Paul Jorion
Banque de l'Union Européenne
Juin 1990
Note
sur l'utilisation de méthodes empruntées à
la
physique dans l'analyse technique des marchés
Résumé: L'utilisation de méthodes empruntées à la physique
dans l'analyse technique des marchés permet d'obtenir pour chacun de ceux-ci,
une analyse très fine de leur comportement particulier. Cette analyse permet,
par l'estimation de divers instruments, de restreindre considérablement les
fourchettes de prévisions.
Cette analyse permet aussi de mettre en
évidence les divers attracteurs d'un marché et autorise l'opérateur, soit à
suivre la ligne de l'attracteur, soit, au contraire, à l'entraîner dans la
direction souhaitée.
Introduction
Le jeu boursier repose essentiellement sur la
difficulté de prévision des cours.
Prédire avec exactitude les cours permettrait
en principe un gain infini. Il s'agit dans l'état actuel de nos connaissances
d'un but inaccessible.
Réduire la fourchette des cours prévus
constitue au contraire un objectif raisonnable. Envisager l'évolution des cours
de marché comme un processus physique, analysable par les méthodes de la physique
permet de rencontrer cet objectif.
Conduire les cours dans une direction
souhaitée a jusqu'ici été considéré un espoir déraisonnable en raison de
suppositions relatives à la nature statistique des marchés. On verra que cette
nature statistique n'est pas établie et que l'action des opérateurs individuels
n'est pas sans influence sur l'évolution des cours.
Les cours boursiers comme "courbes"
La présentation d'un cours boursier sous forme
d'une série chronologique joignant des cotations successives, placées
régulièrement de gauche à droite, est aujourd'hui classique. Elle permet de
considérer un cours comme une courbe constituée de cotations passées qui sont
connues, et qu'il suffirait de prolonger dans le futur pour deviner des
cotations encore inconnues, c'est-à-dire pour obtenir une prévision juste.
On pourrait alors, par exemple, déterminer
l'équation de la courbe passée (sous forme d'un polynôme) et son prolongement
dans le futur permettrait de deviner les cotations à venir. Ou bien, on s'efforcera
de trouver la "loi" d'un marché que l'on représentera par une
équation différentielle.
Les tentatives dans ce sens se sont toujours
révélées décevantes.
En réalité, la représentation des cours comme
courbes de séries chronologiques est essentiellement conventionnelle: on
pourrait tout aussi valablement représenter les mêmes données de tout autre
manière. Par exemple, en mettant en rapport le cours d'un jour avec celui de la
veille, le cours d'un jour avec la différence entre celui-ci et le cours
précédent, et ainsi de suite.
Ceci veut dire que, dans une large mesure,
c'est la méthode classique - mais arbitraire - de représentation des cours
boursiers qui a imposé ses principes aux techniques de prévision (l'analyse chartiste repose de manière quasi
exclusive sur les diverses figures qui apparaissent dans ce mode de
représentation).
Prévisions et effets statistiques
Le fait incontestable que les cours boursiers
s'établissent à l'occasion de transactions nombreuses de multiples opérateurs a
conduit à penser que le caractère imprévisible des variations est précisément
dû à cette multiplicité de causes. En conséquence, il a paru possible
d'envisager la prévision des cours par la statistique, méthode adaptée à
l'étude des phénomènes résultant de l'influence d'une multitude de facteurs.
La statistique repose effectivement sur
certains postulats pouvant guider la prévision. Par exemple, que la fréquence
passée d'un phénomène constitue une bonne évaluation de sa probabilité future.
Ou bien, que son degré de variabilité peut avoir une certaine permanence. D'où
le recours aux moments statistiques: moyenneet variance (ou écart-type comme racine carrée de la variance). Les méthodes
statistiques sont aujourd'hui d'utilisation standard dans la prévision
financière.
Prévisions et effets aléatoires
Le caractère décevant des méthodes
statistiques pour la prévision, a conduit à penser que leur présupposé de
constance de la variation pouvait être erroné. Certains ont pensé alors que la
variation était arbitraire: aléatoire ou stochastique.
On a supposé aussi que la variation des cours
relevait d'un arbitraire particulier: partiellement contraint par la loi des
grands nombres (ce qui constitue un choix). Cette supposition optimiste d'un
"hasard apprivoisé" (normal au sens de Pearson [Laplace - Gauss]) a
conduit à des prévisions qui se sont également révélées décevantes.
Fonctions classiques et fonctions itératives
La représentation classique d'une série
chronologique s'étend donc de la gauche vers la droite. On pourrait aussi bien
représenter les changements de valeurs comme une oscillation verticale (la
méthode "points et figures" utilise partiellement cette possibilité,
ainsi que celle en "chandelles"). La représentation classique suggère
par sa forme que les cotations futures dépendent de l'histoire entière du
marché, la représentation par oscillation verticale suggérerait au contraire la
dépendance d'une cotation par rapport à une seule: la précédente.
