La chanson de l’étranger

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’aurais voulu que la Cinquième Avenue ait gardé le souvenir de ses pistes indiennes. J’aurais voulu être natif d’une ville minière, avoir les manières rudes et les convictions que me viendraient d’un vieil oncle athée, pilier de bistrot et honte de la famille. J’aurais voulu foncer à travers l’Amérique dans un train plombé, le seul homme blanc admis par les nègres au traité de la convention. J’aurais voulu me rendre dans les cocktails avec une mitraillette. J’aurais voulu dire à une ancienne copine – que mes méthodes révoltent, que la révolution n’est pas un dîner de gala, qu’on ne peut pas prendre ceci et puis laisser cela, et voir sa robe en lamé s’humidifier dans l’entrejambe. J’aurais voulu me battre contre la prise du pouvoir par la Police Secrète, mais de l’intérieur du Parti. J’aurais voulu qu’une vieille dame ayant perdu ses fils me mentionne dans ses prières au fond d’une église de torchis, parce qu’elle les aurait pris au mot. J’aurais voulu me signer chaque fois que j’ai entendu des vilains mots. J’aurais voulu qu’on tolère des vestiges de paganisme, contre l’avis de la Curie, dans le rite villageois.

Vous savez qui a écrit ça ? C’est Leonard Cohen, dans Beautiful Losers, Les perdants magnifiques, l’histoire de Catherine Tekakwitha, la sainte iroquoise au XVIIe siècle, mêlée à celle de Leonard Cohen à Montréal, au début des années soixante.

Il y a des chanteurs qui chantent des poèmes et puis il y a des poètes qui chantent leur poésie, et Cohen appartient à la seconde catégorie. Mon poème préféré, c’est The Stranger Song.

And then leaning on your window-sill he’ll say one day you caused his will to weaken with your love and warmth and shelter.
And then taking from his wallet an old schedule of trains, he’ll say I told you when I came I was a stranger.

Et s’accoudant sur l’appui de ta fenêtre, il te dira un jour « C’est toi qui a fait plier ma volonté avec ton amour, ta chaleur et ton nid douillet ».
Et tirant de son portefeuille un vieil horaire de la SNCF, il te dira « Je t’avais prévenu dès le début que je ne serais jamais qu’un étranger ».

J’ai ajouté à The Stranger Song un duo avec Judy Collins. Ils sont comme larrons en foire : ils ont l’air de se connaître très, mais alors très très bien. J’ai évoqué les gens qui chantent à l’unisson à propos des Everly Brothers, ici, c’est le contraire : elle entrelace sa voix dans et autour de la sienne, c’est – comment dire – tout à fait charmant.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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4 réflexions sur « La chanson de l’étranger »

  1. Merci pour cet article.

    Léonard Cohen est probablement un des plus grands artistes. À quelle échelle ? Je n’oserais trop m’avancer.

    Tout ce que je peux dire, c’est qu’à 73 ans il est reparti pour une tournée mondiale, dont la seconde partie passe en Europe aux mois d’octobre et de novembre, dans d’énormes salles, à guichets fermés.

    J’ai personnellement eu la chance de le voir à Bruges en juillet et j’en ai gardé le souvenir ému du plus beau moment artistique auquel il m’ait été donné d’assister. Tout était parfait lors de ce concert, à un point tel que les mots peinent à le décrire…

  2. hélas Leonard Cohen est remonté sur les planches , pas pour son plaisir mais à cause d’une personne malhonnête à qui il avait confié son argent et qui l’a ruiné ………
    Finalement une malhonnête qui permettra de le revoir sur scène ……….

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