L’actualité de la crise: la transparence réservée à la théorie et l’opacité à la pratique, par François Leclerc

Billet invité.

LA TRANSPARENCE RESERVEE A LA THEORIE ET L’OPACITE A LA PRATIQUE

Les banques, encore les banques !… Quand elles ne soulèvent pas l’indignation en raison des résultats qu’elles annoncent ou des bonus qu’elles distribuent, elles inquiètent en raison du renforcement de leur concentration et de leurs tentatives d’échapper à une réglementation plus stricte. A cause aussi de leurs activités à nouveau débridées sur les marchés financiers. Ou bien encore de la tarification de leurs services de base, qu’il est désormais préférable de regarder de près. Elles ont été à l’origine de la crise, partie la plus visible d’un monde financier largement dans l’ombre, puis ont imposé aux gouvernements – qui n’ont pas cherché à s’y dérober – des sauvetages dispendieux et à nos frais. On ne sait plus aujourd’hui ce qu’il faut en penser, entre l’annonce des résultats mirobolants de certaines et la faiblesse de beaucoup d’autres, se demandant même si les premières ne nous cachent pas quelque chose. Ayant observé et compris que la transparence était réservée à la théorie, l’opacité à la pratique.

Ces banques, objets de nos colères rentrées (quand elles ne sortent pas), restent investies d’un rôle déterminant vis à vis de l’économie, quand bien même elles continuent de ne pas remplir correctement leur mission d’intermédiation. C’est à ce titre que nous continuons de les suivre à la trace, non uniquement parce qu’elles continuent d’alimenter une crise économique endémique, mais aussi en raison du fait qu’elles en préparent un rebondissement. De trois manières complémentaires : en continuant de refuser d’assumer leurs responsabilités financières et de se défausser sur les autres ; en recommençant à jouer au casino et en constituant une nouvelle bulle financière ; en s’arc-boutant pour éviter que des mesures effectives de réglementation de leurs activités soient prises.

Une réunion des banquiers européens avait lieu hier à Madrid au siège de la banque Espagnole Santander. En présence de Sheila Bair (FDIC), José Viñals (FMI), Andrew Bailey (BoE) et Joaquin Almunia, commissaires européens aux affaires économiques et financières. Peu en a été révélé, mais le sens général des interventions n’a fait aucun doute : sur tous les tons, il a été répété qu’une réglementation trop stricte (« excessive ») mettrait en danger l’économie (désormais souvent qualifiée de « réelle »). Emilio Botin, président de Santander (la plus importante capitalisation bancaire européenne), s’est défendu de sous-estimer les risques, lors de sa conférence de presse, mais il a mis l’accent sur le danger d’aller trop loin, notamment en matière de niveaux de fonds propres « discriminatoires » pour les grandes banques de dépôt, car cela aurait des répercussions sur l’accès au crédit et sur son coût. Retrouvant pour l’occasion la différence entre banque de dépôts (que Santander et BBVA sont pour une large part en Espagne) et banques d’affaires, bien que le modèle de banque dite « universelle » semble désormais prévaloir, sans que sa remise en question (via un démantèlement) soit accepté.

Le Financial Times concluait son article au sujet de cette réunion en écrivant  : « Les banquiers participants à la réunion organisée par Santander en Espagne ont déclaré que, n’ayant pas été surpris par les propos de M. Botin en faveur de règles modestes concernant les fonds propres, il l’ont par contre été par l’assentiment qu’avaient manifesté à cet égard des participants membres de gouvernements ou d’organisations internationales ».  De fait, de Francfort, le même jour, Jacques de la Rosière, ancien gouverneur de la Banque de France et chargé du fort prudent rapport sur le dispositif de la supervision financière européenne a seul et faiblement rétorqué  : « Si nous commençons à bricoler, nous revenons à la case départ ».

