2008

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si le début de la crise en février 2007 est facile à définir comme la « crise des subprimes » et si sa deuxième phase qui débuta en août de la même année fut caractérisée par un tarissement généralisé du crédit, vous vous souvenez que j’ai introduit l’expression de « drôle de crise » pour me référer à la période qui s’ouvrit à l’été 2007 et qui se poursuit au moment où j’écris.

Le monde est désormais la proie de cette « drôle de crise » où un processus de fissuration qui débuta au sein de l’immobilier américain se poursuit, s’étant internationalisé depuis, rayonnant à partir de son foyer initial, et envahissant la périphérie, une périphérie qu’une crise initialement modeste, celle du « rêve américain » d’une maison entourée de son jardinet par famille, n’aurait jamais dû atteindre si le système financier, le système sanguin de l’économie, ne s’était pas révélé d’une étonnante et extraordinaire fragilité.

Si la désintégration est lente dans sa progression, elle n’en est pas moins brutale dans ses manifestations et révèle de manière criante la faiblesse intrinsèque d’un système financier qui semblait au moment de la chute de l’empire soviétique, non plus seulement le meilleur mais désormais le seul possible.

Or il apparaît a posteriori que le roi était nu, que le bel édifice, universellement vanté pour sa capacité à braver les siècles, n’était guère davantage qu’un château de cartes, qu’un courant d’air suffirait à faire s’effondrer. Alors que 2007 aura été l’année où l’on s’interrogea quant aux retouches qui permettraient de colmater les fissures qui apparurent alors, l’année 2008 aura été celle où l’on fut forcé de réexaminer les fondements : où l’on ne se posa plus la question de savoir comment remettre sur les rails tel ou tel produit financier compromis (je m’étais moi-même demandé, de bonne foi, comment réparer la titrisation des dettes individuelles) mais où l’on se pose à nouveau les questions premières : Qu’est-ce que la richesse ? Qu’est-ce que la monnaie ? Et où, reprenant les choses à zéro, on se demande avec gravité : « Comment redistribuer la richesse autrement ? », « La monnaie est-elle créée de la manière qui convient ? » et ceci pour se sortir de l’abominable guêpier où nous nous retrouvons aujourd’hui enfermés.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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8 réflexions sur « 2008 »

  1. Je préfère dire tout de suite que je ne cherche pas à remettre le système comme en 70, mais plutôt à trouver une solution très long terme à l’équation d’équilibre entre corps et tête, entre humain et planète, entre consommation et ressources limitées.

    Avec notre société qui s’oriente de façon inarrêtable vers la dématérialisation, il me semble qu’il y a deux choses très distinctes à considérer : Besoins et désirs.

    On peut combler les besoins de toute la planète, pas les désirs.
    1) les 5 besoins vitaux que je regrouperai dans le HUMAN BASIC PACK
    Alimentation, Nourriture, Education, Santé, Sécurité

    Chaque humain DOIT y avoir accès, ce qui lui evitera de vivre une vie de souffrance dans une société d’abondance, comble de la situation d’aujourd’hui.

    2) Ensuite viennent plutôt que les besoins, je dirai les désirs. Ils sont souvent dématérialisables et internetable.

    2a) Le dématérialisable :
    Prix fixe : le système informatique et les transferts d’octets (encore que..)
    On peut les partager de façon instantanée avec le monde entier à coût nul. Ensuite, à la manière de la donation, du prix libre, chacun participe à la hauteur de ses revenus et de sa psychologie. C’est valable pour la musique, les vidéos,

    2b) Le luxe :
    Tout ce qui n’est pas vital, et qui ne peut se dématérialiser devient du luxe : un poney, un yacht, une cross de hockey, un tableau de peinture, un ordinateur, une télé, un vélo..

    Je pense qu’à l’heure de la mondialisation et des problèmes communs, il faut commencer à penser centralisation pour les besoins basiques, histoire de pas perdre de temps par rapport aux besoins réels.

    Enfin, pour vous aider dans cette réflexion, je vous remet la page sur le wiki du sociétal(d’AJH) sur les utopies de Yona Friedman, et l’importance de l’interaction Homme-Objet, et les droits et permissions :
    http://wiki.societal.org/tiki-index.php?page=UtopieRealisable1

    Remarquez qu’on a déjà tous ces modèles dans notre société, avec l’open source, le creative common, le libre, le soft et le freeware, etc.. Ce n’est juste qu’un élargissement à la société du CHMOD et des droits de lecture, écriture, exécution des fichiers d’ordinateurs appliqué aux objets de notre société.

