pythagoricien permit de faire sauter l e
verrou, la confusion qu'il impliquait entre un espace de modélisation (fictif)
et un réel apparut peu coûteuse tant que l'on travailla sur de l'empirique
visible. Toutefois, dès que l'on s'attaqua à de l'empirique microscopique - qui
doit toujours être, du fait de sa nature invisible, au moins partiellement
"reconstruit" - la confusion entre modèle et réel devint
inextricable. On en vint, comme je l'ai dit, à modéliser à leur tour des
artefacts de la modélisation que l'on avait pris pour du réel; les modèles se
mirent à en engendrer d'autres par génération spontanée, et l'on s'extasia
toujours davantage devant les progrès in exorable de la connaissance.
Résumons-nous en dressant un
petit tableau synthétique de la situation épistémologique à la veille de
l'invention de la Réalité-objective, disons vers le milieu du XVIe siècle,
lorsque paraî t l'ouvrage de Copernic. On a affaire à
ce que j'ai appelé jusqu'ici des "espaces", il y en a trois:
1° Le monde sensible de
l'Existence-empirique. C'est celui que, du fait de son foisonnement et de la
nature souvent trompeuse des "phénomènes" (= "apparentia"), il s'agit d'expliquer.
2° L'espace de modélisation
("explication comment") de la discursion,
dont le lieu est l'imagination et qui recourt volontiers à la mathématique dont
la méthode est garantie par la "vérité" propre à la démonstration
("épistémè").
3° Un espace d'explication
ontologique ("explication pourquoi") portant sur l'Être-donné essentiellement inconnaissable et dont on ne
peut parler que sur le mode de l'opinion ("doxa").
Or, ce qui va se passer, c'est
ceci: un grand coup de force ontologique et pythagoricien décrète que l'Être-donné est non seulement connaissable, mais est d'ores
et déjà connu. Ce qui compose les choses, ce sont les
entités mathématiques. Plusieurs conséquences s'ensuivent. La première est que
les modèles mathématiques s'en trouvent automatiquement ontisés:
ils sont faits du même matériau que l 'Être-donnélui-même. On avait cru, avec Platon et Proclus qu'ils relevaient de
l'imagination; que nenni, ils sont faits de réel, et d'un réel plus réel même
que le monde sensible. La deuxième conséquence est qu'il devient superflu de
parler de science avec prudence sur le mode de l'opinion (en combinant modèles
justes et réflexions sur la nature des choses), il est possible désormais de
parler de la science de manière "ambitieuse" comme dirait Koyré, avec
la certitude qu'emporte tout discours prononcé sur le mode de la démonstration.
Le mythe qui sous-tend le
discours de la science perd donc son ombilic dans l'Être-donnéinconnaissable et cesse du même coup d'être "authentiquement
platonicien": la Réalité-objective est un mythe sans transcendance,
complet au sens où le monde sensible dans son entièreté peut (en droit) être
expliqué dans ces termes. C'est pourquoi la Réalité-objective est semblable aux
mythes complets qui sous-tendent les religions dites primitives (par opposition
aux religions universelles qui sont fondées sur des mythes réservant une plage
d'indicible correspondant à l'Être-donné). C'est bien
ce que dit Hegel de ces religions dites primitives:
"...
Ces forces naturelles, et aussi le soleil, la lune, les arbres, les animaux,
sont bien pour eux des forces, mais des forces qui n'ont pas derrière elles une
loi éternelle, une providence, et par conséquent ne constituent pas u ne force
naturelle solide et universelle." (Hegel 1979 [1828]: 254).
Mais comment fera-t-on dorénavant
pour choisir entre plusieurs modèles (mathématiques) qui "sauvent les
phénomènes" de manière aussi satisfaisante les uns que les autres,
puisqu'ils sont, sur le mode de la démonstration, aussi "vrais" les
uns que les autres et que la modélisation étant censée être sa propre
métaphysique il n'y a plus de place pour le physicien qui tranchait en fonction
de ce qui était su de la nature des choses ?
Pour Kepler, la réponse se trouve
dans une sorte de" sélection naturelle", les hypothèses fausses
finiront par se trahir automatiquement:
"Un
proverbe dit que les menteurs ont besoin d'avoir bonne mémoire; il en serait de
même des hypothèses fausses qui auraient conduit par hasard à une conclusion
juste; au cours des démonstrations, au fur et à me sure qu'elles seront
appliquées à des cas de plus en plus variés, elles ne garderont pas toujours
cette habitude de fournir des conclusions vraies; elles finiront bien par se trahir."