Les banques sont en effet à l’offensive sur le sujet vital du futur niveau des fonds propres qui vont être exigés d’elles. D’autant qu’elles viennent d’avoir deux mauvaises nouvelles. La première est la décision annoncée par l’agence de notation Moody’s que cette dernière allait réétudier ses notations en prenant en compte dans son appréciation de la solidité des banques la présence de certaines catégories de titres hybrides, voulant établir des différences au sein de cette famille. Ce qui n’est pas étranger à l’apparition en force des Cocos, ces obligations convertibles contingentes qui pourraient échapper aux mailles du nouveau filet, mais ne régle pas la question des anciens titres hybrides, largement présents dans les fonds propres des banques européennes. La seconde est la situation embarrassante crée par l’IASB, dont on a finalement compris pour quelle raison les autorités européennes avaient refusé d’appliquer ses nouvelles norme comptables (ce qui est sans précédent) : l’organisme aurait en effet prétendu distinguer deux cas de figure, permettant aux prêts « classiques » d’être valorisés en fonction de leur amortissement prévisionnel, mais continuant d’exiger que les valeurs boursières et les produits dérivés soient valorisés au prix du marché  ! Une fin de non recevoir à la demande des banques européennes (et des gouvernements les soutenant), qui souhaitaient peu ou prou un alignement sur les normes américaines, ces dernières ayant abandonné la valorisation au prix du marché pour les valeurs n’étant pas à la cotation en continu ou assimilées.

Une des questions majeures de la future réglementation financière, une fois écartées toutes les mesures les plus potentiellement contraignantes pour les banques (ce qu’elles se font fort d’obtenir), est l’homogénéisation des dispositifs finalement adoptés des deux côtés de l’Atlantique. C’est d’ailleurs cette dernière question qui donne l’impression de mobiliser l’essentiel des énergies du côté européen, tant il y est craint que les règles soient à l’arrivée plus contraignantes en Europe, induisant des distorsions de concurrence avec les banques banques nord-américaines. Cela se manifeste sur tous les dossiers en cours d’étude et, plus publiquement, à propos de la concentration bancaire qui devrait se poursuivre, aboutissant à la constitution de firmes géantes, un tableau où les banques européennes seraient remisées dans le bas. Toujours en raison du risque d’apparition de désavantages compétitifs.

Ces préoccupations se sont exprimées au niveau gouvernemental, Christine Lagarde, ministre Française de l’économie et des finances, demandant à Mario Draghi, directeur du Conseil de stabilité financière (CSF), de préparer un rapport sur la concentration bancaire pour le G20 de mars prochain. Aux niveaux des banques européennes, il est par contre tiré de ce danger une leçon très simple : elles s’opposent en effet à toute mesure visant à réduire leur taille. Deux des plus grandes d’entre elles, l’Espagnole Santander et l’Allemande Deutsche Bank, viennent de le rappeler. Dans les milieux financiers, on commence à parler de dangers oligopolistiques, un nombre de plus en plus grand de transactions étant réalisées par un nombre de plus en plus restreint d’opérateurs. Une situation recelant un double danger, concernant l’établissement des prix sur les marchés et les tarifs des services bancaires.

Tant les exigences à venir en matière de fonds propres, que les restructurations exigées des banques ayant reçu des soutiens publics par la commission européenne (la britannique Lloyds, la néerlandaise ING et la belge KBC sont déjà dans ce cas), vont en effet pousser à la concentration dans le domaine bancaire. A la recherche d’une meilleure rentabilité, les établissements vont devoir grossir. Et il n’est nul besoin d’être un grand expert pour en tirer la conclusion que cela va être source d’une nouvelle instabilité financière, aboutissant à la création d’établissement encore plus TBTF (trop importants pour que leur faillite soit envisageable).

Il est d’ailleurs à noter, si l’on s’en tient aux préoccupations exprimées plus qu’aux mesures réelles envisagées, que ce danger n’est pas uniquement perçu en Europe. Il l’est également aux Etats-Unis, moins sous l’angle du désavantage compétitif qu’il pourrait induire (les plus importantes banques étant américaines), que sous celui du risque systémique qui en résulterait. Eric Rosengren, le président de la Fed de Boston (et membre du comité de politique monétaire fédéral), a été jusqu’à envisager l’hypothèse qu’il pourrait ne plus être, dans ces conditions, dans la capacité d’un Etat souverain de financer et organiser le démantèlement d’un établissement bancaire.