    J’adhère déjà à cette utopie. Il ne me paraît pas inconcevable de partager mon ordinateur, ma voiture, ma salle de bain, ma cuisine, le site de Monsieur Jorion, la musique de Radiohead, linux et firefox, puisque c’est ce que je fais déjà. Quant au V’lib, au métro lib, au bus’lib, au ludothèque, qu’est ce qui manque à l’équation? On loue bien mes chaussures de booling ainsi que les clubs de golf, quel intérêt d’avoir un ordinateur personnel dans un monde ou les ENR sont en voie d’extinction?

  2. @ Zoupic
    ”Il ne me paraît pas inconcevable de partager (…), ma salle de bain, ma cuisine (…) »
    Avec qui ? Votre voisin de palier ? Vous plaisantez ?
    Je pense que vous allez trop loin dans l’utopie. Ce n’est plus crédible.
    J’ai personnellement expérimenté cette théorie grandeur nature en Pologne avant la chute du mur et je peux vous dire que c’est insupportable.
    D’ailleurs, dans votre HUMAN BASIC PACK vous avez oublié au moins un élément essentiel : le logement (individuel et décent)

  3. L’analogie avec l’effondrement de l’URSS me fait penser à un passage de L’Illusion de la Fin de J.Baudrillard, il faudrait que je remette la main dessus.

  4. @ zoupic,

    Je ne partage pas … votre point de vue !!!

    Nous sommes tous des êtres vivant en société et avons le besoin de vivre en société.

    Et tout ce que nous produisons pour vivre est produit socialement. Dès lors, le caractère vital ou non des besoins n’a rien d’un absolu. Il dépend, pour chacun de nous de notre vie, de notre culture, de notre personnalité, du contexte dnas lequel nous vivons et dans lequel nous avons vécu.

    Cela a deux conséquences :

    Ce qui est nécessaire pour produire et donner à chacun ce qu’il lui est dû doit également être produit et mis à disposition. Dans ce sens, nous avons besoin de vélos et autres moyens de transports, de vêtements, de livres, de machines agricoles, de camions, … bref de la plupart des produits industriels actuels. Peut-être pas dans les mêmes quantités, peut-être pas pour très longtemps avant de les avoir remplacés par d’autres moins polluants, mais pour l’instant, nous en avons besoin. On peut peut-être demain revenir à une économie ou la force animale est la principale énergie utilisée en agriculture au détriment des tracteurs, mais, seulement après avoir créé le cheptel nécessaire et adapté les techniques et l’organisation agricoles en ce sens (cf. les exemples de Cuba et de la Corée du Nord).

    Ce à quoi chacun peut aspirer légitimement ne peut pas être seulement de vivre, ou de survivre ou même de se reproduire. Je crois que le plaisir, l’équilibre, l’accès à la beauté, les moyens de s’épanouir, de développer ses talents, d’établir et de maintenir des relations sociales choisies, respectueuses et équilibrées sont tout aussi vitaux que la nourriture, l’alimentation ou la santé. Un bébé qui n’est pas nourri par un lien affectif ne se développe pas et dépérit.

    Chacun est en droit d’exiger une part équivalente et adaptée à ses attentes propres des moyens permettant de vivre, de s’épanouir, de se développer et de prendre sa place dans la société dans laquelle il vit à condition qu’il participe équitablement au renouvellement, à l’entretien et à la valorisation de ces moyens.

    Je crois qu’il est faux de dire que nous vivons dans une société d’abondance. Nous vivons dans une société de fausse productivité.

    La productivité c’est qu’il faut moins de temps aujourd’hui pour produire une voiture qu’il n’en fallait au 18ème siècle pour produire une charette ; moins de temps de travail pour produire ce que consomme en moyenne un homme moyen (exclusion faite des 2 ou 5 % les plus riches) qu’il n’en fallait il y a 30, 50 ou 100 ans.

    Fausse productivité car elle repose essentiellement sur le gaspillage de ressources non renouvelables, des énergies fossiles, une agriculture qui consomme la fertilité des sols, et des bataillons de nouveaux ouvriers issus de l’exode rural.

    Nous vivons dans une société où la (fausse) productivité de presque tous permet l’abondance pour quelques-uns grâce à l’illusion que l’abondance vaut pour presque tous.

