Le protectionnisme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Comme vous avez pu le voir, on me somme de me prononcer plus clairement sur le protectionnisme. Certains ont cessé de se satisfaire de mon laconique « je ne suis pas pour » et voudraient bien que j’en dise davantage. D’autant que pratiquement tous ceux qui défendent des positions proches des miennes, Gréau, Lordon, Todd, se prononcent pour une certaine forme de protectionnisme.

Mon manque d’enthousiasme pour le protectionnisme est de la même nature que mon manque d’enthousiasme pour la fiscalité progressive : ce sont des mesures correctrices post hoc. Comme on n’a pas pu empêcher qu’un problème sérieux se pose, on arrive après la bataille et on s’efforce alors de minimiser ses conséquences négatives. C’est, de manière très typique, ce que j’appellerais « traiter les problèmes en aval ».

Pourquoi est-ce que vous ne m’avez jamais vu émettre la moindre opinion sur la taxe Tobin ou sur toute taxe sur les opérations financières ? Parce ce qu’il s’agit là aussi d’une mesure en aval et que dans ce cas-ci, j’ai proposé une mesure « en amont », l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix, qui règle les problèmes avant même qu’ils ne se posent : avec cette interdiction, les produits financiers qu’une taxe de type Tobin vise à décourager n’existent plus et ceux qui existent toujours sont bénéfiques et il n’y a aucune raison de les décourager, bien au contraire.

Oui, je sais, il y en aura toujours un pour dire « interdiction = Staline », j’ai lu ça ici parmi vos commentaires, et je suis sûr que quand Moïse est descendu du Mont tenant les tables d’airain, il y en a eu au moins un parmi la foule des adorateurs du Veau d’Or pour s’écrier : « Staline ! » ou l’équivalent de l’époque. Tout système moral contient des interdits et à ceux qui défendent l’idée que la finance, voire l’économie en général, sont « amorales » et n’ont que faire de la morale, j’ai déjà eu l’occasion de répondre que cette extraterritorialité par rapport à la morale n’a que beaucoup trop duré et que l’homo oeconomicus est un dangereux sociopathe qu’il convient de mettre hors d’état de nuire sans tarder.

Je ne sais pas quelle mesure en amont préviendrait les effets que le protectionnisme s’efforce de corriger après la bataille, et je demande au cerveau collectif de se pencher sur la question ; je le lui demande poliment : je ne le « somme » pas.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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194 réflexions sur « Le protectionnisme »

  1. Quid des AOC ? Quid des brevets et licences ? Quid des subventions ? Quid des aides et subventions en tout genre ? Quid de la protection sociale ? Quid de l’alibi  » l’extraterritorialité morale »? Quid des niches fiscales ?….Je pense que le plus petit dénominateur commun du non protectionnisme tend vers zéro.A l’exception de la carotte qui devient « nantaise » si elle est emballée dans la région de Nantes et pas au Maroc ,ni à Montaigu.

  2. Je ne vois pas ce qu’il y a d’étrange à considérer que les murs sont des échecs de frontières et de négociations.

    De même, la distinction aval amont évoque cause et symptôme en médecine, sauf que le symptôme devient cause à son tour d’autres symptômes après un certain temps, comme l’aval finit par devenir amont. C’est un peu ça la leçon de l’évolution, des additions de problèmes devenant causes.

  3. Désolé,Paul
    La mondialisation…En théorie, je suis pour. En pratique (réalité), ce sont seulement les multinationales (banques) qui en ont profité (chômage chez nous -exploitation chez eux).En plus, la mondialisation n’a fait que creuser l’écart des revenus et les inégalités chez eux et chez nous.

  4. Moi lorsque j’entends de plus en plus les termes suivants à l’antenne et pour mieux m’éduquer à vivre : Nouvel Ordre Mondial, Gouvernance Mondiale, État Mondial, Président Mondial ou alors Plus Grande Choucroute mondiale pendant qu’on y est presque, je m’interroge quand même pour mon estomac. C’est déjà bien assez indigeste je trouve et si ce n’était pas non plus la meilleure soluce à suivre ?