Dans la série « on peut toujours essayer » Josef Ackermann, le président de la Deutsche Bank, a proposé dernièrement qu’un fond pan-européen d’urgence de soutien aux banques soit fondé. Financé, a-t-il demandé, par les banques et par les gouvernements, sans préciser la clé de répartition entre les efforts des uns et ceux des autres  ! Cela lui a valu, en retour et toujours lors de la même conférence de Francfort, une remarque de Jürgen Stark, membre de la direction exécutive de la BCE : « Nous ne devons pas susciter de nouvelles incitations d’aléa moral en créant un fonds d’urgence pour les banques financé par l’argent des contribuables ». Il a poursuivi en remarquant qu’il ne voyait « aucun changement significatif dans l’attitude des participants (à la crise) ». C’est le moins que l’on puisse dire, mais cela vient d’un banquier central.

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68 réflexions sur « L’actualité de la crise: la transparence réservée à la théorie et l’opacité à la pratique, par François Leclerc »

    1. Le problème, c’est que « a ce niveau la », c’est à dire, quand ce n’est plus confiné a quelques alarmistes/catastrophiste/conspirationistes en tout genre … et bien, ce genre réaction à une nette propension auto-réalisatrice.

      Il suffit que le marché cherche a se protéger d’une catastrophe pour qu’il la déclenche.
      D’ailleurs, a l’inverse, en utilisant cette même force d’auto-réalisation, c’est l’objectif recherché des déclarations rassurantes : relancer l’économie en nous promettant qu’elle va aller mieux.

      Mais dans les 2 cas, il y a une limite pour faire basculer d’un coté ou de l’autre.
      On vient visiblement de franchir celle qui nous fait tomber dans l’abîme.
      Et comme Nietzsche disait : quand tu regarde l’abîme, l’abîme te regarde ! lol

  1. Combien de gagnants seront recensés à la suite de cette « concurrence », cette « compétitivité » des TBTF?
    Pouvons-nous envisager qu’il n’y en ai à terme qu’un seul, exerçant un parfait monopole sur une monnaie mondiale?

  2. lu sur boursorama :

    * Reuters le 20/11/2009 à 16:56

    Les agences de notation poursuivies par la justice de l’Ohio :

    NEW YORK, 20 novembre (Reuters) – La justice de l’Ohio a engagé vendredi des poursuites contre les agences de notation financière Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings, soupçonnées d’avoir attribué des notes trompeuses ayant conduit des fonds de pension à subir des pertes de plusieurs centaines de millions de dollars.

    Richard Cordrey a intenté ces procédures au nom de cinq fonds qui déclarent avoir perdu plus de 457 millions en raison de « notes fausses et trompeuses » attribuées par les agences à des produits financiers adossés à des crédits immobiliers.

    Moody’s et Standard & Poor’s (filiale de McGraw-Hill ) n’ont pu être joints dans l’immédiat pour commenter l’information. Un porte-parole de Fitch (propriété de Fimalac) n’avait aucun commentaire à faire dans l’immédiat.

    Les poursuites sont intentées au nom de de cinq caisses de retraite de la fonction publique de l’Ohio.

    (Steve Eder, version française Marc Angrand)

    ps : nous allons attendre la fin du procès; nous constaterons alors que si nous sommes tous responsables de la situation, certains sont coupables;

    1. Si les vautours commencent à se dévorer entre-eux, cela fera moins de travail.

      Mais prenons du recul. Un procès ou une autopsie de société financière peuvent durer des années. Et cela est arrangeant pour certains, voire, beaucoup. 😉

  3. Boukovski : Les banques sont surtout prêtes à surdoper leurs profits et la S Générale pourrait bien surfer sur la peur (justifée par ailleurs) de ses clients pour orienter l’argent là où elle estime qu’il y aura le plus de profit : sur l’or (mais y en a-t-il assez???) et l’alimentaire, et tant que les Etats et institutions mondiales laisseront spéculer sur la marchandise nourriture, je ne vois pas ce qui gênerait la S Générale et ses comparses d’y aller à fond. Prédateurs l’avenir est encore à vous!
    Alors on fait quoi?

