Une lettre persane

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un voyageur venu d’un autre système stellaire a récemment visité la Terre et a tenu à informer les siens de ce qu’il avait pu y observer. Arrivé sur notre planète alors qu’y fait rage une crise profonde, il en informe ses correspondants lointains dans les termes que voici :

« Il existait ici il y a quelques années seulement un grand commerce de biens appelés « ABS adossées à des prêts subprime » dont on s’aperçut un jour que leur valeur avait tant baissé qu’ils se vendaient désormais beaucoup plus cher que ce qu’ils valaient. Les acheteurs éventuels disparurent aussitôt et plus personne n’entendit traiter avec ceux qui détenaient de tels biens en grande quantité de peur qu’ils ne fassent bientôt banqueroute. Certains ayant caché de tels ABS au sein d’autres produits appelés CDO (pour Collateralized–Debt Obligations), chacun soupçonna alors chacun de vouloir le gruger et plus personne n’entretint commerce avec personne. Or les habitants de la Terre ont pour habitude d’utiliser pour toutes leurs entreprises, plutôt que leur argent propre, celui qui appartient à quelqu’un d’autre, usage très dispendieux cependant car il leur faut payer un loyer pour l’argent qu’ils empruntent et le montant de ces « intérêts » ne manque pas de se retrouver alors en proportion importante dans le prix de tout ce qui se vend et s’achète.

Je demandai à un Terrien pourquoi ne pas utiliser son propre argent plutôt que celui des autres et il m’apprit alors que la plupart de ceux qui ont besoin de cette commodité en manquent, soit qu’il s’agisse pour eux de l’utiliser au titre d’avances pour se procurer les matières premières et les outils nécessaires à leurs tâches, soit qu’il s’agisse de consacrer un tel argent à l’achat d’un bien dont ils ont besoin pour survivre ou pour vivre, sommes qu’ils rembourseront et dont ils acquitteront les intérêts à partir de leurs gages. La question que je lui posai alors fut celle qui eut le plus l’heur de le surprendre : « Comment se fait-il », lui demandai-je, « que l’argent ne se trouve pas là où il est le plus nécessaire ? » Il me fit la réponse suivante : « Cet argent dont nous parlons, on l’appelle quand on ne l’a pas : « capitaux ». Ceux qui en disposent en grandes quantités et qui se font spécialité de les prêter, nous les appelons : « capitalistes » et c’est pour cela que nous appelons « capitalisme » la façon dont nous organisons nos sociétés ».

Je lui expliquai que l’argent devant être emprunté pour s’acquitter des tâches les plus communes et pour vivre au jour le jour, il n’était pas surprenant que toute activité s’interrompe aussitôt que ceux qui en disposent refusent de s’en défaire et le grand désarroi où est plongée sa planète me semblait causé par ce simple fait.

Je lui demandai alors d’où était née chez eux cette idée de confier l’argent aux seuls capitalistes. « Il ne s’agit pas d’une décision qui fut jamais prise », me déclara-t-il, « mais de la conséquence de la combinaison de deux principes : celui de l’héritage et celui de la propriété privée qui permit l’appropriation des communs par un petit nombre ». « Ne voyez-vous pas », lui dis-je, m’échauffant quelque peu, « que l’appropriation privée des communs n’était tolérable que tant que vous n’étiez que peu nombreux et que votre planète vous apparaissait comme un vaste terrain en friche ? ». Au comble de l’exaspération je m’écriai alors : « Si ces principes mettent aujourd’hui votre existence en péril que n’en changez-vous ! » « La chose fut proposée autrefois », me répondit-il sans se départir de son calme, « par un idéaliste appelé Jean-Jacques Rousseau qui, si j’ai bon souvenir, vivait dans un tonneau, mais nous ne pouvons guère modifier ces principes car ils nous furent confiés par nos aïeux qui les tenaient des leurs et nous dirent de bien nous garder d’en changer, raison pour laquelle nous les appelons : « sacrés » ».