(Kepler [1601] in Duhem 1982 [1908]: 122).
Cette suggestion
épistémologiquement très douteuse ne sera heureusement pas retenue. Avec
Galilée, c'est à l'expérimentation que sera confié le soin de trancher
entre diverses hypothèses. comme l'écrit Duhem,
"...
(Galilée) conçoit la preuve d'une hypothèse à l'imitation de la démonstration
par l'absurde usitée en géométrie; l'expérience, en convainquant d'erreur un
système, confère la certitude au système opposé; la Science positive progresse
par une suite de dilemmes dont chacun est résolu à l'aide d'un experimentumcrucis.
" (1982 [1908]: 132).
Mais on voit alors pourquoi il
n'y a pas, contrairement à ce qu'avance Koyré, continuité entre les savants
grecs et les savants modernes. Pour les premiers, l'expérimentation est un moyen
de mettre en scène de nouveaux phénomènes, qui seront traités dans une
perspective inductive comme nouvelles observations, et dont il faudra toujours
rendre compte par une explication combinant modèle et savoir relatif à la nature
des choses. Au con traire, à partir de Galilée, et puisque la nature des choses
ne fait prétendument plus problème, l'expérimentation, en conduisant au choix
entre diverses hypothèses, a nécessairement portée ontologique puisqu'elle
décide, entre tout ce "vrai", lequel vaut pour le monde sensible.
Toute considération de prudence est désormais hors de saison et l'erreur
logique est d'ailleurs patente, comme le souligne Duhem:
"Cette
manière de concevoir la méthode était appelée à avoir une grande vogue, parce
qu'elle est très simple; mais elle est entièrement fausse, parce qu'elle est
trop simple. Que les phénomènes cessent d'être sauvés par le système de
Ptolémée; le système de Copernic soit vrai, parce que le système de Copernic
n'est pas purement et simplement la contradictoire du système de Ptolémée. Que
les hypothèses de Copernic réussissent à sauver toutes les apparences connues;
on n'en conclura pas qu'elles sont certainement vraies; pour légitimer cette
conclusion, il faudrait prouver auparavant qu'aucun autre ensemble d'hypothèses ne saurait être imaginé, qui permît de sauver tout
aussi bien les apparences; et cette dernière démonstration n'a jamais été donnée.
Au temps même de Galilée, toutes les observations que l'on pouvait invoquer en
faveur du système de Copernic ne se laissaient-elles pas tout aussi bien sauver
par le système de TychoBraché?" (1982 [1908]: 132-133).
Qu'on me comprenne bien, tout
n'était pas dès lors perdu quant à la construction du savoir, puisque l'on
continuerait à produire des modélisations mathématiques du monde phénoménal.
Mais, en recourant à un garde-fou aussi incertain que l'experimentumcrucis comme garant de la dimension ontologique,
on se condamnait en fait, et comme les historiens des sciences récents ont pu le
mettre en évidence au-delà de tout doute possible, à trancher les questions
métaphysiques (ontologiques) - qui continueraient bien sûr à se poser - de
manière implicite, c'est à dire à partir de la métaphysique spontanéedes savants, généralement fondée sur un sens commun peu critique et soumis à
tous les effets de mode. Bref, on passait, du fait du coup de force
pythagoricien, d'une science qui savait ce qu'elle faisait, à une science qui
n'en avait plus la moindre notion. Avec les conséquences que l'on sait: alors
que la science pré-galiléenne disait (à juste titre)
pouvoir rendre compte (prudemment) des deux composantes de l'explication, le commente t le pourquoi, la science galiléenne cesserait de prétendre pouvoir
répondre au pourquoi dès la fin du XIXe siècle (les positivistes tels
Mach ou Carnap entérinent cette première capitulation en en faisant une vertu),
et, cinquante ans plus tard, elle abandonnerait toute prétention à rendre
compte du comment (c'est là le message de nos modernes "instrumentalistes"
quand ils affirment qu'il est bien suffisant pour u ne théorie scientifique de
prévoir avec exactitude "ce qui va ce passer", la nature de
"ce" qui se passe, étant devenue, par ailleurs, impénétrable).
Autrement dit, ni la physique contemporaine n'explique plus ni le pourquoi,
ni le comment, et déclare à qui veut l'entendre ne pas s'en porter plus
mal pour autant.