    Les objets qui nous semblent les plus inutiles ont ainsi une fonction très précise (prenez la télé par exemple) : ils ne coûtent presque rien à produire mais ils répandent l’illusion que nous vivons dans une société d’abondance, que nous surconsommons, alors que, pour la quasi totalité de l’humanité, la part du temps de travail passée par chacun à produire ce qu’il consomme n’a jamais été aussi faible, comparativement au temps passé à produire et accumuler des profits pour autrui.

    La particularité de notre société moderne n’est pas d’avoir ramené chacun à vivre avec une sorte de minimum vital. Cela était déjà le cas. La particularité est d’avoir réduit ce minimum vital comme jamais auparavent pour laisser une place infinie à l’accumulation de capital, tout en répandant l’illusion de l’abondance et aussi d’avoir augmenté comme jamais le temps de travail contraint (en situation de soumission), son intensité, son caractère destructeur de toute vie et de toute personnalité (ce pourquoi il n’y a jamais eu autant de maladies physiques et psychiques dues au travail.

    L’ensemble des moyens modernes de production et de consommation ont permis l’émergence de marchés nationaux puis mondiaux qui ont accru la concurrence (parfois la concurrence déloyale) entre les travailleurs, concurrence qui a tiré vers le bas la part des salaires dans la valeur ajoutée et vers le haut les profits et l’accumulation de capitaux. Ils ont aussi permis de faire de (quasiment) chaque activité humaine, une activité sous contrôle et productrice de capitaux. L’économie rurale, l’économie domestique, l’agriculture, l’artisanat, le commerce, l’art, … ont été progressivement colonisés par le capital et ce sur des échelles géographiques de plus en plus grandes.

    Notre situation est donc paradoxale : nous devons simultanément éliminer la « fausse » productivité, gérer le fait qu’elle arrive par force à son terme via l’épuisement des ressources, faire disparaître l’illusion d’abondance et retrouver la vraie valeur de ce que nous faisons.

    Pour beaucoup d’aspect, je crois que, ce faisant, nous améliorerons réellement les conditions de vie de l’humanité …

    A condition de nous y mettre vraiment !

    Franck

  5. bonjour,

    La crise de 2007 est la première du XXIe siècle, au XXe il y en a eu plusieurs de même dimension, 1911 /1913 et 1929/35 et 2000 ; au XIXe encore plus, rien de neuf alors ?

    Ce qui est peut être nouveau, c’est notre nouvelle perception collective de la réalité mondiale confrontée à de multiples crises qui fusionnent et des conséquences catastrophiques pour l’humanité.

    Beaucoup ne veulent pas encore la nommer crise du capital (comme rapport social) car c’est le seul mode de vie connu et pratiqué et après c’est l’inconnu, et l’inconnu est discrédité depuis la fin du “communisme”.

    Fin provoquée en partie par la course aux armements après 1945 pour empêcher toute forme d’alternative ou de réforme.

    L’effondrement du bloc “soviétique”, fut vécu comme une libération, c’est la grande victoire du capital ; que les populations de l’Est commencent une génération après, à percevoir avec nuance comme autre chose qu’une libération.

    Cette implosion à partir de 1989, fut préparée aussi par la sape externe de l’Occident et de son mode de vie sublimé.

    1989 est l’unification formelle au monde du capital des peuples tous confrontés désormais au même maître quasi invisible.

    DU CAPITAL FICTIF (2003)

    par Loren Goldberg

    http://home.earthlink.net/~lrgoldner/onceagainfrench.htm

    1989 fut aussi un formidable encouragement à la dérèglementation illimitée qui aboutit a la crise de 2007.

    Les débats en cours sur la monnaie, la dette, la constitution citoyenne ; le revenu garanti mondial etc., sont utiles et nécessaires tant qu’ils sont perçus comme étant des débats internes au capital, un réformisme « révolutionnaire” dont les limites sont la capacité ou non du capital et de ses représentants les Etats, à se réformer contraints et forcés. Et cela dépend complément ou en partie ? de nous tous (le monde d’en bas) …

    Le débat essentiel encore balbutiant est comment devenir une force mondiale alternative effective pour imposer les besoins de l’humanité contre ceux du capital, ce qui implique de penser et de pratiquer la dissidence hors de l’économie du capital et de ses institutions (entreprise de longue haleine, peut être une génération, ou tout ce qui se pratique partout déjà est à exposer, soutenir et généraliser vers une identité collective rebelle).