    De toutes façons tant qu’il y a de nouvelles places à prendre, à occuper au dessus des autres, du monde, les puissants, les gens les plus malins imposent leurs lois et leur conduite tôt ou tard, nous sommes encore trop bons et si naïfs. En quoi un État Mondial serait-il plus efficient qu’un État tout court ? Oui c’est vrai un État mondial serait peut-être la meilleure étape à suivre pour régler sans tarder le grave problème du monde de la finance mais après qui peut dire sur quoi cela peut déboucher une fois bien mis en place ? Je m’interroge, comme si l’Europe avait réellement changer le quotidien des gens régler les problèmes. Je comprends néanmoins la bonne volonté de travail et le point de vue de ceux qui recherchent sans tarder à faire quelque chose avant que les choses ne s’aggravent encore plus …

  5. Une modeste contribution sans prétention.
    Le seul protectionnisme que je connaisse est celui servant les intérêts des capitaux, des paradis fiscaux, des très hautes rénumérations, de nos pseudos élites. La seule loi qui les protège est  »toujours plus ». Elle est vieille comme le monde, c’est le pot de fer contre le pot de terre, la lutte des classes qui est bien réelle aujourd’hui, bien visible au regard des décisions prises par le G20.
    Ce protectionnisme s’est renforcé avec la naïve complicité, l’assentiment des électeurs qui veulent ressembler à cette élite médiatisée et adhèrent à cette idéologie du toujours plus.

    Quant au salarié, le seul protectionnisme dont il bénéficie c’est le  »code du travail » trop souvent mis à mal, le respect des lois lui permettant d’assurer sa subsistance et celle de sa famille.
    Quand ou si ce dernier rempart s’effondre alors ce ne sera plus le protectionnisme national qu’il faudra craindre mais le retour des nationalismes et leurs dangers.

  6. Ci-après, un extrait de l’article de Jacques Sapir publié dans le Monde diplomatique de mars 2009. En partant de l’aval, on peut, par une boucle rétroactive, remonter à l’amont, grâce à la redistribution du produit des taxes aux pays qui y sont assujettis.

    « Des mesures protectionnistes, qui permettent de moduler les échanges avec l’extérieur, à l’encontre de l’autarcie, qui vise au repli sur soi, s’imposent donc. C’est même la condition sine qua non de toute politique de revalorisation salariale qui rende les ménages solvables et permette d’accroître la demande. Augmenter les salaires sans toucher au libre-échange est soit une hypocrisie, soit une stupidité. Par ailleurs, seul le protectionnisme peut arrêter la spirale du moins-disant fiscal et du moins-disant social qui s’est instaurée aujourd’hui en Europe.

    On peut certes objecter que l’instauration du protectionnisme ne modifiera pas mécaniquement le comportement des entreprises. Le patronat, une fois mieux protégé de la concurrence extérieure, peut tenter de maintenir son avantage. Il aura cependant perdu son principal prétexte. Il est exact aujourd’hui qu’en France, comme dans les principaux pays développés, du fait de la pression des productions à bas coûts, il n’est de choix qu’entre la déflation salariale (directe et indirecte, à travers les transferts de cotisations vers les salariés) ou la délocalisation et le chômage. En retirant des mains du patronat un tel argument, on redonne aux salariés une possibilité d’imposer par leurs luttes un meilleur partage de la richesse produite. Le protectionnisme n’est pas une panacée – il n’en est aucune en économie –, mais une condition nécessaire.

    Son but doit être clairement précisé. Il ne s’agit pas d’accroître encore les profits mais de préserver et d’étendre les acquis sociaux et écologiques. Il s’agit donc de pénaliser non pas tous les pays pratiquant les bas salaires, mais ceux dont la productivité converge vers nos niveaux et qui ne mettent pas en place des politiques sociales et écologiques également convergentes. Bref d’empêcher le commerce mondial de tirer tout le monde vers le bas.

    Le cadre de l’Union européenne est imparfait pour un tel retour. Si le rétablissement d’un important tarif communautaire s’impose, il est clair que l’espace économique européen actuel est tellement hétérogène qu’il permet à des politiques de dumping fiscal, social et écologique de prospérer. En plus du tarif communautaire, il convient donc d’envisager un retour aux montants compensatoires monétaires (19) en vigueur dans les années 1960. Ces taxes, provisoires, viseront à compenser les écarts de taux de change, mais aussi de normes sociales et écologiques, entre les pays de la zone euro et les autres membres de l’Union. Un tel changement implique un conflit au sein de celle-ci. Si la mise en place de mesures coordonnées est, à terme, la meilleure solution, seule la menace de mesures unilatérales par la France peut imposer l’ouverture du débat – lequel aboutira à la mise en place de cercles concentriques permettant, au sein de l’Union, de respecter les différences structurelles existant entre les pays membres.

