Le libéralisme ou le vide ? (II)

Mon billet précédent vous a inspiré de remarquables commentaires dont je m’efforcerai, pour avancer, d’intégrer la substance. Je commence tout de suite.

Dans l’entretien qu’il accorde à Elisabeth Lévy sur son site Causeur, Jean–Claude Michéa attribue l’origine de la démocratie moderne à l’écoeurement devant la guerre civile : « Il s’agissait d’imaginer une forme de gouvernementalité qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers – telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme – mais sur une base tenue pour « axiologiquement neutre » ». Cette étiologie n’est pas invraisemblable : l’homme inventerait la démocratie comme institution proprement humaine pour remplacer ce que la nature lui avait offert par défaut : la guerre de tous contre tous. Alors qu’il s’offre ainsi une constitution pour règlementer le politique, l’économique demeure lui sous l’emprise de la guerre de tous contre tous. Pire, les vainqueurs du moment de la guerre civile économique perpétuelle dévoient en permanence la démocratie en s’achetant les postes de pouvoir.

Il est vrai qu’on ne s’assied pas à la même table que son ennemi sans que la nécessité ne vous y ait poussé. Et si ce n’est pas la victoire de l’un des deux qui en a défini le moment, ce doit être en effet l’écoeurement des deux à la fois. Pour que l’on décide alors d’écrire, comme un traité, cette constitution que je réclame pour l’économie, il faudrait attendre le moment propice, à savoir celui d’un écoeurement général. La Grande Crise a effectivement débouché sur diverses expérimentations sur le plan économique : on a eu le nazisme en Allemagne et il est bien possible que la Russie serait passée au communisme à ce moment–là si elle ne l’avait déjà fait, quant à la France et aux États–Unis, ils se sont essayés eux à la social–démocratie, pour laquelle il n’avaient pas de dispositions particulières, sous les formes respectives du Front Populaire et du New Deal.

Si la crise qui s’est amorcée cette année dans le domaine financier prend les proportions que je lui prévois, le moment d’écoeurement va sans doute nous être offert sans trop tarder, et pour notre grand inconfort. Comme on ne pourra pas dire cette fois qu’on ignorait quelles étaient les alternatives ou qu’on n’avait pas eu le temps de réfléchir à ces questions, il existera un devoir historique d’être prêt. Il faudra en particulier avoir – pour une fois, et pour suivre le conseil excellent de Karl Popper que je rappelais récemment dans Ce que serait une explication « totale » de la crise des subprimes – avoir envisagé l’ensemble des conséquences imprévues de ce que l’on voudra mettre en place. Je sais que ce n’est pas simple : nous vivons dans le complexe et les ramifications de tout dans tout le reste sont multiples mais on n’aura pas l’excuse de pouvoir dire une fois encore : « Tiens, à ce désastre possible – et maintenant qu’on y pense, assez probable – personne n’avait
songé ! »

Une chose est sûre : s’il s’agit pour l’économique, comme avec la démocratie dans le cas du politique, de mettre en place un système « qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers – telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme – mais sur une base tenue pour « axiologiquement neutre » », il faudra que ce système garantisse de faire vivre en bonne entente à la fois ceux qui depuis plusieurs siècles déjà ont la haute main sur l’économique, et qui affirment que l’homme est par nature égoïste, animal social seulement pas nécessité, et ceux qui affirment au contraire que l’homme est par nature altruiste et, à la suite d’Aristote, qu’il est animal social dans son essence.

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5 réflexions sur « Le libéralisme ou le vide ? (II) »

  1. Ce matin avant de vous lire j’avais les idées sombres ; j’avais en tête les images des chambres à gaz ou les derniers vivants grimpent sur la tête des cadavres pour survivre un instant, et puis celle du dernier jeté vivant au feu : « au chômage », depuis qu’il a enfourné tous les cadavres jusqu’au dernier.

    Bon point de départ. L' »altruisme » sert plutôt d’imprécation au faible désireux de prendre la place du fort dans son rôle de gardien du troupeau.

    Quelle est aujourd’hui la bonne distance? Mon coeur balance…

    Je suis navré quand je vois Attali essuyer les stupides attaques dont font l’objet les propositions vraiment subtiles, issues de son groupe de réflexion sur la croissance. Alors, qu’à côté de ça je déplore, l’incapacité à penser hors croissance… et vers un « festivisme ».

    L’ennui c’est que la partie semble jouée, dans les grandes manœuvres financières des biens réels ont changé de propriétaires, Mittal fait chanter les Wallons s’il ne paient pas le carbone à sa place et Airbus est prêt à se délocaliser « aux States ». Bref, j’ai le sentiment que l’Europe va se faire vider par de la monnaie de singe, en plus que l’ouverture du marché du logement aux States permettra d’inviter à bon prix la classe moyenne des techniciens venus d’ailleurs.

