Pour une réhabilitation de l’avenir… par Jean-Paul Vignal

Dans notre série de billets par des invités, Jean-Paul Vignal.

Pour une réhabilitation de l’avenir…

L’échec relatif des « mesures » de replâtrage prises pour calmer les marchés devrait faire réfléchir, mais, même si beaucoup commencent à comprendre qu’il ne s’agit pas d’un accident conjoncturel mais de la manifestation violente d’un dysfonctionnement fonctionnel, il me semble que peu de gens en tirent toutes les conséquence, car je ne crois pas que remplacer pour plus ou moins longtemps les capitalistes par des fonctionnaires va permettre de sortir de l’impasse.

Je crois plutôt que le problème de fond vient de la perception de plus en plus évidente et perçue de l’incompatibilité absolue entre nos modes de vie et, disons, l’intérêt à long terme de l’espèce. Ce n’est pas la « fin de l’histoire » que nous connaissons, c’est la fin de l’avenir, et c’est infiniment plus grave, parce que les « gens » ordinaires commencent à le « savoir », alors que les élites, qu’elles soient politiques ou économiques persistent à l’ignorer, par intérêt pour certains, et par manque d’imagination pour les autres.

Le fonctionnement erratique des soi disant « marchés » est une bonne synthèse/illustration des contradictions qui minent nos sociétés. Ce n’est pas le marché des pères fondateurs du libéralisme qui est en cause. Ce marché là est à l’économie ce que la démocratie est à la politique. C’est le mécanisme de formation des prix qui l’est. Un jour, quand je travaillais à New York au Crédit Agricole, un courtier m’a parié en fin de matinée qu’il se serait payé une Porsche avant la clôture. Ce jour là, le prix des « objets » sur lesquels il a réalisé ses marges n’avait rien à voir avec la réalité d’une quelconque valeur d’usage de ces objets, mais simplement avec son envie d’avoir une Porsche. Je ne dis pas que le marché fonctionne toujours exactement de cette façon, mais c’est quand même l’esprit : comme le dit très bien G. Soros, ce sont les hedgers qui font les prix au gré de leurs fantasmes, beaucoup plus que l’offre et la demande. C’est cela qu’il faut arrêter « hic et nunc ».

L’autre élément important à prendre en compte est la notion d’actualisation. N’ayant plus d’avenir, nous évaluons la valeur d’un projet en fonction de sa valeur actuelle nette. Qu’est que cela veut dire ? Et bien simplement que même avec des taux d’actualisation modérés, le futur (30 à 50 ans, sans même parler de siècle) vaut zéro. Donc exit le futur. Or on devrait faire exactement l’inverse : si ce que nous faisons aujourd’hui dégrade trop l’air, l’eau et les sols, le cout n’est pas zéro, mais il est infini, pas pour la vie sur terre, qui s’en remettra, mais pour l’espèce humaine. Cette problématique, je crois, est au cœur des projets actuels sur l’eau, car, par exemple on attache aujourd’hui plus d’importance a la solvabilité des acheteurs d’eau et à la rentabilité des capitaux investis qu’à toute autre considération.

Je crois que le « yakafokon » du moment est donc plutôt simple :

– supprimer la régulation du marché par la spéculation pour la remplacer par des mécanismes « auto-stables » de type assurance

– mettre un taux d’actualisation de zéro sur les projets qui conservent les ressources naturelles et un taux infini sur ceux qui les détériorent

Et plutôt que de mettre plus d’état dans l’économie, il me semble que l’on devrait réfléchir à la façon de repenser le rôle de l’Etat pour :

– créer et gérer les infrastructures nécessaires à l’économie (éducation, recherche fondamentale, infrastructure de communications et de transports pour les personnes, l’information, l’énergie, les biens…)

– gérer la monnaie

– faire respecter les règles qui garantissent une réelle fluidité du marché

– garantir que les intérêts privés ne sont pas en contradiction avec les intérêts de la collectivité de façon préventive grâce à une planification souple « du bas vers le haut, et de façon curative par une application stricte des législations sociales, des règles de la concurrence et de la protection des ressources naturelles, etc….

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34 réflexions sur « Pour une réhabilitation de l’avenir… par Jean-Paul Vignal »