    Et cher Franck, cette pratique rebelle suinte de partout sauf à la télé, et nous contribuons malgré nous au mirage de son inexistante…

    Toutes les “utopies” méritent considération et respect, cessons de nous dénigrer nous-mêmes.

    La non-reproduction des rapports capitalistes et/ou leur neutralisation partielle et ponctuelle sont nos petites victoires possibles, le boycott contraint des circuits bancaires par les prêts entre particuliers en expansion déjà, est un des moyens parmi des milliers d’autres.

    C’est la multiplication de ces pratiques plurielles dans tous les domaines qu’ils craignent le plus et dont la masse critique un jour….

    Comme pour l’effondrement de l’Est, la répression imbécile et l’interdit sont nos meilleurs alliés.

    Comme alors, la pire répression est possible.

    Historiquement et malheureusement les seules “réformes “du capital face à de telles crises furent celles décrétées après des guerres. Notamment Bretton – Woods…

  6. Paul dit:

    (….) l’année 2008 aura été celle où l’on fut forcé de réexaminer les fondements : où l’on ne se posa plus la question de savoir comment remettre sur les rails tel ou tel produit financier compromis (je m’étais moi-même demandé, de bonne foi, comment réparer la titrisation des dettes individuelles) mais où l’on se pose à nouveau les questions premières : Qu’est-ce que la richesse ? Qu’est-ce que la monnaie ? Et où, reprenant les choses à zéro, on se demande avec gravité : “Comment redistribuer la richesse autrement ?”, “La monnaie est-elle créée de la manière qui convient ?” et ceci pour se sortir de l’abominable guêpier où nous nous retrouvons aujourd’hui enfermés.

    Et en réponse aux intervenants ci-dessus.

    Mais oui ! C’est cela les questions à se poser ! Certains que je connais bien sont la troisième génération, depuis les années 30, qui se la posent. Ils se la posent en offrant des solutions par rapport à la monnaie. Une monnaie : vérité de la production, miroir exact de la production et des services. Je peux y revenir en toute modestie.

    Ci-dessous, ce lien qui est une conférence faite par mon ami mexicain Luis Lopezllera, donne de nombreux éléments sur ce qui s’est déjà fait concrètement. Des décennies d’expériences parlent à travers lui, cette intervention est comme un rapport de ce qui peut se faire face aux difficultés immenses et aux mises devant les faits accomplis, l’impuissance économique et financière. Luis Lopezllera est un architecte passé au domaine social et économique depuis longtemps. Il connaît intimement les tissus économiques et sociaux des régions de son pays le Mexique. Il est souvent une référence à l’étranger (Brésil, Japon, Corée du Sud, Hong-Kong, Mumbaï et région (alias Bombay) dans les domaines, du troc, des monnaies alternatives, et il est l’initiateur de nombre d’associations, de réseaux d’économie solidaire et de systèmes de monnaies alternatives, etc.

    Certes, on ne peut généraliser tout le temps, mais n’oublions pas que les 3000 kms de « frontière » mexicano-étatasunienne sont le seul endroit du monde où le « tiers-monde » (où le Mexique n’est plus entièrement) et le monde « développé » se touchent littéralement. Cela conduit à rappeler que maints pays et régions non occidentaux, vivent en état de crise aiguë permanent, les problèmes y sont abyssaux. Donc, ce qui s’y fait peut inspirer beaucoup d’entre nous et d’autres encore, dans le problème crucial de la monnaie et ses incidences bonnes ou mauvaises. Ce dont il est question dans cette intervention ce sont des dispositions prises peu à peu, à tâtons parfois, sur le terrain, un terrain hyper-difficile. Ici on y comprend mieux et de façon pratique, même si tant de choses sont à mettre au point, etc., le justesse et la justice dans la monnaie.

    http://wiki.societal.org/tiki-index.php?page=FONAES

  7. Bonjour à tous, dans les 5 besoins, il faut évidemment remplacer nourriture / alimentation (un des deux) par Logement.

    RST > Je suis à Buenos Aires et je partage un appartement avec 3 autres personnes d’autres pays, inconnues au départ. On apprend à se connaître et à vivre ensemble, et puis on s’y fait. Comme la chambre de dortoir qu’on ne choisit pas.