Je ne sus bien sûr que répondre. Quelques jours plus tard cependant je prenais la décision de rentrer au pays ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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49 réflexions sur « Une lettre persane »

  1. Le communisme a été cette expérience d’une économie sans capital du moins privé. Les travailleurs sont restés entre eux, sans capitalistes. On sait que tout groupe se constitue sur le dos d’au moins un bouc émissaire. Les travailleurs avaient dès lors 2 options :
    – Soit cherchant des boucs mais n’ayant plus de capitalistes comme bouc possible, les travailleurs n’avaient plus
    que la possibilité de désigner comme bouc d’autres travailleurs : goulags.
    – Soit renonçant à chercher et trouver un ou des bouc(s) parmi eux, et par suite ne pouvant plus faire groupe, les
    travailleurs explosaient en tant que groupe : fin du communisme.
    Les 2 options ont été prises, l’une après l’autre.
    La question est que quand les travailleurs font du capitaliste leur bouc, cela leur évite de voir que leurs véritables ennemis sont d’autres travailleurs (divergence des salaires). Cela leur évite de se rendre compte que la hiérarchie est le rapport maître/esclave ou chef/subordonné. Si le plouc se rendait compte que quand il va manifester pour une augmentation de 5%, il offre ainsi par la même occasion à son chef une somme très supérieure à ce que lui-même recevra, et que de ce fait là ce plouc au lieu de s’enrichir, en fait s’appauvrit par rapport au chef, est-ce que ce plouc donc irait encore manifester? Patronat et syndicats sont copains comme cochons. L’important c’est que la société tienne et fonctionne. Et n’oublions pas que beaucoup de travailleurs privilégiés mettent leurs économies dans la finance, donc sont en même temps capitalistes. Donc il faudrait dépersonnaliser le débat et plutôt le conceptualiser. Au lieu de parler des travailleurs et des capitalistes, il faudrait donc plutôt parler du travail ou du capital, c’est-à-dire du monde humain en tant qu’il est travail, du monde humain en tant qu’il est capital, étant entendu que tous les humains sont ce monde humain, qui est travail et capital.
    Capital privé ou public : y-a-t’il une véritable différence dans l’efficacité ou la rentabilité du capital? Là une expérience a été faite : communisme et chute du capital que public. Et peut-être que ce qui se passe maintenant, c’est la chute du capital que privé?
    La meilleure réponse est alors sans doute dans de juste milieu privé et public. Ne pas perdre de vue que le capital c’est aussi du travail passé et que le travail c’est aussi du capital à venir, sauf pour l’insouciant qui dépense tout de suite tout ce qu’il a, ou pire, plus qu’il n’a, sans penser au lendemain (et aux autres).
    Et réguler la concurrence, que ce soit entre les personnes ou les pays ou les firmes, se rendre compte qu’il y a un seuil à partir duquel son exacerbation est contre-productive, néfaste. Le problème avec la concurrence, c’est que dans leur fuite pour ne pas être le bouc émissaire ou le mouton noir, tous les concurrents se comportent alors comme des moutons de Panurge, c’est-à-dire qu’au lieu d’élargir leur horizon, ils foncent tous ensemble dans la même direction, dans un entonnoir.

  2. @ Pierrre-Yves D. : excellentes remarques !
    Une question : taxer les énergies fossiles comme le proposent J.M. Jancovici en France, N. Stern en Grande Bretagne ou J. Hansen aux Etats Unis peut-il aider à « faire en sorte que ce qui est aujourd’hui rare et nuisible tende à disparaître de notre horizon et qu’au contraire tout ce qui est abondant soit disponible pour tous » comme vous l’exprimez plus haut ?

  3. @ Alotar

    Le problème quand on se dit qu’il vaut mieux penser en termes de « travail » – « capital » plutôt que de « travailleurs » – « capitalistes », c’est qu’on perd rapidement de vue l’existence des rapports de force entre groupes d’êtres humains « de chair et de sang », comme quand on remplaça petit à petit « vendeurs » – « acheteurs » par « offre » – « demande ». L’étape suivante consiste à remplacer tout ça par des courbes et des équations et on finit par se retrouver dans la position des économistes qui… n’ont rien vu venir de la crise.