  1. @ Jean-Paul
    Tout ce que vous dites est très vrai et connu depuis Georgescu-Roegen et le rapport du Club de Rome «Halte à la croissance?»(1972). Hélas, cela n’a pas empêché ceux qui décident de continuer à foncer vers le «toujours plus».
    Peut-être est-ce dû à une toute petite faille dans votre raisonnement… puisque vous dites aussi «Pour offrir un mode de vie comparable à l’ensemble de la population». Vous êtes peut-être de ceux qui voudraient que la population du monde entier mène une vie digne et humaine mais je ne suis pas sur que ceux qui pilotent le système capitaliste mondialisé soient du même avis. Puisqu’ils ont construit depuis deux siècles des inégalités sociales énormes qui n’ont été limitées que par de durs combats des classes populaires, pourquoi voudriez-vous qu’ils songent un seul instant à se préoccuper du sort des millions de déshérités qu’ils exploitent bien loin de leurs yeux. Non, cela ne les gène pas du tout de capitaliser des revenus de 10.000 $/jour alors que des milliards de personnes vivent avec moins d’un dollar/jour.
    Votre juste dénonciation de l’impasse environnementale est liée aux monstrueuses inégalités sociales. Jean Ziegler a bien raison de nous alerter dan son livre « La haine de l’Occident », haine qui ne pourra que croître si nous ne mettons pas fin de force (ce qui ne veut pas dire par la violence) à l’exploitation conjointe des hommes et des ressources naturelles.

  2. @ Alain

    Vous avez tout à fait raison, et je crains de plus en plus que l’opportunité de changement structurel vrai que crée la crise actuelle ne soit pas exploitée, tout le monde semblant être maintenant d’accord sur le fait que la relance de l’économie mondiale est « le » probleme à régler en priorité, ce qui est une autre façon de dire qu’il n’est pas question de toucher aux fondements du système qui a provoque la crise actuelle et en provoquera donc d’autres, car il est tellement asymétrique que ce soit vis-à-vis des personnes ou de l’exploitation et de la pollution des ressources qu’il ne peut que provoquer des crises de plus en plus graves.

  3. Dans les années soixante, certains s’intéressaient à réhabiliter l’avenir des bassins houillers, les praticiens de l’action sociale se sont vite aperçus que très peu serait possible si les changements sont recherchés sur un seul axe. Pour que ça marche, il fallait que tout avance en même temps : l’école autant que les crèches, que les transports publics, le logement, l’hôpital, mais aussi, les jardins ouvriers, les guinguettes sociales, les bibliothèques, les clubs de pêche, les universités populaires comme les cercles de tricot, de poésie, et de diction. À cette époque, faute de moyens bien entendu, nous ne parlions pas de relancer la croissance, mais de générer du mieux-être avec ce qu’on avait ! Nous parlions d’articulation des ressources et de globalisation des approches.

    Mais aujourd’hui, voici une nouvelle croissance. Nos anciens bocages, maintenant transformés en vastes étendues de terres mortes, accueillent de monstrueuses fermes d’éoliennes dont le seul intérêt est de remplir copieusement les poches de leurs promoteurs par le jeu conjugué des subsides et du prix fixé arbitrairement par décret de l’électricité éolienne. Techniquement, économiquement, toute l’affaire sera un fiasco déjà annoncé. Dans trente-cinq ans si nous consentons à payer le démontage (lequel n’est pas provisionné), il subsistera, dans tous les cas de figure et pour les siècles des siècles, vingt-deux mille chicos de béton de quinze cents tonnes chaque ( France). L’affaire est lancée, nous ne l’arrêterons pas; plus grave, ce sont les plus éthiques de nos banques citoyennes qui sont à la manœuvre (pour la Belgique, « Triodos » , la banque exemplaire d’écocitoyenneté). S’il s’agit de faire toujours mieux pour la planète et les laissés pour compte, les habituels requins sauront tirer parti de l’impératif écologique et moral. Pas de croissance sans redistribution pas de redistribution sans croissance, je doute des vertus de cette croissance toujours plus verte, toujours mieux encore demain …

    Remplacer le modèle dominant du « toujours plus » par « toujours mieux » me paraît illusoire. Le nouveau modèle transpose la dynamique de manque associé à l’ancien, l’insatisfaction y est structurelle, car qui est atteint
    est déjà dépassé. Ce type de jeu ne sert que les compétitifs et obligent les autres à courir pour le simple plaisir des dominants à maintenir la distance. De plus, il impose un modèle « d’axe du mieux » sur lequel toutes les actions humaines seraient rabattues et évaluées. Pouvons penser à mettre en avant un éthos, un esprit du monde, qui coupe les ailes au détournement du toujours plus du toujours mieux ? Je ne sais pas, mais au moins, essayons de ne pas mettre sur le marché des idées qui y prêtent trop aisément le flanc.

    L’horreur financière ne génère pas l’écœurement, mais la paralysie de chacun devant spectacle du combat titanesque mené par nos élites. Dans le chaos général qui ne manquera pas de suivre, l’union sacrée des peuples de la terre agenouillés devant Gaïä et ses grands prêtres fera l’affaire des affaires. Deux guerres majeures seront donc encore une fois perdues, préparons la suivante : avec comme modèle dominant « pour l’harmonie » – ce qui sous entend qu’aucune dimension humaine n’a de pas sur les autres- et qu’il n’est pas bon de laisser quelques-uns tirer sur la seule ficelle qui les intéresse. Pour nos bocages, par exemple, laissons-y, ça et là, quelques éoliennes, il faut de tout pour faire un monde, et même le chant du pipeau.

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