    Les sommes issues de ce tarif communautaire devraient être partagées entre l’alimentation d’un fonds social européen et des aides ciblées pour les pays extérieurs s’engageant, dans le cadre d’accords à moyen terme, à relever leurs protections sociales et écologiques. La recette des montants compensatoires devrait abonder un fonds de convergence sociale et écologique (20) au profit des pays de l’Union européenne incités de la sorte à réaliser progressivement cette double convergence. L’alternative au protectionnisme et aux montants compensatoires est simple : soit voir autrui nous imposer ses choix en matière sociale et écologique, soit imposer les nôtres. Le libre-échange signe donc la mort de la liberté de choix dans les systèmes sociaux et économiques. »

    1. Merci André de publier ici cet excellent article de Jacques Sapir.

      J’adhère fortement à cette conviction qu’on ne peut sacrifier les mesures protectionnistes à l’intérieur d’une zone donnée avant d’y avoir établi une certaine homogénéité (niveaux salarial et fiscal, contraintes écologiques, …) Ce serait mettre le loup dans la bergerie.

      Le remède en amont recherché par Paul Jorion serait donc cette homogénéisation progressive vers le haut, obtenue paradoxalement à l’aide non pas d’un protectionnisme orienté vers la défense aveugle et brutale des intérêts des pays mais mais un protectionnisme sélectif qui encouragerait des pays partenaires acceptant de tendre à s’aligner sur de meilleurs critères de gestions économique, sociétale, démocratique, écologique, etc.

      Si c’était réellement possible ca changerait effectivement beaucoup de choses. Mais c’est une énorme décision politique qui supposerait d’abandonner les habitudes de corruption des dirigeants politiques du nord et du sud. Je ne vois pas comment contrôler ça…

    2. @ François

      C’est moi qui vous remercie d’être, pour l’instant, le premier à réagir à mon commentaire.

      Je lis un commentaire de Paul Jorion à Quentin : « Vous ne comprenez pas ce que je veux dire par « en amont » / « en aval ». « En aval » veut dire : « une fois que le mal est fait ». »

      « En aval », le mal est fait pour certains pays lorsque, en « amont » d’autres pays pratiquent le dumping social, fiscal, environnemental …

      La proposition de Jacques Sapir consiste justement à remonter de « l’aval » à « l’amont » pour corriger cette disparité. C’est pourquoi j’ai parlé de boucle rétroactive : j’aurais pu, tout aussi bien, parlé de cercle vertueux.

      J’attends, avec impatience, la réaction de Paul Jorion.

      P.S. : beaucoup d’excellents articles de Jacques Sapir sont disponibles sur Internet.

  7. Le distinguo amont/aval est des plus intéressants. Un documentaire sur Arte, ou sur la 5, je ne sais plus, nous montrait un éleveur de volaille sénégalais qui avait été mis en faillite par les importations occidentales d’abats de poulets. Des poulets que l’on n’élève pas mais que l’on fabrique à raison de 50.000 par jour et par usine. On se dit alors que le protectionnisme aurait pu empêcher ça, puis on en vient à penser qu’une telle absurdité n’est pas seulement due à la libre circulation des marchandises et des capitaux, mais aussi à la frénésie du toujours plus. Les capitaux sont toujours plus gigantesques, les tours toujours plus hautes, les forages toujours plus profonds, la police toujours plus armée, les discours officiels toujours plus faux, et la populace toujours aussi amorphe. Cette folie s’arrêtera bien un jour, faute de carburant, et sera comme de juste remplacée par une autre.

    Le monde, la vie, l’univers et « la réalité empirique » en général ne sont pas « rationnels ». La rationalité n’est qu’une invention qui n’a jamais quitté le monde des mots.

  8. « on me somme de me prononcer plus clairement sur le protectionnisme »

    Je n’ai pas trop suivi l’affaire et comme je suis un parano, je me demande: est-ce moi qui suis désigné? Je pensais pourtant avoir été poli et juste dit que cela « mériterait un article ». Si ce « on » est moi, je m’en excuse, ce n’était pas mon intention d’avoir l’air aussi revendicatif.