    L’objectivation est un excellent outil heuristique qui permet souvent de simplifier un problème humain pour lui trouver un angle d’attaque. Mais on oublie que cela ne devrait être qu’une étape provisoire, qu’il faut ensuite « re-subjectiviser », pour revenir à ce dont on parle.

  4. Paul,
    Je ne sais vraiment dire comment, et à quel point, votre missive m’a remué. Je n’ai guère besoin de la relire. J’en sais, malgré moi, toutes les qualités, toute la profondeur, toute la détermination. Elle n’a pas seulement visé juste. La déflagration du coup se répercute en des échos multiples et incessants. Je suis touché. Puisse la balle poursuivre sa course bien au-delà de moi !
    Sur le fond de votre pensée, il n’y a rien à redire : la crise n’est bien évidemment pas qu’un problème de technique financière. C’est bien le très profond déséquilibre qui existe dans la distribution des richesses qui doit être interrogé. J’avoue quand même ma surprise : vous en prendre aussi frontalement à la propriété privée et à l’héritage n’est pas si fréquent chez un ingénieur financier ! Non que je vous blâme pour une telle prise de position. Vous savez peut-être, si vous lisez tous les commentaires qui viennent garnir votre blog, que je ne suis pas le dernier à dire que la notion de propriété doit être repensée. Mon expérience dans le milieu de la musique enregistrée m’a en effet poussé à mieux cerner, à force de lectures, les effets dévastateurs qu’a pu avoir la vision exclusive de la propriété qui a été celle des multinationales qui gèrent la connaissance. Avec vous je pense effectivement que l’on s’est exonéré depuis bien trop longtemps de penser ce que nous avions en commun. Nos communs comme on disait dans la France d’Ancien régime. Mais voilà, le communisme dans sa version totalitaire est passé par là et le mot commun est devenu une injure. A nous de réparer l’outrage.
    Mais je n’insisterai pas sur les idées qui nous lient désormais. Je le confesse, c’est la forme que vous avez utilisée qui m’interpelle le plus. C’est un tract ! Un libelle ! Une mazarinade ! Pour le coup nous voilà à nouveau dans la France d’Ancien Régime avec Montesquieu pour guide dans l’enfer à la porte duquel nous nous apprêtons à frapper. Mais ne vous y trompez pas. Ce n’est pas l’historien de formation que je suis qui est interpellé, c’est l’insurgé qui se lève en moi peu à peu. Dois-je vous le dire, vos mots frappent mieux que vos démonstrations chiffrées. L’exposé simple, par le conte, d’une situation qu’on a tout intérêt à nous présenté comme complexe a, je vous l’assure, un effet autrement dévastateur sur la conscience. Le concept s’habille d’affects. Il devient vivant. Il s’insinue dans la vie du lecteur. Et il l’engage, par les détours dont l’a paré le conte, à l’action sans retour.
    Mais il y a plus. Votre désir d’Ethique est devenue Esthétique. Je suis heureux de ce choix tant je suis persuadé qu’il est le seul à pouvoir ouvrir la route dont nous avons rêvé la géométrie. Je sais bien que vous vous êtes voulu philosophe de Lumières à venir en parodiant Montesquieu. Vous l’êtes sans aucun doute. Mais les philosophes qui changèrent le monde furent tout autant des poètes : Montesquieu, vous le savez, mais aussi Voltaire, Rousseau, Nietzsche, Deleuze peut-être demain, pour citer ceux qui me viennent à l’esprit. Ces philosophes-là sont les plus importants pour la vie des peuples : ils fécondent l’imagination, font germer la pensée, font fleurir l’invention. Ils nous laissent le choix de les trahir. Moi par exemple, je vous trahirais bien : Jean-Jacques Rousseau dans un tonneau ? Mais c’est Diogène que je vois ! Diogène qui hurle à Alexandre : « ôte-toi de mon soleil ! ». C’est promis demain, à la manifestation, j’en fais mon slogan. Après-demain, de retour en classe, je fais lire la lettre persane de Paul Jorion. C’est juré.

