L’actualité de la crise : Un monde à la dérive, par François Leclerc

Billet invité.

Nous avions, d’un côté, les USA et ses feuilles de décor cinématographiques, de l’autre, un monde où l’on nous promettait de raser gratis, mais mal et à condition de faire longtemps la queue. Nous sommes aujourd’hui devant l’inconnu…

UN MONDE A LA DERIVE

Le dollar a brusquement dégringolé, hier mercredi, lorsque Tim Geithner a considéré la proposition chinoise autrement que par un refus catégorique, alors que j’en étais resté à l’épisode précédent d’une mini ouverture. Cette actualité, décidément, galope. Le secrétaire au Trésor a dû très vite réviser ses propos et réaffirmer son ferme attachement à ce qu’il reste la principale monnaie de réserve, pour que la situation se rétablisse. En d’autre terme, si l’on comprend bien, envisager un compromis avec les Chinois sur les questions monétaires internationales, s’est s’exposer à une chute immédiate du dollar. Voilà la réponse faite par le marché aux Chinois, détenteurs de 2.000 milliards de dollars (estimés), qui vont prochainement subir la dévalorisation de l’inflation. Voilà bien une image de plus, mais édifiante, de la situation de blocage dramatique dans laquelle nous nous trouvons. Jusqu’où, dans ces conditions, va nous entraîner « le marché » ? Jusqu’au fond ?

Une conclusion s’impose désormais : il n’est plus possible d’attendre des USA de véritable solution à la crise actuelle, comme beaucoup l’espéraient. Souvent d’ailleurs en s’appuyant sur l’espoir qu’a fait naître, aux USA d’abord, mais aussi dans le monde entier, l’élection de Barack Obama, l’assimilant abusivement avec la réalité d’un pouvoir qu’il occupe plus qu’il ne le détient.

Cette constatation laisse la crise intacte et ceux qui croyaient en cette issue, un peu orphelins et démunis, sans sauveur de rechange. La dynamique qu’elle va engendrer, toujours aussi incertaine, n’en va être que plus cruciale, mais que peut-on en escompter ?

Sans attendre de le savoir, il est notable que les énormes résistances à l’adoption de mesures radicales que l’on enregistre, seules solutions à la crise, ont toutes les chances non seulement de la prolonger, mais de l’accentuer. Au nom de la préservation des intérêts du « monde de la finance » (cette entité abstraite et mystérieuse), la crise économique est exacerbée, ainsi que ses conséquences sociales, d’incertaines traductions politiques en sont attendues ou plus souvent redoutées.

Nous vivons une époque étonnante. Encore marquée dans nos têtes par la guerre froide USA-URSS, l’équilibre de la terreur disait-on, alors que ses deux protagonistes s’écroulent successivement sous nos yeux, l’un après l’autre, minés par leurs propres contradictions et impasses. C’est donc cela : ils étaient chacun leur meilleur et plus impitoyable ennemi ! Ce n’est pas comme cela que cela nous était présenté.

Pour poursuivre sur cette lancée, devons-nous craindre que, comme l’a été la suite de l’effondrement de l’URSS, celle du capitalisme financier que nous connaissons maintenant ne va pas être plus glorieuse ?

Un grand vide succède à cette ère révolue, que l’on comble aujourd’hui en parlant de monde multipolaire, ou bien dominé par le multilatéralisme, si l’on est diplomate, après un long tunnel peuplé de « néocons ». Nous en avons émergé, pour partager un monde dans lequel sont charriés beaucoup de phantasmes, de peurs et de confrontations, faute d’arbitre ou de pouvoir dominant et rassurant. Où tout semble pouvoir être remis en question, même les situations les plus établies, mais pas nécessairement en bien. Où les repères font défaut, après que les idéologies se sont effondrées, au profit de cet ersatz pathétique qu’est le « néo libéralisme », dont les dogmes destructeurs viennent d’être balayés à leur tour. Où l’intolérance redevient une vertu et où les déshérités frappent avec insistance à nos portes, quand ils ne sont pas résignés, nous incitant trop souvent à faire mine de ne pas les entendre, ni même les voir. Sans que nous sachions nous-mêmes à quel saint nous vouer, derrière les murs de quel Etat nous réfugier, ou de quelle communauté, le risque étant que nous construisions notre propre prison, aidé par quelques bonnes âmes que nous élisons. Et que nous rejetions encore plus loin les déshérités que nous côtoyons, si nous ne finissons pas par les rejoindre.

Nous avions, d’un côté, les USA et ses feuilles de décor cinématographiques, de l’autre, un monde où l’on nous promettait de raser gratis, mais mal et à condition de faire longtemps la queue. Nous sommes aujourd’hui devant l’inconnu, qui fait toujours un peu peur, face à face avec des civilisations et des cultures qui nous sont étrangères, des pays où le contrôle social emprunte des formes qui ne nous sont pas familières et que nous ne voulons pas subir. Devant les méfaits de notre propre héritage, d’un monde émergeant construit autour d’une très grande inégalité sociale endémique, responsable de l’appauvrissement des richesses de la planète, après que nous lui avons montré la voie et incité à la poursuivre, producteur, dans notre société devenue si normative, de dérèglements en tout genre et à des niveaux jamais atteints, climatique, culturel et social. Un monde, enfin, qui nous est promis d’une certaine manière, après que nous ayons cherché à le contenir, où l’Etat y est l’expression fruste d’un pouvoir très peu partagé, alors que s’y développe une informalité économique et sociale échappant à l’emprise de ce même Etat, telle une condition nécessaire et indispensable à la survie de ceux d’en bas. Tristes tropiques.