Au sens de la physique, un cours boursier est
une dynamique: un processus dont les valeurs de certains paramètres changent
avec l'écoulement du temps. Si une dynamique est linéaire ("si de petites
causes ont nécessairement de petits effets, et de grandes causes nécessairement
de grands effets"), on pourra effectivement la représenter par la courbe
d'une équation polynomiale, ou plus sûrement - pour donner au temps sa
dimension privilégiée - à l'aide d'une équation différentielle par rapport au
temps.
Mais si une dynamique est non-linéaire
("si de petites causes peuvent avoir de grands effets, et de grandes
causes de petits effets"), il sera vain de représenter son processus par
une fonction "classique"- qui donne toutes les valeurs "d'un
coup", ou par un système d'équations différentielles - souvent
pratiquement insoluble -, et il sera préférable de la représenter par une
fonction itérative qui détermine chaque valeur à partir de la précédente.
Fonction itérative et phénomène à expliquer
Si on essaie d'ajuster une fonction polynomiale
sur une série de cours dont deux valeurs successives sont, par exemple, 100,22
et 100,34, il faut que l'équation rende compte successivement de la valeur
100,22 puis de la valeur 100,34. Si on essaie au contraire de découvrir une
fonction itérative qui modélise les mêmes chiffres, il ne sera pas nécessaire
de rendre compte entièrement du passage de 100,22 un jour, à 100,34 le
lendemain.
L'équation de la fonction itérative sera en
effet de la forme,
x
(n+1) = f [x (n) ]
Dit en langage courant, "la valeur de
demain est celle d'aujourd'hui à laquelle il est arrivé quelque chose".
Dans notre exemple, on pourrait dire - de
manière triviale:
100,34
= 100,22 + 0,12
Le "100,34" est - dans la
perspective itérative - un "100,22" auquel il est arrivé quelque
chose, à savoir d'avoir été augmenté de 0,12. Ce qui veut dire que pour une
fonction itérative, il ne s'agit plus de rendre compte entièrement de 100,34,
comme ç'aurait été le cas pour une fonction polynomiale linéaire, mais
seulement du 0,12 qui s'est ajouté au 100,22 pour faire 100,34.
Fonction itérative et auto-corrélation
La fonction itérative qui modélise de manière
très satisfaisante les futures est
une fonction classique en physique dynamique:
x
(n+1) = x (n) + alpha x (n) - alpha [ x (n) ]^2
ou x
(n+1) = x (n) + alpha x (n) [ 1 - x (n) ]
où alpha peut être défini comme coefficient
itératif.
On voit que la valeur de demain est une
fonction polynomiale (quadratique) de la valeur d'aujourd'hui, où alpha
intervient comme multiplicateur à la fois de x (n) et du carré de x (n) -
valeur d'aujourd'hui.
Pratiquement, sur notre exemple:
102,34
= 102,22 + alpha 102,22 (1 - 102,22)
Dans l'illustration triviale que nous avions
donnée plus haut, il s'agissait de rendre compte pour la prévision de
l'"intervention" d'un "0,12" - différence entre 102,34 et
102,22. Ici, - vu la présence répétée de x (n) au premier et au deuxième degré,
il ne s'agit plus que de rendre compte de l'"intervention" d'un
alpha, la valeur de cet alpha étant minime: -.0000116.
Imaginons que notre cours boursier ait sauté
de 102,22 à 104 (ce qui constitue un mouvement tout à fait considérable), la
valeur d'alpha resterait encore très faible: cette fois, -.000172.
Ceci signifie que dans la perspective des
fonctions itératives, la modification des cours d'un jour sur l'autre est
fonction, d'une part - massivement - du premier prix, et d'autre part, d'un
coefficient itératif de valeur minime. En d'autres termes, on rend compte du
passage d'une valeur de 102,22 à 102,34 par l'intervention d'un coefficient
itératif (ici appelé alpha), de l'ordre du cent millième - une
"vibration" que l'on pourrait juger "négligeable" si ses
conséquences n'étaient aussi lourdes.
Le fait que le cours de demain dépende de
manière aussi massive du cours d'aujourd'hui (en tant que tel, et par son
carré), révèle l'auto-corrélation considérable des cours boursiers. Par
exemple, l'auto-corrélation du Dollar/Mark future est de .999, des Treasury
Bonds, de .998, du Notionnel MATIF, de .988, etc.
Variations du coefficient itératif
La fonction itérative mentionnée précédemment,
x
(n+1) = x (n) + alpha x (n) [ 1 - x (n) ]
indique que la valeur de demain sera la même
que celle d'aujourd'hui si le deuxième terme est nul, ce qui se passe dans deux
cas: si alpha est nul et si x (n) = 1. Dans tous les autres cas, le cours
varie. Si alpha était constant pour une valeur quelconque, le cours évoluerait
dans le même sens indéfiniment, selon un mouvement paraboloïde. Le fait est, cependant,
que dans la réalité, la valeur de alpha fluctue.