  5. Oui mais sans tout ce grand BAZAR qu’est ce qu’on s’ennuirait.Oui imaginez la vie sans le cul et l’argent !

  6. @TELQUEL & Fab

    Est-ce que le cul et l’argent remplissent tout l’imaginaire?
    Enfants, quand ni l’un ni l’autre n’avaient autant de place, notre imagination était débordante de fécondité.
    Mais n’était-ce pas d’abord notre propre imagination, avant qu’elle ne soit bousculée et bannie par nos conditionnements d’adultes.
    Mais bannie, elle ne l’est pas. L’âge adulte n’est pas une mutation. L’enfance est toujours là, mais nous ne la voyons plus, nous avons appris à ne plus la voir: regarder l’enfant en soi, ça ne fait pas adulte.

    * * * * * * *

    La lettre persane, c’est un libelle, et c’est un conte. Qui finit mal. Quand on parvient au bout de la lassitude, on fait ses valises et on s’en va.

    * * * * * * *

    Même si cette crise débouchait sur une révolte, les révoltés en seraient vite dépossédés. Pendant la « période de grâce », juste le temps qu’il nous faut pour nous réassoupir, le réel serait un peu réaménagé pour un temps, avec force slogans pour que le « un peu » paraisse « beaucoup », car on se maintiendrait dans le quantitatif alors que c’est le qualitatif qui a besoin d’être restauré.

  7. C’est quoi les « communs »?

    C’est comme le « sens commun » qui diverge suivant que l’on soit de tel ou tel côté de la planète?
    Jean jacques Rousseau, Jorion ( hé, t’as vu la flatterie) .encore un de ceux s’essaient à sortir leur monde du bain culturel dans lequel nous faisons trempette , générations après générations !?

    Après tout , pourquoi ne pas songer à bousculer le modèle de la propriété privé? C’est une idée. Elle me plait pas, mais c’est une idée qui pourrait en entrainer d’autres qui peut être , elles , me plairaient.
    Par exemple :L’air et l’eau appartiennent à tous, çà m’embéterait que certains s’amusent à les privatiser.
    Quoi?
    Pour l’eau c’est déjà fait ?
    Houla ! Cà commence mal.

  8. Pourquoi un cultivateur aurait-il besoin de la propriété des champs s’il peut les exploiter ?
    Pourquoi un citoyen aurait-il besoin de la propriété du sol s’il peut y construire sa maison ? (cas de beaucoup de terrains constructibles en Corse)
    Pourquoi un exploitant aurait-il, comme dans certains pays, la propriété des biens sous « son » terrain, alors que dans d’autres pays il n’a qu’une licence d’exploitation?
    Pourquoi le propriétaire du terrain où une rivière prends sa source aurait-il le droit de vendre cette eau?
    Etc …

  9. J’aurais pu rajouter: Comment les actionnaires du Crédit Agricole se sont-il retrouvés être les plus grands propriétaires fonciers en France (c’est ce qui se dit), si ce n’est que parce que le Crédit Agricole, a émis du crédit aux malheureux agriculteurs qui, ne pouvant rembourser capital et intérêts, ont du abandonner leurs biens… ce foncier ne devrait-il pas devenir maintenant propriété aliquote de chaque français ?

  10. A la réflexion , l’éventuelle rencontre avec les extra terrestres , c’est forcément la découverte de similitudes et de différences .
    Ce moment magique éveillerait n’importe quelle imagination.

    Floride . Janvier 2009. Un des tous premiers contactés, monsieur marcel, se souvient..

    Une longue, une trés trés longue poignée :

     » ha c’est merveilleux ! Je viens d’une si lointaine planète et nous découvrons que vous êtes, terriens, quasiment identiques à nous autres , les toyotiens !
    Les mêmes yeux, les mêmes oreilles, le même nez, les mêmes jambes, les mêmes bras …C’est incroyable!.

    Certes , nous sommes presque pareils, on dira à quelques détails prêts. Car , manifestement, à part nos systèmes économiques, seuls nos systèmes sexuels se révèlent différents.

    Et, sachez qu’à vous serrez la main depuis si longtemps, je viens de passer un excellent moment avec vous… »

    Houps!