  9. Protectionnisme est un mot bien polysémique.

    Nous (quel que soit le nous, cellule, individu, groupe) n’existons pas dans l’enfermement, c’est l’échange qui nous fait naitre et nous nourrit.

    Pour que nous existions il faut que nos cellules aient des enveloppes, nos corps des peaux, nos vies des lieux, nos projets des définitions, etc, des frontières. Sans frontières à nos « sous ensembles » et au tout que « nous » formons nous n’existons pas.

    Un protectionnisme qui consisterait à fermer les frontières (et c’est le sens le plus commun du mot) ferait mourir l’organisme. Nous avons besoin de plasticité pas de rigidité.

    L’osmose est essentielle, (les flux à travers les enveloppes), comme sont essentiels toutes les modalités possibles d’échanges de mélanges de synergies, de communication, d’interactions.

    Un protectionnisme qui consisterait à favoriser le développement mutuel (coopération) en sauvegardant l’existence de chaque partie serait celui qui refuserait les échanges mortifères.

    Les échanges basés sur la concurrence sans limite (c’est bien ce que nous vivons en ce moment à peu de choses près) sont mortifères.

    Quelles sont les unités pertinentes ? Quoi qu’il en soit on ne peut faire qu’avec ce qu’on a en attendant l’utopique gouvernement d’un G192. Néanmoins c’est une question essentielle de savoir quelles sont les unités pertinentes et leurs dynamiques.

  10. Rapidement avant de me coucher et laisser cogiter toute cette lecture sur le protectionnisme, il me vient à l’esprit une question que je vous livre brut de fonderie pour sortir du cadre :
    Que pensent les africains du protectionnisme ?
    J’ai suivi il y a quelques jours un débat d’un très bon niveau illustré par quelques spots sur la chaîne parlementaire LCP-AN. J’étais sidéré, j’avais une certaine idée de la Chine/Afrique mais pas à ce point, en plus il n’y a pas que la Chine : l’Inde, les USA, … Et la France et surtout l’UE ? ==> de moins en moins, out ou presque. Même les jeunes africains préfèrent aller étudier au Canada par exemple car mieux accueillis, considérés.
    Il était dit que là où l’UE mettait près de 5 ans à réaliser une route les chinois débarquaient avec tout ce qu’il faut (armes & bagages, financement, outils & matériaux, enginering, personnel aussi) et la route était tracée en 3 mois (un peu caricatural peut-être).
    Tous les biens de consommation sont importés depuis la Chine en masse, le paiement s’effectue, je suppose, par les matières premières indispensables à la Chine, bref go, go ils avancent et ne se posent pas trop de questions. Nous avons loupé le coche à une époque, mais ça c’est une autre histoire et il va falloir ramer pour remonter la pente.
    Je vais donc réfléchir au protectionnisme en raisonnant par les extrêmes : fermer la France comme une huître où laisser ouvert à tous vents, reste la libre circulation des personnes et pas que des biens !

  11. @ Paul Jorion

    Tout d’abord, j’espère que vous ne vous êtes pas senti « sommé », en quelque façon, par moi! Grands dieux, ce serait un malentendu complet!

    1 – Protectionnisme aval ou amont

    Vous dites que le protectionnisme est une mesure post hoc. Or, il est des situations humaines si précaires que la nécessité de les protéger apparait en amont de tout contact économique, quelle qu’en soit la nature et l’organisation.

    Les Dogons du Mali font pousser des oignons sur des parcelles de 10 m² et 20 cm d’épaisseur de terre, amenée là par le travail de plusieurs générations. En dessous, c’est le rocher bien dur. Ils arrosent avec l’eau tirée de puits creusés à travers la pleine masse du roc. Creuser un puits, ça dure une vie d’homme!
    Un concurrent du Paris-Dakar passe par là, et, pénétré de l’idée qu’il se doit de laisser de l’argent dans le pays, il donne, en toute bonne conscience, un billet de 10€ à un gamin qui vient de lui tendre une bouteille d’eau. 10€, c’est ce que son père gagne peut-être en un mois!!! Vous pouvez imaginer ce que ces dix euros, jetés ainsi, vont faire comme dégât dans la structure sociale, et qui outrepasse de loin le bien qu’ils peuvent aussi faire comme pouvoir d’achat… Le contact économique « non protégé » est ici absolument dévastateur, et je ne parle pas du marché mondialisé des céréales! Il conduit, instantanément, à la disparition pure et simple de la culture Dogon, qui fait pourtant officiellement>/em> partie du patrimoine de l’humanité. Et dans ce cas, quelle culture!