    Si parfois l’histoire, dans ses marges, renverse la couleur des cases, l’échiquier demeure. L’échiquier est sur la table, il convient de changer de jeu et non de simplement le retourner. Qui s’assiéra autour de la table, je vous reformule la question que je vous ai déjà posée :

    « Je ne vous demanderai pas « voyez-vous une voie d’évolution possible, quelle figure de l’avenir proposer ? », mais « quels groupes sociaux s’activent le plus à dessiner le futur pour les autres ? » QUI s’intéresse vraiment à vos analyses serait déjà un indice… »

    Cf. ma réponse à votre post – Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique -.

    Comment savoir?

    Bien à vous

  2. Bien, je vais définitivement me faire cataloguer comme l’avocat du diable, mais qu’importe. Même le diable a droit à un avocat.

    Kabouli => Accuser l’Economie des excés du libéralisme, c’est il me semble équivalent à accuser la Physique des désastres causés par les armes. C’est confondre la Politique avec les régimes. Bref, c’est confondre une science avec une application de cette science, voire avec son sujet d’étude.

    JLM => Il me semble quelque peu paradoxal de dire « je déplore l’incapacité à penser hors croissance » pour ensuite se plaindre de la « fuite des biens réels » et les délocalisations. Car, qu’est ce que la croissance sinon la possession de bien réels ? Qu’est ce que la croissance sinon la présence d’entreprises performantes ? La vérité qui se dessine est que la croissance conditionne en partie le social (Ce n’est pas un hasard si la majorité des avancées sociales ont été obtenues pendant les 30 glorieuses)

    Mr Jorion => Pourquoi faut-il trancher le nœud Gordien de la nature humaine, entre l’égoïsme et le social ? D’après ma courte expérience de vie, il me semble que ces deux aspects coexistent chez l’homme, et je dirais même plus s’interpénètrent (Ce qui est profitable au groupe est profitable à l’individu, par exemple)

    D’autre part, l’axiome central de l’économie de marché est si je ne m’abuse que l’Homme est rationnel. Qu’il soit égoïste n’est qu’une conséquence de son savoir et de sa perception limités.
    Celui qui va faire ses courses au supermarché plutôt qu’à l’épicier du coin, celui qui place son argent dans un compte rémunéré à 5% plutôt qu’à 3%, celui qui se plaint que le guichetier soit trop lent, celui qui achète un bien étranger plutôt qu’un bien Français équivalent mais plus cher participe au mouvement qui conduit à la fois à une certaine pression sociale et à un enrichissement général. Qui peut jurer n’avoir jamais eu un des comportements précédents ?

    Ceci dit, je suis d’accord avec le fait que le capitalisme a des excés (Souvent dans le domaine de la finance, d’ailleurs, qui est encore bien trop opaque !). Mais évitons tout de même de jeter le bébé avec l’eau du bain.

  3. @Reii

    Dans une société fraternelle; je suis d’accord pour partager mon pain, car je serai nourri de fraternité. Vivre d’amour et d’eau fraîche (et quand même un peu plus) c’est délicieux, je m’en souviens. Nous pouvons tous être beaucoup plus heureux avec moins, mais il nous faudrait des patrons fraternels qui ne nous fassent pas chier à produire des biens inutiles, absurdes et dangereux.

    Mittal n’est pas fraternel, il utilise un raisonnement économique, non plus pour se nourrir, mais pour perpétuer sa dominance. Qu’il parte avec ses usines pourries, mais qu’il ne nous fasse pas un chantage à l’emploi pour que nous lui payons ses tonnes de carbonnes ( 90.000.000 € par an), que l’on mette cet argent dans la formation et l’isolation des HLM, avec dix mille jardins urbain, nous ne serons plus contraints de bouffer la « vlesh » des capitalistes flamands et de respirer partout l’odeur du lisier. Je suis pour un front francophone de défense des flamands contre l’arrogance de leurs nouveaux riches dont il seraient avec l’autonomie les premières victimes.

    La vérité qui se dessine, à mes yeux, est que la croissance intelligente, (celle qui par la croissance résout les problèmes engendrés par la croissance) serait le prétexte de ceux qui courent bien et aiment courir pour dire aux autres voici un petit crédit, apprenez à courir, et …. continuer à courir, car pour que nous restions premiers il faut que perdure le principe de la course ! Je ne pense pas que Messieurs Attali et Younous soient pervers à ce point, mais que leurs caudateurs le sont (Humm, pardonnez cette frivolité… je me suis relu, et j’ai dû penser instinctivement, pour sortir ça, je veux dire qu’affectivement je le pensais quand même un peu et que le mot « caudateur » est sorti tout seul, je n’ai pas résisté à le laisser).