Pour certains cours, alpha est partiellement
prévisible d'un jour sur l'autre - c'est-à-dire que ses valeurs sont
elles-mêmes auto-corrélées (au signe près), pour d'autres, elle ne l'est pas,
l'auto-corrélation est nulle ou quasi-nulle. Pour le Dollar/Yen futur,
l'auto-corrélation des alpha (n+1) et alpha (n) (au signe près) est de .999,
pour l'Eurodollar, de .992. Alors que pour le Mark, elle est quasi-nulle: .027.
D'autres cours présentent des valeurs intermédiaires: .579 pour le Notionnel
MATIF, .440 pour les Treasury Bonds.
Plus l'intervalle de temps augmente, moins
l'auto-corrélation est marquée: entre alpha (n+2) et alpha (n), elle reste (au
signe près) à .960 pour l'Eurodollar mais tombe à .602 pour le Yen, à .259 pour
le Notionnel MATIF, et .244 pour les Treasury Bonds. Pour le Mark, elle demeure
quasi-nulle à -.021.
S'il existe (au signe près) entre les valeurs
successives de alpha une auto-corrélation non-négligeable, on a affaire à un
mouvement brownien fractal, et dans le cas contraire, à un bruit blanc.
Dans le cas d'un alpha guidé par un mouvement
brownien fractal, on peut exprimer l'auto-corrélation des valeurs successives à
l'aide de la même fonction itérative qui guide les prix, à savoir,
alpha
(n+1) = alpha (n) + bêta alpha (n) [ 1 - alpha (n) ]
Dans ce cas, le coefficient itératif bêta du
coefficient itératif alpha se rapproche d'un bruit blanc, mais peut révéler
encore une certaine auto-corrélation. Il est probable que l'on tend
asymptotiquement par emboîtements successifs vers un bruit blanc.
L'auto-corrélation des bêta (n+1) et bêta (n)
(au signe près) est de -.163 pour le Notionnel MATIF, de -.144 pour les
Treasury Bonds, de -.102 pour le Yen, de -.010 pour l'Eurodollar et de -.014
pour le Mark.
Prévisibilité
Le calcul des prévisions à partir des
fonctions itératives permet de réduire considérablement les fourchettes de
prévision, puisque le diagnostic s'établit non à partir d'une analyse
statistique des variations des prix, mais d'une analyse statistique des valeurs
des alpha et des bêta. Ceci ne devrait cependant être que provisoire: en
attendant que les lois de comportement de ces coefficients itératifs soient
mieux connues.
De plus, les variations journalières de ces
coefficients sont étroitement corrélées avec les variations de la dérivée
première de la fonction itérative, qui révèle pour certaines cours (Mark,
Notionnel MATIF) une réelle persistance. Par ailleurs, les prévisions fondées
sur ces coefficients peuvent être éclairées par la connaissance des attracteurs
qui régissent les différents marchés. Les corrélations élevées qui peuvent
apparaître entre les alpha et la vitesse ou entre celle-ci et la dérivée,
permettent de déterminer l'espace de phase d'un marché et de prévoir
l'accélération et l'ampleur de tous les mouvements qui se poursuivent dans le
même sens.
Conclusion
Le mouvement brownien fractal et le bruit
blanc sont aujourd'hui au centre de l'intérêt des théoriciens. Il est possible
que l'indétermination qu'ils révèlent soit irréductible. Il est possible en
particulier, qu'ils puissent être modélisés par des distributions Lévy-stables
dont le caractère aléatoire est beaucoup plus marqué que celui des
distributions normales (absence de l'effet d'une loi des grands nombres,
moments de valeur infinie, etc.).
Ces particularités pourraient apparaître
décevantes dans la mesure où elles nient la possibilité d'effets statistiques.
Mais elles sont encourageantes dans la mesure où elles soulignent l'importance
des opérations individuelles. Conduire les cours dans une direction souhaitée a
jusqu'ici été considéré un espoir déraisonnable dans la mesure où l'influence
des opérateurs sur ceux-ci était supposée proportionnelle aux volumes dont ils
ont la maîtrise. Cette opinion est liée à l'hypothèse que les marchés sont
réglés par la loi des grands nombres, dont une des implications est que les
interventions individuelles tendent à se
neutraliser statistiquement.
En réalité, les marchés sont des systèmes loin de l'équilibre dont la
dynamique est sensible aux plus petites variations. Cette propriété donne à
l'opérateur individuel un pouvoir beaucoup plus grand dans la détermination des
cours qu'il ne l'a supposé jusqu'ici.