    C’est un exemple extrême, certes, mais dont le mécanisme se retrouve partout où une communauté est structurellement faible dans toute forme de concurrence, pour des raisons géographiques, historiques ou culturelles. Il faut installer des écluses. Ante hoc. Ce qui est un pansement post hoc, c’est de transformer les Dogons, morts vivants, en pièces de musée, en attendant que ça soit notre tour, à nous Français…

    2 – L’ a-protectionnisme actuel a été construit.

    On ne peut pas présenter le protectionnisme comme une mesure hypothétique envisageable pour le futur, comme la taxe Tobin.
    Le protectionnisme a priori était l’état naturel des relations entre les groupes humains. Il a été réduit méthodiquement, au cours de l’histoire, souvent par la violence, au profit des nations et des classes sociales les plus puissantes, qui ont ensuite eu tout loisir de pratiquer un protectionnisme asymétrique. C’est le principe de toute pompe… De sorte qu’aujourd’hui, les protections historiques ayant partout largement sauté, le refus du protectionnisme, c’est devenu la protection des intérêts des prédateurs. C’est la thèse de Frédéric Lordon , à laquelle je renvoie donc.

    3 – La diversité

    Il me semble clair que l’homogénéisation des conditions économiques dans le monde entier est ennemie de la diversité humaine, qui est la partie la plus précieuse de notre héritage. Je me permets de citer à nouveau le billet Krill et baleines dans lequel j’ai tenté de faire comprendre ce sentiment.

    4 – Les connotations du mot protectionnisme

    Ce n’est pas un mot sexy. On l’associe plus facilement à « repli », « étroit », « du passé » qu’à « lumineux », « avenir » ou « progrès ». (Encore que j’imagine assez bien Nicolas Sarkosy nous parler bientôt d’un « protectionnisme de progrès », c’est assez son genre… 😉 ).

    Derrière Prométhée, l’homme occidental se pense voleur du feu des dieux, abatteur de cloison, destructeur de barrière, effaceur de frontière, c’est à dire : conquérant de liberté. Le sens de l’aventure humaine, encore aujourd’hui, c’est largement celui-là : se libérer. J’imagine que vos réticences sur le protectionnisme ont quelque chose à voir avec ce sentiment, et que, homme des lumières, vous pensez peut-être « En avant l’Humanité! Tant pis pour ce qui se perd, il faut continuer à avancer… ». Je suis également construit avec ce mythe vivant en moi, mais je constate que Prométhée est né dans un monde infini, ou l’humanité (telle que perçue par les Grecs) ne dépassait pas 150 millions d’êtres humains. Nous allons vers 9 milliards, si l’empreinte écologique correspondante est supportable par la terre, et rien n’est moins sûr. C’est la crise majeure, qui ne surviendra qu’une seule fois dans l’histoire de l’espèce : l’extremum démographique. Ca va être très, très dur. Il faut penser l’avenir comme une crise certaine, courageusement, et protéger, pour faire en sorte qu’à la sortie, on ait perdu le moins possible. Car nous sommes menacés de tout perdre.

    L’ambition de Prométhée est dans notre « background », et elle est bien sympatique, mais elle n’est peut-être plus très opportune…

    5 – Le protectionnisme et la guerre

    Voilà une idée typiquement libérale (pas seulement néo-libérale) : le commerce, c’est la paix des nations, et toute entrave est germe de guerre. Je me demande ce qu’en ont pensé les Japonais et les Chinois dont on a ouvert les frontières à coups de canon, au XIXeme siècle…

    6 – La libre circulation des hommes, des idées et de l’information

    Bien sûr! C’est pourquoi nous devons penser membranes et écluses, pas cloisons et barrages.
    Mais ça n’est pas simple non plus : Dallas à la télé chez les Dogons, quels ravages!!!

    1. Très bien mais Marc Peltier le dit mieux encore.

      Lorsqu’on se réfère à la biologie s’agit-il d’une analogie ?