J'ai décrit jusqu'ici ce que
j'appelle l'invention de la Réalité-objective, qui correspond dans le
temps à l'avènement de la science moderne, dite galiléenne. Si l'on s'est
laissé convaincre par l es arguments que j'ai présentés (à la suite de Duhem et
de Kojève essentiellement), on admettra que le bénéfice de la transformation de
la science pré-galiléenne en science galiléenne est
loin d'être évident. Il n'est même pas sûr qu'il y ait à l'opération, un
bénéfice quelconque, puisque l'on passe à cette occasion d'une connaissancede ce que l'on fait, à une méconnaissance de ce que l'on fait. Etant
entendu, je le souligne une fois de plus, que la science galiléenne n'introduit
pas la modélisation mathématique, mais prend pour la première fois cette
modélisation qui da te au moins d'Archimède pour une façon de dire le vrai sur
le vrai; c'est-à-dire que la science galiléenne se met pour la première fois à
prendre des vessies pour des lanternes (ce qui n'était pas le cas jusque-là).
Si je veux cependant demeurer
logique par rapport à tout ce que j'ai dit dans le présent texte, je ne peut
pas me contenter comme je l'ai fait jusqu'ici de rendre compte du comment, il
me faut encore répondre à la question " pourquoi ?".
On sait - tout le monde sait -
qu'il y a eu affrontements autour de modèles contradictoires du système solaire
et planétaire. Copernic apporte une nouvelle hypothèse astronomique(c'est à dire mathématique) héliocentrique. Or, cette hypothèse se voit refuser
les mêmes droits à la concurrence intellectuelle que d'autres hypothèses
astronomiques qui l'on précédée, à savoir celles géocentriques de Ptolémée ou
de Tycho. C'est que le modèle copernicien est
héliocentrique, alors que les Ecritures (sans se prononcer explicitement sur le
sujet) soutiennent de fait (Josué arrêtant la course du soleil) l'hypothèse
géocentrique.
On a appris depuis que la
question n'était pas aussi essentielle aux yeux de l'Église que ne le voudrait
la version romancée des aventures de Galilée qui fit longtemps foi. Dans un
ouvrage récent, Redondi s'efforce de montrer que le
Florentin fut condamné en fait non pour son soutien au modèle héliocentrique,
mais pour son atomisme incompatible avec le dogme de l'Eucharistie. Redondi se trompe sans aucun doute: les attendus du procès
de Galilée sont sans équivoque, il s'agissait bien d'astronomie. Mais ce dont Redondi fait ainsi la preuve, c'est qu'il s'agissait en
fait de mettre un terme aux provocations du Florentin, et qu'il aurait été
possible sans doute de l e coincer de multiples manières. La question
cosmologique n'était pas essentielle.
L'attitude de Galilée n'en était
pas moins révélatrice. On connaît aujourd'hui avec suffisamment de précision la
personnalité de ces acteurs formidables: Bruno est un illuminé cherchant le
martyre, Kepler, un mystique doublé d'un obsessionnel, Galilée, un rationaliste
amateur de scandales, Newton, le dernier des "Mages". Pas grand
choses de commun entre ces hommes qui sont aujourd'hui les héros du savoir, si
ce n'est précisément une chose, que la prétention de l'Église à décider en
dernière instance des questions de métaphysique, leur est devenue
insupportable.
Le Système d'Aristote est
incomplet pour ce qui touche au mouvement, l'optique arabe présente des
anomalies qu'il faut expliquer. Voilà la science ordinaire. Mais qu'il faille
se préoccuper du fait que les modèles pro duits réservent la possibilité du
miracle, ou restent compatibles avec les implications substantielles de
l'Eucharistie, voici qui devient exorbitant. Alors on oppose le Livre de la
Nature, comme message divin, aux Saintes Ecritures. En astronomie, la dictature intellectuelle des Docteurs de
l'Église disparaîtrait si l'Astronome (mathématicien) pouvait se dispenser de
l'aide encombrante du Physicien, expert quant à la nature des choses, mais
contraint par le respect des Écritures et du dogme.
Bruno (en 1584) est le premier à
affirmer que l'Astronome peut se passer du physicien. Il écrit que:
"(Copernic)
a non seulement fait l'office du mathématicien qui suppose le mouvement de la
Terre, mais encore du physicien qui le démontre." (inDuhem 1982 [1908]: 119].
Ce n'est pas l'avis de Kepler qui
s'attribue cette innovation à lui même:
"Dès
ce moment, j'avais l'intention d'attribuer à la Terre non seulement le
mouvement du premier mobile, mais encore le mouvement solaire; et tandis que
Copernic le lui attribuait pour des raisons de Mathématiques, je le lui attribuais
pour des raisons de physiques ou, si vous préférez, de Métaphysique." (in Duhem 1982 [1908]: 120].