  11. Puisque la conversation sur le net empêche la croisée des regards,

    sachez, stilgar, que je lis vos messages et que je les médite.
    Tout en passant un excellent moment avec vous .
    😉

  12. A la réflexion, l’avantage de la propriété , c’est qu’elle se transmet.

    Dans un monde où la propriété serait supprimée, il faudrait trouver une équivalence .

  13. @ Paul
    Bonjour.
    Les capitalistes et les travailleurs, 2 groupes?, peut-être mais alors fort différents, si pas en contenu (puisque ce contenu ce sont des humains), du moins dans leur forme interne, dans leur structure. Ces deux groupes ont une structure inverse l’une de l’autre, comme en miroir. Il faut voir que le coup d’envoi du capitalisme, c’est la déclaration de l’égalité et de l’universalité des droits pour chaque humain. Le résultat c’est que cet humain est en droit (pas en fait évidemment) un quidam pareil à tous les autres. Il est un atome humain, un individu, autrement dit son être est d’être-non-groupe. C’est ce refus du groupe qui initialise le capitalisme. En quelque sorte la concurrence et pas de solidarité. Si on fait des capitalistes un groupe, c’est le groupe des non-groupés. C’est pour cela que les travailleurs, ensuite, adoptent au contraire la stratégie du faire-groupe, de l’être-en-groupe, du moins en apparence, parce que je ne pense pas qu’il y a une véritable solidarité, les travailleurs sont contaminés par la mentalité capitaliste. Pourquoi?
    Sans doute alors faut-il élargir l’horizon jusqu’à par exemple « l’Invention de la réalité objective ». Quelque chose qui est lié avec l’émergence et la consécration d’une « vérité » mathématique, ou l’ouverture d’un monde mathématisé, qui ne tient qu’à la cohérence interne du calcul, et fait donc de la calculabilité la mesure de toute chose. Les calculs se tiennent. Le critère qui décerne le label « scientifique », c’est d’avoir réussi le test du calcul. Le critère scientifique est la calculabilité – et rien d’autre : cohérence interne du calcul où tout se tient. Autrement dit, si cela est calculable, le regard ne s’enquiert pas du cela qui est calculable mais la visée porte uniquement sur la calculabilité du calcul du calculable. La calculabilité, non de la chose, mais du calcul portant sur peu importe quoi, cela seul détermine la scientificité et par là l’alpha et oméga de la connaissance de l’étant, et par là de l’être de l’étant. Alors la calculabilité vient prendre la place de la discourabilité (discursion) comme être de l’étant.
    Mais si cela est possible, c’est parce que : « Le même est être et penser »? Ce qui veut sans doute dire
    que les humains pensants sont étroitement associés au dévoilement et à l’apparition du monde? Mais calculer est-ce penser??? Les humains n’ont-ils pas démissionné de leur plus propre en se défaussant comme ils le font sur le technique mathématique dans l’aménagement de leur monde?
    Car… et si tout ce qui se passe maintenant y était lié, parce qu’on a utilisé les mathématiques comme technique, instrument de torture sur de l’étant humain, en utilisant les mathématiques dans l’économie et la finance? C’est la calculabilité qui régit les rapports humains, au niveau économique : des rapports quantitatifs de concurrence entre nombre d’acheteurs (de travail : les capitalistes) et nombre de vendeurs (de travail: les travailleurs). Quant à la finance, des rapports quantitatifs de concurrence entre portefeuilles… (je ne suis pas spécialiste)? Si dans le travail il y a encore l’être hiérarchique, dans la finance l’être ne joue pas, mais rien que l’avoir, les calculs. Les mathématiciens sont les nouveaux bourreaux, et leurs instruments de torture sont les techniques mathématiques appliquées sur des entités humaines, réduites à de simples chiffres, et qui les atteignent dans leur coeur, là où ces quidams planquent ce qu’ils ont maintenant de plus cher, tenus qu’ils sont de faire du chiffre : leur portefeuille.
    Le grand prêtre inquisiteur? Le Père Monnaie.
    Donc l’invention d’un mathmonde ou calcunivers, un univers de chiffres, c’est ce qu’on va devenir.
    De l’animal ayant la parole à l’animal étant du chiffre.
    C’est sûr qu’on est pas sorti de la caverne. Mais peut-être qu’il vaut mieux pas?
    Néanmoins pas facile d’y voir clair.
    En espérant ne pas vous importuner.