    Fixer les règles du libéralisme par une constitution économique, c’est sans doute pointer d’avance les points autour desquels elle sera détournée par les cabinets d’experts chargés seulment d’en garder la lettre; je pense plutôt qu’il faut revenir aux droitx de l’homme et y inclure la réflexion anthropologique; par exemple de garantir aux individus le droit de vivre partout comme décrit par Marshall Shalin, (en améliorant les services dentaires).

    Attention, exiger ce droit à Bruxelles exigerait une fameuse réflexion sur l’organisation du territoire! Le droit à la cohabitation des modes de vies, sans fondementalisme à tentation totalitaire évidemment. « Axiologiquement neutre » comme dit Jorion.

    La politique économique c’est peut-être de nous organiser pour que nos petits-enfants soient trois milliards, et pas plus, mais de rendre cette transition agréable (si vous préférez l’horreur, laisser faire la nature); l’organisation de cette transition demandera suffisamment d’ingénieurs de gestion pour que ceux-ci ne soient pas au chômage, soyez tranquille, notre fraternité les englobe.

    Je posais la question: « Quelle est aujourd’hui la bonne distance? Mon coeur balance… »

    Nous avons à imaginer très rapidement de nouvelles formes de société; c’est à la jeunesse d’y aller, nous on s’est planté!

  4. je n’impute pas à l »économie les excès du libéralisme , l’esprit de celui-ci est quasiment le même que celui de Marx comme le reconnaît ,après bien d’autre d’ailleurs ,Pascal Lamy directeur de l’organisation mondiale du commerce dans un interview de la revue « Challenge.. » de cematin. Je remarque même que cette revue personnes fait de l’économie un oracle, on peut lire en effet sur la couverture de cet hebdomadaire « que dit l’économie cette semaine ». Im

  5. En partant de l’isolement des personnes, j’ai tenté d’imaginer un renouvellement de notre état providence en le rendant plus participatif. Le projet de l’état providence participatif est de mobiliser le stock de temps considérable dont notre société dispose afin de prendre soin des plus dépendants (service à la personne), de développer le soutien et l’encadrement à la lutte contre l’addiction, de soutenir la formation, en particulier des plus jeunes et, d’une façon générale, procurer une vraie reconnaissance au travail associatif bénévole. Il fonde le projet d’établir la pratique de deux métiers comme norme, un métier productif (privé ou public) soutenu par une économie de marché capitaliste et un métier social (privé ou public) soutenu par une économie de marché fluide ou distributif disposant d’une monnaie fondante. Il s’agit d’un projet d’essence socio-libérale donnant toute sa place à l’acteur, aussi bien sur le plan économique que sur le plan social.
    Le dernier numéro d’Alternatives économiques qui tente d’analyser la déprime française me conforte dans ma recherche de solution. Je le cite:
    « Il existe fondamentalement deux types de modèles sociaux, qui ont une certaine cohérence interne et permettent, de ce fait, aux pays qui les adoptent de s’en tirer dans la mondialisation. D’une part, il s’agit de sociétés très inégalitaires, comme les sociétés anglo-saxonnes, qui ne s’efforcent pas de corriger ces inégalités à travers des niveaux de prélèvements obligatoires élevés. La fonction principale de l’intervention publique est alors de maintenir en permanence l’activité économique à un niveau tel que le chômage reste faible. Et cela marche, même si les soutiers de l’économie y vivent dans des conditions difficiles. Et puis, on trouve des sociétés nettement plus égalitaires qui, elles, mettent en commun beaucoup de ressources, comme les pays scandinaves. Ce qui leur permet de disposer d’une main-d’oeuvre très qualifiée grâce à une éducation de bonne qualité, d’investir beaucoup dans la recherche, tout en bénéficiant d’une vie sociale stable, sans conflits majeurs. Et cela marche aussi, malgré un coût du travail très élevé.
    Enfin, il y a la France, assise entre deux chaises. Elle est beaucoup plus anglo-saxonne qu’elle ne le croit sur le plan de l’inégalité des revenus primaires, mais elle refuse de l’admettre et s’efforce de brancher sur cette base inégalitaire un Etat et une protection sociale de taille scandinave. Sans surprise, cela ne fonctionne pas bien: elle n’obtient au bout du compte ni les avantages en termes de souplesse des sociétés anglo-saxonnes, ni les retombées en termes de cohésion sociale des sociétés scandinaves. En France, les riches se plaignent d’être spoliés mais, compte tenu de l’ampleur des inégalités de départ, l’action publique est bien incapable de les corriger. Du coup, les pauvres sont, eux aussi, légitimement mécontents. »

    Je vous invite à faire une petite visite à mon blog et à me donner votre avis sur ce projet.
    Cordialement.

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