Désorientés, nous essayons d’analyser les confrontations d’intérêt, en cours ou à venir, scrutant les pays et les blocs qui peinent en ce moment à trouver leur voie pour y trouver notre place. Nous recherchons dans l’histoire, telle que nous la percevons, souvent remplie de préjugés et de fausses vérités, des clés d’analyse, des certitudes un peu péremptoires derrière lesquelles nous nous réfugions faute de mieux.

L’URSS est morte, les USA vont mal et nous ne nous sentons pas très bien. Il y a comme un malaise dans la civilisation. La Chine prend l’initiative, en tête des pays émergeants du fait de sa puissance, nous le constatons mois après mois. A sa manière, au nom de la défense de ses propres intérêts, apportant dans la corbeille non seulement ses réserves financières et ses excédents monétaires, mais aussi ses exigences de reconfiguration des règles de fonctionnement du monde et de ses échanges. Ainsi que ses propres travers et déséquilibres, dont nous redoutons les effets pour avoir commencé à les subir. Mais qui l’atteignent en premier lieu : il y aurait 25 millions de travailleurs émigrés de l’intérieur, au chômage depuis le début de la crise.

La mondialisation a fait en quelques décennies des pas de géant, cela devrait nous inciter à adopter une nouvelle grille d’analyse que celle reposant sur des affrontements nationaux ou de blocs. Revenant pour cela à cette dynamique de la crise évoquée plus haut, en se demandant dans quelles conditions il serait possible d’en sortir par le haut.

Sans s’enivrer de mots et de prédictions hasardeuses, pour se demander sur quelles ressources les centres transnationaux du pouvoir économique et financier, qui n’ont été encore que très partiellement dévoilés, peuvent toujours s’appuyer pour imposer que le monde continue de fonctionner suivant leurs règles et selon leur logique destructrice, quitte à y faire encore beaucoup de dégâts ? Et sur quels refus et prise de conscience collectifs pouvons-nous compter pour s’y opposer, profitant des déséquilibres que la crise occasionne et des opportunités qu’elle offre, pour favoriser l’émergence d’une autre voie, bien que celle-ci ne se dessine encore qu’à peine, et que cela semble bien présomptueux quand on y pense, encore plus quand on l’écrit ?

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35 réflexions sur « L’actualité de la crise : Un monde à la dérive, par François Leclerc »

  1. « Vu la réputation du DSK, les bisounourses devraient plutot s’acheter des caleçons en zinc avec fermeture à code, parce que quand il est enjoleur comme ça, c’est qu’il va bientot se lacher. »

    J’ai ri…

  2. Ce qui m’a le plus choqué avec DSK:
    – une personne dont je me souviens plus bien la fonction exacte à dit que le seul moyen de résorber la dette était d’augmenter les impots.
    – il a alors répondu, « Non, c’est faux, ce n’est pas le seul moyen, il y a aussi la croissance ».
    Et donc, je m’étonne qu’aucun ne considère que quand on dépense plus qu’on gagne, la solution pour équilibrer les comptes ça peut être aussi de dépenser moins.
    Je propose donc à toutes ces personnes qui considèrent que les 2 premières solutions sont les seules façons d’équilibrer les comptes, de bien vouloir augmenter immédiatement les salaires de tous les français à faibles revenus, et de ne plus leur demander à la place de se serrer la ceinture.

  3. @Arconus: DSK a raison, lorsque vous avez des dettes, limiter ses dépenses ne vous sauve que rarement (surtout qu’il y a des limites incompressibles). Le moyen le plus efficace est évidemment d’augmenter ses revenus (tous ceux qui ont gagné à la loterie vous le diront).
    Quant à votre conclusion, elle coule de source. D’ailleurs les PDG s’augmentent régulièrement leur salaire et ils ne sont pas endettés. Les petits salariés se serrent de plus en plus la ceinture et bizarrement ils s’endettent de plus en plus. 🙂

  4. Remarquez que le pire de cette émission, ça a quand même été JM Aznar (ex-Président consevateur, et crypto-libéral acharné). Quand il a soudain déboulé, avec son air rigolard de « j’ai raison et je vous emmerde tous ». Et s’est mis à réciter sa longue litanie de dogmes libre-échangistes, réformateurs, etc… qu’on aurait cru sortis tout droit du congélateur. Comme si absolument rien n’avait changé!

    Franchement, j’ai failli me lever et plonger mes deux bras dans le téléviseur pour l’étrangler aussi sec, tant ça me paraissait incroyable qu’on puisse le laisser débiter son tas d’ordure, quasiment sans que personne n’intervienne pour le contredire!

    Si j’avais été spectateur de cette émission (sur le plateau), croyez bien que je me serais fait un plaisir de l’interrompre. Et pas poliment. Quitte à me faire éjecter dans la minute suivante par la sécurité.

    A part cela, effectivement, DSK n’a cessé de marteler, durant toute l’émission, « l’urgence absolue et prioritaire » de débarrasser les banques de leurs actifs toxiques (mais je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu préciser comment).

    Du coup, cela jetait une une très lourde suspicion sur le reste de son discours. Quand bien même, en « socialiste » qu’il est censé être, il faisait miroiter des espoirs de « nouveau monde ». Mais, ça, il n’a pas dit que c’était ni urgent, ni prioritaire…

  5. @Champignac: Aznar, c’est le George Marchais du libéralisme. Il reçoit ses ordres de Washington et il y croira encore après la chute de ses maîtres. Ceci dit, son oeuvre de propagandiste lui rapporte pas mal.

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