  14. @Ragnavald
    Bonjour,le cul et l’argent sont le mouvement ,le mouvement est la gestion perpetuelle du desequilibre,l’imaginaire est en dehors du temps et de l’espace ,comme nombre de nos reflexions( sur cette excellent blog ou globe selon) sont du domaine de l’imaginaire, rencontrant la realite du temps et de l’espace, en effet, cela sera beaucoup moins cool qu’il ne nous semblait.

  15. Rousseau
    dans un tonneau ?
    Diogène
    outré
    sort de son outre
    et sans gêne…
    boit le vin de l’amer destin !

  16. L’un de vous m’envoie ceci, me demandant si c’est pertinent par rapport à ce que je dis dans mon billet. À vous de juger.

    Henri Guillemin (1903-1992) : « Silence aux pauvres ! » (arléa-poche – Novembre 1996)

    Henri Guillemin répare ici un oubli de l’Histoire qui, selon lui, n’a jamais mis en lumière, au cours de la Révolution française, la crainte chez les possédants d’une menace sur leurs biens. Les « gens de bien », en effet, vont tout faire pour exclure les « gens de rien » du droit de vote (silence aux pauvres !) et de la garde nationale (pas de fusils dans ces mains-là !). Ceux qui ont entendent à tout prix surveiller et contenir ceux qui n’ont pas, d’abord par le déploiement de la force, ensuite par son usage crépitant et persuasif.
    Voici l’avant-propos de cet admirable petit livre d’Histoire, de l’Histoire de France telle qu’on ne l’enseigne pas.

    Avant-propos

    J’avais pensé à Éloge des vaincus. Mais il fallait avoir lu mon petit texte pour comprendre ce titre-là : les vaincus ? ceux que liquida le 9 Thermidor, avec, en quarante-huit heures, la plus belle fiesta de la guillotine, plus de cent dix têtes coupées le 10 et le 11. Ceux qui avaient cru en la Révolution, en une révolution où non pas seulement seraient changées les structures, mais d’abord et avant tout serait modifié le regard de l’homme sur la vie, et l’emploi de ses jours. Immédiatement limpide, en revanche, ce titre : Silence aux pauvres !

    Deux raisons m’ont comme poussé par les épaules pour me dicter ce… quoi ? dirai-je, à la cuistre, ce précis des événements qui se déroulèrent chez nous de 1789 à 1799, ce résumé didactique de la Révolution ? Premier mobile : l’état violent d’« insupportation » (ce néologisme est de Flaubert) que je dois à l’étalage tintamarresque et péremptoire d’une doctrine où la Révolution, d’une part, se dilue sur près d’un siècle, et d’autre part – c’est ça, la grande trouvaille – dérape (tel est le mot-clé, le mot de passe, le label d’initiation), dérape, oui, très vite ; dès la Législative, le mal est fait ; autrement dit, la sagesse eût été un gouvernement à la Louis-Philippe. Et donc la République relève d’un dérapage. Pas mal, non, pour le Bicentenaire ? Original, en tout cas.

    L’autre mobile qui s’est emparé de mon stylo pour lui donner la fièvre, c’est l’affaire de la Propriété, dont je trouve qu’on l’oublie un peu trop dans les récits et commentaires usuels sur la Révolution. Ce qu’il faut savoir, et capitalement, c’est que, dès la réunion des États généraux, une grande peur s’est déclarée chez les honnêtes gens – formule, je crois bien, que nous devons à La Fayette ; honnêtes gens = gens de bien, gens qui ont du bien, des biens ; au vrai, les possédants, face à ceux que l’on va exclure du droit de vote et de la garde nationale, les non-possédants, les gens de rien. Robespierre est un des rares – des très rares – révolutionnaires à souhaiter chez les exploités (des champs et des villes) une conscience-de-classe. Il n’y parvient pas. Trop tôt. Attendons l’expansion industrielle du siècle suivant et les concentrations de prolétaires. En revanche, chez les gens de bien, elle est là, dès 89, la conscience-de-classe, vivante, je vous l’assure, lucide, effarée, agressive ; il n’est, pour s’en rendre compte à ravir, que de regarder et d’écouter madame de Staël, Sieyès, Barnave et cent mille autres. Et tout va se jouer sur ce sujet même, avec l’épouvante (croissante pendant plus de cinq ans) de ceux qui ont en présence de ceux qui n’ont pas, qui n’ont rien et qu’il s’agit, à tout prix (et constamment) de surveiller et de contenir d’abord par le déploiement avertisseur de la force, le 14 juillet 1790, ensuite par son usage crépitant et persuasif, le 17 juillet 91.