  4. Eh, oui:

    « La Société Générale se prépare à un effondrement économique mondial »

    Dans un rapport adressé à ses clients, la banque française les appelle à dessiner une stratégie d’investissements de défense afin de se préparer à l’explosion éventuelle de nouvelles bulles financières.

    Le pire pourrait être devant nous. C’est une des hypothèses qui ressortent d’un rapport de la Société Générale, intitulé « le pire scénario de la dette», selon lequel les récents plans de sauvetage mis en place par les gouvernements mondiaux ont simplement transféré des passifs du secteur privé au secteur public, créant une nouvelle série de problèmes. Premier d’entre eux, le déficit. «Le niveau de la dette paraît tout à fait insoutenable à long terme. Nous avons pratiquement atteint un point de non retour en ce qui concerne la dette publique», précise le rapport de 68 pages.

    L’endettement global est beaucoup trop élevé dans la plupart des économies des pays développés, par rapport à leur PIB. Aux Etats-Unis et dans l’UE, la dette publique représentera ainsi 125% du PIB dans deux ans. Au Royaume-Uni, elle s’élèvera à 105% et au Japon, à 270%. Le problème de la dette sous-jacente est plus important qu’il n’était après la seconde Guerre Mondiale, alors que les taux nominaux étaient similaires. Sauf que cette fois-ci, les gouvernements seront pris à la gorge, le vieillissement de la population rendant plus difficile qu’auparavant l’effacement de cette dette avec la croissance. Les pays émergents ne seraient pas non plus épargnés, même si leur marge de maneouvre sera plus importante qu’au sein des grandes économies occidentales.

    Parmi les pires scénarios envisagés, le rapport évoque une nouvelle chute des marchés, une inflation galopante ainsi qu’une forte chute du dollar. Or quand la crise bat son plein, tout le monde se retourne vers la valeur refuge par excellence, l’or. Dans ce contexte, le prix du métal jaune atteindrait des sommets jamais vus. En plus du métal jaune, le rapport table qu’une autre valeur refuge devrait tirer son épingle du jeu, les denrées alimentaires. A contrario, la banque conseille de se désengager du dollar et des valeurs cycliques, telles que les technologiques ou celles liées au secteur de l’automobile. »

    http://www.jdf.com/societes/2009/11/20/02035-20091120ARTJDF00024-la-societe-generale-se-prepare-a-un-effondrement-economique-mondial.php

  5. Parfait décryptage et analyse de l’amendement voté jeudi au Congrès, à l’initiative de Ron Paul et Alan Grayson, adopté 43-26

    Auditing the central bank: a jolly good thing!

    « What is so important about H.R. 1207: the Federal Reserve Transparency Act of 2009 aka the ‘Audit the Fed’ bill? This bill “To amend title 31, United States Code, to reform the manner in which the Board of Governors of the Federal Reserve System is audited by the Comptroller General of the United States and the manner in which such audits are reported, and for other purposes.” may not sound terribly exciting, but in addition to making the Fed accountable for its quasi-fiscal activities, it could well set an important precedent for the enhanced accountability of operationally independent central banks everywhere. »
    http://blogs.ft.com/maverecon/2009/11/auditing-the-central-bank-a-jolly-good-thing/

  6. Je vous prie de m’excuser par avance, il faut que vous teniez compte du fait que j’aime rire. Et… en parlant d’opacité et de « main invisible »…

    Réflexion d’un internaute assez croustillante : « Et ma main invisible du marché, tu la veux dans ta g…. »

    Cela pourrait vous paraître mutin, voire mutin. Mais moi, j’aime.

  7. les banques françaises semblent claironner avoir bientôt remboursé les prêts faits par l’Etat français. Cela est il vrai, ou laissent elles de côté toute la « protection » qu’assure l’Etat de tous les actifs pourris ?
    Avez vous des précisions là-dessus ?

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