      Laborit, reviens s’il te plait !

  12. @Paul Jorion,

    Ah enfin !!!!!!!!
    Merci encore pour ce blog et plus spécialement pour cet article de fond qui met en évidence un fait trop souvent occulté. Bien sur que la solution du protectionnisme es aujourd’hui celle d’une cautère sur une jambe de bois et même pas celle du traitement purement symptomatique… A cet égard la clairvoyance politique de vos collègues Lordon,Todd etc me parait soit nulle soit démagogique.
    Quel gouvernement au monde aujourd’hui, à part peut-être le Vénézuela de Chavez,ce qui est tout dire en matière de démocratie réelle!!! aurait la volonté et la force politique d’appliquer un réel programme protectionniste, au sens où l’entendent précisement Lordon, Todd et autres? Autant proposer immédiatement « tout le pouvoir aux conseils ouvriers » ce ne serait pratiquement pas beaucoup plus difficile à réaliser. C’est dire, à mon avis la pertinence de ce genre de propositions « d’économistes radicaux » qui ne veulent pas aller au bout de leur analyse de peur de se faire peur: la question est bien sur celle d’une économie politique et celle globale de la société qui va avec et pas une question « technique », de mesurette énorme ou pas. Ces personnes, contrairement à vous, ce me semble, continuent d’avoir une « Weltanschung » bien Leibnizienne ou Churchillienne: tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, surtout ne disons pas que nous voudrions changer le monde, nos positions académiques pourraient en patir, et bien sur la « démocratie » actuelle est le pire des régimes à l’exception de tous les autres….

    Encore bravo pour votre position radicale qui pose la question et un embryon de réponse ….. à l’endroit.

  13. @ François Leclerc
    « Aucun des problèmes dont nous débattons n’a de solution à l’échelle d’un seul pays, quel qu’il soit. » Tout dépend du niveau auquel vous posez le problème, le parapluie n’arrête pas la pluie, c’est entendu. Mais à défaut de règles mondiales pour le moment hors de portée, la protection est un moyen pour réduire les dégâts. Quant à LA solution mondiale, nous aurons plus de chance d’en approcher par des négociations entre États souverains que dans un libre terrain de jeu des oligarchies financières…
    @ Marc Peltier (http://www.pauljorion.com/blog/?p=6480#comment-48112) : on ne saurait mieux dire ! Le protectionnisme n’est pas le contraire de l’échange, mais celui de la dérégulation.

  14. L’enrichissement de l’ « Occident » résulte de toute une série de vols, pillages et massacres, considérés de ce côté-ci du globe comme très astucieux, habiles ou glorieux;
    Prenons comme date charnière 1492, « découverte de l’Amérique » par Christophe Colomb (1451-1506); avant cette période charnière toutes les régions connaissent des niveaux comparables, famines, épidémies; préoccupation principale : ne pas mourir de faim ou de froid;
    La Hongrie du roi Matiàs, qui règne de 1456 à 1490, est le pays le plus puissant d’Europe, le royaume de France ne représentant pas grand-chose , avant d’être rejeté à l’Est ;
    On retrouve dans les brousses d’Asie et d’Afrique des temples qui révèlent des civilisations comparables aux mêmes dates ;
    C’est alors que s’enchaînent vols, pillages et massacres dont le résultat est l’accumulation de richesse en Occident au détriment du reste du monde ; tout le monde en connaît la liste ;
    Dans l’après-guerre c’est le statut du dollar qui s’est substitué comme arme de guerre, les autres méthodes étant devenues esthétiquement pénibles ;
    Il faudrait déjà se mettre d’accords sur l’Histoire ;
    Le libéralisme économique est l’enfant de cette Histoire, les barrières n’étant plus utiles quand on dispose de la domination absolue ; ce serait même une entrave ;
    Maintenant, arrivée au terme d’une certaine logique, l’Histoire se retourne ;
    Je ne sais pas ce qu’il faudrait faire ;

  15. j’ai trop la flême de sortir mes ouvrages d’éco d’autant, mes si mes souvenirs sont bons, le protectionnisme est lié à l’instauration d’une barrière douanière visant à réduire l’avantage prix du produit importé. Se posent une série de question :