Tous s'accordent: le Physicien a
fait son temps, il doit disparaître. [On se rend compte de la méprise faite par
Koyré quand il écrit que "(Kepler) veut reconstituer (ou plus exactement
établir) l'unité entre le physique et l'astronomie" (1973 [1948]: 96),
comme le confirme la suite de son texte, Koyré lit chez Kepler le mot
"physique" dans son sens moderne]. Mais comme il n'est pas bien sûr
recevable pour l'Astronome de se proclamer son propre métaphysicien, sans autre
garantie extérieure, il affirme que la Nature étant dans son essence d'ordre
mathématique (comme est censé le confirmer le fait que l'on puisse en produire
des modèles mathématiques parfaitement adéquats), l'Astronome n'a pas besoin
davantage de métaphysique que celle qui se trouve déjà dans les objets
mathématiques eux-mêmes. Il se verra encouragé dans cette attitude par Proclus,
connu d e tous les beaux esprits de l'époque, quand celui-ci affirme que le
mathématicien ne doit s'autoriser que de lui-même (cf. Hartmann 1968 [1909]:
239; nous avons vu cependant plus haut que Proclus, quant à lui, ne confondait
nullement modélisation et réel). C'est une attitude tout à fait semblable que
l'on retrouvera chez Mach, quand il déclarera que les scientifiques peuvent se
passer de philosophie (cf. Blackmore 1972 166 - 167].
L'argument relatif à la
possibilité de modéliser comme preuve de la nature mathématique du réel est,
comme nous l'avons vu, spécieux: le fait de la modélisation mathématique prouve
seulement que l es mathématiques peuvent se développer dans l'espace de
modélisation, c'est à dire dans l'imagination, ce qui est évident. Il
était d'ailleurs connu depuis l'Antiquité que la modélisation peut achopper
déjà dans les cas les plus simples, l'apparition de nombres irrationnels dans
une modélisation signale cet échec; le nombre pi, par exemple, prouve que le
rapport d'une circonférence à son diamètre n'est pas modélisable de manière mathématiquement
exacte.
Il faut encore dire pourquoi le
coup de force pythagoricien peut réussir à ce moment, conduisant à la mise sur
la touche du métaphysicien. Pour la première fois l'exaspération semble
provoquer un passage à l'acte. Mais il y a là comme une illusion rétrospective
due au fait que l'histoire de la physique fait aujourd'hui partie de
l'imaginaire populaire (parce que la science est devenue la religion du savoir
scolaire); on sait que le procès de Galilée n'est devenu exemplum("issue" en anglais) qu'au XIXe siècle. Des tentatives isolées de
s'autoriser de soi-même sur tel ou tel point de la Scolastique en est pleine,
mais comme il ne s'agit que de la logique et de la théologie, les querelles qui
animèrent, par exemple, la Sorbonne au XIVe siècle, n'intéressent plus que les
historiens, et les incartades individuelles n'ont pas pris force d'événement
pour la pensée contemporaine commune.
Plus pertinente pour ce qui nous
occupe ici est la montée du protestantisme qui, puisqu'il implique la relation
directe à la divinité n'est pas sans rapport avec la volonté de s'autoriser de
soi-même. Mais le protestantisme, précède l'invention de la Réalité-objective
et se révélera (à quelques nuances près) sans incidence sur la science
galiléenne qui se développera de manière uniforme dans l es pays de Réforme et
de Contre-réforme (Hooykaas montre par exemple,
comment le soutien à Copernic se développe en ignorant la barrière (1972: 98 -
114). Le protestantisme est bien plutôt un autre symptôme du courant
intellectuel qui produira l'invention de la Réalité-objective.
Ce qui est remarquable dans le
tournant de la fin du XVIe siècle ce n'est pas son caractère pythagoricien,
dont nous avons vu qu'il est "logique" dans la mesure où les
mathématiques peuvent se prévaloir d'une "vérité" intrinsèque du fait
de la rigueur et de la nécessité de ses enchaînements, c'est le fait qu'il
existe alors une proportion suffisante de scientifiques de premier plan qui
soient prêts à sauter le pas.
