Ce que révèlent les situations anormales

A partir d’août dernier, la crise des « subprime » a largement débordé son cadre initial : les conséquences immédiates d’un nombre croissant de propriétaires faisant défaut dans le remboursement mensuel de l’emprunt qu’ils ont contracté. L’évocation de « solutions » de type législatif continue cependant de se cantonner dans ce cadre étroit. Pour ce qui touche aux emprunteurs, il s’agit soit de dépanner ceux qui se trouvent en difficulté, soit de prévenir les nouveaux candidats contre des déboires devenus désormais hautement prévisibles. Pour les organismes prêteurs, il s’agit de les ramener dans le droit chemin : de maîtriser l’enthousiasme – et l’avidité – qui leur ont faire perdre toute retenue et réduire – voire parfois éliminer complètement – les critères qu’ils avaient jusque–là utilisés dans l’attribution de prêts immobiliers. Pour Wall Street, le législateur n’a rien prévu, sachant que Wall Street – la chose ayant été historiquement prouvée – ne peut jamais vraiment se tromper. Les membres du Congrès et les Sénateurs se contentent d’observer le gouvernement orchestrer le dépannage des firmes mises à mal dans une perspective où, si rien ne peut jamais être reproché à Wall Street – sinon à l’occasion, de la malchance – il convient cependant de lui venir en aide aussitôt qu’elle se trouve en difficulté, à partir du principe purement pragmatique qu’une absence d’intervention aurait alors des conséquences catastrophiques. Quant aux régulateurs, il faut pour le Congrès et le Sénat, essentiellement les sortir de la torpeur où les ont plongés sept ans d’administration Bush imposant un laissez–faire radical.

Un des moyens envisagés de remédier à bien des problèmes rencontrés consiste à proposer que l’offreur de services, organisme prêteur ou courtier indépendant, se voie désormais obligé d’agir en ayant à l’esprit non seulement son propre intérêt mais aussi celui de l’emprunteur, obligation qui fait d’ailleurs partie depuis 1979 de la législation de l’un des États : la Californie. Alors que l’ensemble des mesures envisagées n’ont rencontré que des protestations molles de la part de ceux qui risquent d’y être désormais soumis, celle–ci provoqua au contraire une levée de boucliers. La Mortgage Bankers’ Association, l’association professionnelle des organismes de prêts au logement, a entrepris une campagne bien orchestrée pour la contrer, publiant une étude détaillée visant à réfuter l’ensemble des arguments en faveur du concept. Principaux arguments de cette contre–offensive en règle : tenir compte de l’intérêt du consommateur irait à l’encontre de la politique favorisant l’accès de tous à la propriété, enfreindrait la législation visant à protéger les minorités ethniques contre la discrimination raciale et, cette fois du point de vue de la profession elle–même, l’exposerait à des poursuites injustifiées et coûteuses de la part de consommateurs impécunieux se retournant contre le prêteur comme étant la source réelle de ses misères.

Certains des arguments contenus dans le rapport produit par la Mortgage Bankers’ Association (*) ne sont pas sans mérite, la virulence de la contre–attaque attirait cependant l’attention sur le fondement même de l’argumentaire : que les intérêts de l’emprunteur et du prêteur ne sont pas seulement distincts mais tout simplement antagonistes, et que forcer le prêteur à tenir compte de l’intérêt de l’emprunteur l’oblige essentiellement à agir contre lui–même. L’équation peut se résumer dans les termes les plus simples : l’intérêt du consommateur est que le taux d’intérêt associé au prêt soit le plus faible possible, celui du prêteur, qu’il soit au contraire aussi élevé que possible.

Ce que je constate, et que j’ai pu observer pour la première fois dans les recherches que j’ai menées dans le milieu de la pêche, en France comme en Afrique de l’Ouest, c’est que les situations de crise ne sont pas, comme on le croit bien souvent, des situations anormales où tout fonctionnerait autrement qu’à l’habitude, mais bien plutôt des situations où les règles implicites, qui président aux comportements dans les conditions ordinaires, apparaissent soudain au grand jour parce que les parties, acculées, sont obligées de les énoncer cette fois en termes explicites pour être sûres de se faire entendre.

(*) Mortgage Bankers Association, « Suitability – Don’t Turn Back the Clock on Fair Lending and Homeownership Gains », MBA Policy Paper Series, Policy Paper 2007-1, mai 2007.

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