    Frank > Je ne prépare pas la transition, je cherche le modèle final stable. Je crois en la coopération plutôt qu’en la compétition, je crois en le partage et l’open source. Je crois aux projets qui ne visent pas à faire un bénéfice, je crois à la vie associative, je crois au durable, au communautaire, à la location, l’échange, le prêt d’objets ou de maison comme ça se fait déjà.

    Pour les besoins vitaux, vous avez sûrement raison pour le nivellement vers le haut et toutes les différentes catégories de désirs/besoins dépendant de chacun.

    De manière générale, quand je pense à la société d’après demain, je ne pars pas de ce que j’ai aujourd’hui, mais plutôt de ce qui sera vraiment nécessaire et disponible demain. Ainsi plutôt que d’adapter la production à la consommation, j’adapte la consommation à la production, et je limite volontairement la production aux ressources disponibles / habitant.

    Pour le Human PACK, j’essaye de poser une base minimum de vie. Ce sont pour moi les 5 pilliers minimum pour ne pas souffrir et pouvoir se développer (j’ai essayé de prendre les morts d’humain et d’en voir les causes et comment les parer.)

    Vu que nos désirs empêcheront toujours notre épanouissement, essayons au moins de contenter le vital de tous.

    Quand je dis société d’abondance, c’est en rapport avec les rythmes effrénés de consommation des pays riches, pas avec les ressources naturelles et énergétiques disponibles, nous sommes d’accord.

  8. La genèse historique de la formation et le sens de l’évolution de la société de consommation capitaliste, aujourd’hui quasi globalisée a été expliquée sur le fond par Hannah Arendt il y a exactement 50 ans dans « Condition de l’homme moderne ».

    Il ne peut être compris que par l’évolution historique de la condition humaine, de la notion de liberté, de la classification et de la vision des types séculiers d’activité humaine (travail, œuvre et action), de l’évolution du contenu des domaines privé et public (irruption de la « société »), de la division du travail, des rapports entre richesse et propriété, de la transformation de richesse en capital, etc

    Elle se caractérise par la destruction de ce qu’elle appelle le « monde commun » ainsi défini :

    Le monde commun est ce qui nous accueille à notre naissance, ce que nous laissons derrière nous en mourant. Il transcende notre vie aussi bien dans le passé que dans l’avenir ; il était là avant nous, il survivra au bref séjour que nous y faisons. Il est ce que nous avons en commun non seulement avec nos contemporains mais aussi avec ceux qui sont passés et qui viendront après nous.

    Mais ce monde commun ne peut résister au va-et-vient des générations que dans la mesure où il paraît en public. C’est la publicité du domaine public qui sait éclairer d’âge en âge tout ce que les hommes peuvent vouloir arracher aux ruines du temps.

    … Rien ne témoigne mieux de la perte du domaine public aux temps modernes que la disparition à peu près totale d’une authentique quête d’immortalité. … la disparition est attestée par la classification actuelle qui confond la quête de l’immortalité avec le vice privé de la vanité. Dans les conditions modernes, il est en vérité si invraisemblable qu’un homme aspire sérieusement à l’immortalité terrestre que l’on a probablement raison de n’y voir que de la vanité … la vanité individuelle consomme de l’admiration publique comme l’appétit consomme de la nourriture. … cette admiration, chaque jour consommée en plus grande quantité, est si futile que la rétribution financière, chose futile entre toutes, devient plus « objective », plus réelle.

    Le monde commun disparaît :

    ,..comme c’est le cas ordinaire dans la tyrannie. Mais cela peut se produire aussi dans le cas de la société de masse ou de l’hystérie des foules où nous voyons les gens se comporter tous soudain en membres d’une immense famille, chacun multipliant et prolongeant la perspective de son voisin. Dans les deux cas, les hommes deviennent entièrement privés : ils sont privés de voir et d’entendre autrui, comme d’être vus et entendus par autrui. Ils sont tous prisonniers de la subjectivité de leur propre expérience singulière, qui ne cesse pas d’être singulière quand on la multiplie indéfiniment.

    Le mode commun prend fin lorsqu’on ne le voit que sous un seul aspect, lorsqu’il n’a le droit de se présenter que sous une seule perspective.

    (Chap I et II)

    Construite dans l’euphorie des années 50, au moment où les dégâts n’étaient encore pas aussi apparents, l’analyse me semble avoir été largement confirmée.

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