L'anthropologue ne peut
s'empêcher alors de penser à un phénomène propre à ces société où la
personnalité n'a pas (en règle générale) pour réceptacle, (comme chez nous
aujourd'hui) l'individu singulier, mais un groupe plus large, en général fondé
sur l'identité substantielle attachée à la parenté. Dans ces sociétés l'individuationde la personne ne touche qu'un nombre restreints de membres de la communauté,
ceux qui peuvent s'identifier à un destin singulier, ou bien n'intervient dans
la vie de l'individu qu'à certains moments, et s'exprime alors dans une parole
qui attribue les sentiments subjectifs liés à l'individuation à
l'ensorcellement. Les données historiques suggèrent que l'individuation
généralisée (qu'il faut se garder de confondre avec l'individualisme) peut apparaître
à certains moments de l'histoire d'une société. Sa présence dans l'Antiquité
suivie de sa disparition au Bas Moyen-Age rappelle
que le mouvement n'est pas nécessairement irréversible. L'individuation trouve
un facteur favorisant dans la solution de continuité qui apparaît dans le tissu
social lorsque les enfants cessent de remplacer automatiquement leurs parents
dans le processus de travail de l'unité de production familiale. Une
démographie soudain plus favorable, en raison d'une meilleure alimentation ou
d'une meilleure hygiène, obligera d'écarter de la simple reproduction
économique, un certains nombre d'enfants surnuméraire, que la v ille pourra éventuellement absorber. L'urbanisation, dans
la mesure où elle diversifie les activités, favorise l'apparition de stratégies
de vie concurrentes, créant ainsi les conditions de l'individuation.
Or ce que Lacan a décrit comme le
"stade du miroir", c'est très exactement l'individuation généralisée
dans ses effets subjectifs. Rappelons que le stade du miroir
"(manifeste) le dynamisme affectif par où le sujet s'identifie
primordialement à la Gestalt visuelle de son propre corps: elle est, par
rapport à l'incoordination encore très profonde de sa propre motricité, unité
idéale, imago salutaire; elle est valorisée de toute la détresse
originelle, liée à la discordance intra-organique et
relationnelle du petit d'hommes, durant les six premiers mois, où il porte le s
signes neurologiques et humoraux, d'une prématurationnatale physiologiques." (Lacan 1966: 113).
Ce qui caractérise le sujet
humain, dont le stade du miroir contribue à la constitution, est la nature
proprement imaginaire du moi qui lui servira de référent
lorsqu'il aura à invoquer sa propre personne,
"Il
(...) suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au
sens plein que l'analyse donne à ce terme: à savoir la transformation produite
chez le sujet, quand il assume une image, - dont la prédestination à cet effet
de phase est suffisamment indiquée par l'usage, dans la théorie du terme
antique d'imago. (...) La fonction du stade du miroir s'avère pour nous
(...) comme un cas particulier de la fonction de l'imago, qui est d'établir une relation de l'organisme à sa réalité - ou, comme
on dit, de l'Innenweltà l'Umwelt."
(ibid. 94, 96).
Cette confusion d'un imaginaire
(d'un modèle) avec un réel peut être reconnue comme "méconnaissance
constitutive du moi" (ibid. 99).
"...
cette forme (imaginaire) situe l'instance du moi, dès avant sa
détermination sociale, dans une ligne de fiction, à jamais irréductible pour le
seul individu..." (ibid. 94).
Il n'est sans doute pas
nécessaire d'insister sur l'homologie qui existe entre l'invention de la
Réalité-objective et le stade du miroir. Dans un cas comme dans
l'autre on a affaire à une méconnaissan ce
résultant de la confusion d'une forme fictive et proprement
"imaginaire" (ici le modèle, là la Gestalt du corps) avec un réel.
Dans le texte consacré au
"stade du miroir comme formateur du Je" (1949), Lacan considère
celui-ci comme propre à l'espèce. On sait cependant aujourd'hui que, semblable
en cela au petit chimpanzé, l'enfant autiste ne s'identifie pas à son image au
miroir, le processus n'est donc pas "spécifique" au sens
d'inéluctable. Dans un autre texte, Lacan devait cependant suggérer au
contraire une origine historique et culturelle au stade du miroir:
"Qui,
sinon nous, remettra en question le statut objectif de ce "je",
qu'une évolution historique propre à notre culture tend à confondre avec le
sujet ? (ibid. 118).