    Les trois assemblées qui vont gouverner jusqu’au Directoire : l’Assemblée nationale, la Législative, la Convention, seront toutes les trois – la Convention aussi – composées de propriétaires. La première, au lendemain des émeutes rurales de juillet 1789, aura soin de doter la Propriété d’un attribut inédit, renforcé, solennel [1]. Et nous admirerons Danton, le jour même où la Convention tiendra sa première séance, apportant au soutien de la fortune acquise un adverbe inattendu, et grandiose [2]. Odieux, intolérable, ce Robespierre qui ose, en avril 1793, proposer une limite officielle au droit de propriété. Il est fou ; un malfaiteur, un anarchiste.

    Enfin les honnêtes gens vont respirer, le 9 Thermidor [3]. Quelle délivrance ! Ne s’est-on pas risqué, au Comité de Salut public (automne 93), à intervenir dans l’ordre économique – établissement d’un maximum pour le prix des denrées – alors que le dogme des Girondins comportait une abstention rigoureuse, absolue, de l’État en ce domaine. C’est la Convention – eh oui ! elle-même –, ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu’elle s’imposait par effroi des robespierristes, qui va saluer d’acclamations Boissy d’Anglas énonçant, à la tribune, cette vérité fondamentale : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel. »

    Imparfaite, insuffisante, la rectification thermidorienne. Le principe républicain subsiste, redoutable en soi quant à l’essentiel. Brumaire fermera la parenthèse sinistre ouverte par le 10 août 92 et le suffrage universel. Plus d’élections du tout, ni de République, mais le bonheur, la béatitude reconquis par Necker et ses amis banquiers. À la niche [4], une bonne fois, les gens de rien.

    H. G.

    Notes

    1 « Je crains […] que l’on n’appelle guère l’attention sur un détail, qui a son prix, dans ces nouvelles Tables de la loi [la Déclaration des droits de l’Homme, 26 août 1789]. C’est à la fin, et cela concerne la Propriété. Surgit là un adjectif inédit dans cette acception : la propriété, dit le texte, est inviolable – mais oui, mais bien sûr, entendu ! – et sacrée. Une épithète jusqu’alors réservée aux choses de la religion. » (pages 32-33).

    2 « La Convention a tenu sa première séance le 21 septembre, et Danton prononce un discours où figurent les mots-clés qu’exige le moment : Peuple français, sois rassuré ! Voici la République. Tu n’as que des bienfaits à attendre d’elle, et quant aux propriétés, quelles qu’elles soient, elles seront éternellement respectées, protégées. Cet adverbe est inusuel dans la langue juridique. » (page 88).

    3 Robespierre sera guillotiné le 10 Thermidor.

    4 « À la niche » : est-ce vraiment excessif ? S’il vous arrive de passer place Henri Mondor, à Paris, au métro Odéon, souvenez-vous-en en regardant la statue en bronze de Danton (Philippe).

    Sommaire

    I. La monarchie bousculée mais maintenue sous le contrôle des nantis
    II. La cour et l’opposition, pour des mobiles contradictoires, choisissent l’entrée dans la guerre (20 avril 1792)
    III. L’expérience du délire : la Révolution, le suffrage universel et des fusils pour la canaille
    IV. Retour au bon sens en deux temps :
    – le prélude (9 Thermidor)
    – le salut (18 Brumaire)

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