Il est peut être alors permis de
penser que si une génération de savants accepte au tournants du XVIIe siècle
d'abandonner toute prudence épistémologique en confondant un espace de
modélisation fictif ave c un réel, ce n'est pas sans rapport avec un processus d'individuation
généralisé dont la caractéristique est précisément de constituer le sujet sur
la méprise qui lui fait prendre la fiction qu'est son image pour son propre
réel. Si, d'une part l'individuation généralisée encourage le savant à
"ruer dans les brancards" en ne s'autorisant que de lui-même, est-il
possible, d'autre part, qu'étant pris au leurre de la constitution imaginaire
du moi, il en vienne à considérer la "prise au sérieux" du fictif
comme de l'ordre du raisonnable.
Un autre rapprochement s'impose.
Une des caractéristiques majeures de la science moderne est son objectivisme;
je n'en ai pas parlé ici car nous pouvions nous en passer aisément (cf.
cependant Delbos & Jorion 1984: 164-1 74). La
séparation du sujet (observant) et de l'objet (observé) était encore étrangère
à des hommes de la Renaissance comme Cardan ou Paracelse; elle s'opérerait
d'ailleurs bien plus aisément dans le domaine de l'astronomie que dans celui de
la médecine (comme théorie de l'art de guérir). Cette acceptation de l'objectivisme,
qui nous paraît aujourd'hui évidente puisqu'il fait partie de l'horizon
cognitif du monde o&u grave; nous sommes nés, ne l'était nullement dans un
monde socialement plus proche du communautaire et dont le "mythe"
comprenait une foule d'"incorporels" disposés à répondre aux
sollicitations des humains.
Une autre caractéristique majeure
de la science moderne (que nous avons cette fois longuement évoquée est la mise
entre parenthèses de la nature consensuelle du savoir qui s'opère quand
l'Astronome écart e le Physicien. Il y aura encore comme avant accord
consensuel au sein de la communauté scientifique pour tout ce qui touche à des
choix métaphysiques, mais il s'agira désormais de ce qu'on appelle un
"effet sociologique" pour souligner qu'il n'apparaît pas à la
conscience des acteurs, alors qu'auparavant (comme nous l'avons vu) la nature
consensuelle de l'accord sur l'explication (que symbolisait le dialogue obligé
"Astronome/Physicien") faisait partie de l a règle explicite du jeu,
et était à ce titre présente à la conscience des acteurs.
Qu'il s'agisse donc de
l'objectivisme ou de la disparition de conscience de la nature consensuelle du
savoir, il s'agit toujours d'une double forclusion, celle du rapport immédiat
d'"un vivant avec le vivant" et celle de la réalité inter subjective
du savoir, ou, en d'autres termes, et dans ce cas comme dans l'autre, d'une illusion
d'autonomie. Or, ce sont précisément là les mots qu'utilise encore Lacan
pour caractériser l'effet des "méconnaissance constitutives du moi"
(Lacan 1966: 99).
Nous avançons bien sûr ici en
terrain incertain, celui d'une "méta-psychologiehistorique" censée refléter un ensemble complexe de conditions
socio-économiques, et nous la mettons en rapport avec le développement interne
du savoir, sous les formes successives de la science pré-galiléenne,
puis galiléenne. Ceci peut évoquer une problématique proche, celle de Foucault
lorsqu'il révèle dans son "archéologie du savoir", les strates que
constituent des épistèmè successives. Le
complexe de "connaissance/méconnaissance" que constitue une épistèmè porte non seulement sur un ensemble de
représentations mais aussi sur le sujet producteur de ces représentations
lui-même. Une archéologie est bien sûr résolument héraclitéenne, car s'il est
convenable que le savoir su revienne de façon cyclique, le su jet sachant, lui,
ne le fera jamais. Il n'y a pas de "retour à..." qui soit jamais un
retour; et la "clôture de la métaphysique" apparaît bien relative,
puisque si le savoir su peut demeurer immuable dans les mots où il s' écrit, le sujet sachant porteur du (et porté par le) sens
des mots, poursuivra toujours sa fuite en avant.
Lacan
écrivait de la psychanalyse que:
"son action thérapeutique (...) doit être définie
essentiellement comme un double mouvement par où l'image, d'abord
diffuse et brisée, est régressivement assimilée au réel, pour être progressivement
désassimilée du réel, c'est à dire restaurée dans sa réalité propre." (ibid. 85).
Nous avons présentés ici
l'invention de la Réalité-objective comme "assimilation régressive
de l'image au réel", l'effort d'élucidation qui est le nôtre quand nous
analysons cette invention, entend contribuer à la "désassimilation
progressive du réel" en vue de sa "restauration dans sa réalité
propre" d'espace de modélisation. C'est notre rapport ici au savoir
en tant que reflux de la mé;connaissance.
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