    – Maintenant que nous baignons dans les eaux libérales de l’union européenne, le protectionnisme doit être pensé dans le cadre de cette union, ce qui je doute, conviennent à tous les états. Imaginons la Grande Bretagne qui a sacrifié son industrie (et accessoirement ses services publics), qu’aura t’elle à protéger avec le protectionnisme ? Certes, elle pourrait profiter de ce cadre pour se reconstituer un nouveau tissu industriel. Mais cela suppose, que ce soit les industriels en question qui dispose de l’oreille des gouvernants et non plus les financiers. Et fondamentalement, c’est ici que se pose la véritable question, non pas tant de la morale, mais de l’éthique ou de la déontologie des gouvernants. L’élection du candidat se faisant moins sur sa capacité politique, sa vision de l’avenir, son intelligence mais sur sa cagnotte alimentant la campagne électorale, les mécènes devenus conseillers du prince ont tout loisirs de faire les lois qui les enrichiront davantage, peu leur important que l’intérêt général soit laissé sur le bord du chemin. Tant que perdurera cet inceste entre politiques et financiers (également propriétaires des médias), il ne faudra pas s’étonner d’avoir une économie dégénérée.

    – le deuxième point est le suivant. Le protectionnisme suppose que l’arbitrage du consommateur se fasse seulement au regard du prix. Or, la qualité mais surtout l’innovation revêtent un caractère de plus en plus important dans la décision d’achat. Le protectionnisme renforce t’il la capacité à innover ? parfait il la qualité ?

  16. La Nation, un horizon?
    Associé à la notion de peuple, peut-être. Quoique l’immigration dans de part et d’autre démentent complètement l’appartenance à un peuple après quelques années ou une génération.
    Regardez rien que la Belgique, c’est du régionalisme. L’URSS a explosé en différents pays en ajoutant souvent des frontières qui souvent laissent des gens de l’autre côté de frontière (cf Georgie).
    La culture, la langue sont aussi des possibilités de converger les gens entre eux, et pourtant avec l’éducation et l’étude des langues, ce n’est plus vrai. Pour certains hommes d’affaires et diplomates, c’est le monde qui est leur patrie avec une valise à proximité. Ce mouvement de mixage va se poursuivre de plus belle en période de crise. J’ai fait mention dans mon dernier article d’un Français déçu qui est parti en Chine, un autre en Californie. Tous deux ne veulent pas revenir, même s’ils se disent encore Français.
    L’humain a des composantes animales? Très vrai. Comme l’animal, il cherche en continu son bien être propre et à réussir sa vie sans le secours des frontières. La seule différence, ce n’est pas de la transhumance seule, d’un point à un autre et toujours les mêmes, c’est comme sur une toile, indépendamment du temps.
    Capable du pire et du meilleur? N’est ce pas de l’anthropomorphisme de parler de ces deux notions? Cela n’existe pas. La seule vraie loi est naturelle: c’est l’évolution que certains appellent darwinisme.
    Rien de plus idiot de penser qu’elle s’arrête aux espèces, elle continue à travers nous.

  17. M.Jorion pose que le protectionnisme n’est pas sa tasse de thé et j’en déduis qu’il est pour la mondialisation. Cette globalisation ne va pas sans créer des déséquilibres.Il nous demande de nous creuser les méninges pour promouvoir une globalisation heureuse.Il faudrait des mesures d’amont pour éviter d’en passer par des remèdes ,une sorte de médecine préventive.Pour ma part, je pense que la médecine préventive a ses limites,et que tout système surtout s’il est complexe est susceptible de décompenser ,et qu’il nous faut donc en passer par la pharmacopée.Au mieux ,en médecine on propose des traitements étiologiques sensés traiter la cause mais le plus souvent on continue de proposer des traitements symptômatiques.Je me demande s’il n’en est pas de même en économie.

  18. Une solution alternative au protectionnisme ?

    Peut-être un revenu minimal pour chacun, et une échelle de rénumétration au mérite acceptable par tous. Après on peut commencer à penser uniquement à retrousser ses manches, et advienne que pourra.

  19. Je suis désolé de ne pouvoir lire tout ce qui a été exprimé précédemment mais tant de façon de penser sont intéressantes. Me concernant je dirais que la différence entre bien et mal est exprimée clairement par « ne fais pas à autrui ce que voudrais qu’il ne te fasse ». Priver indûment les autres à son profit et à leur détriment, est une autre formule et des centaines d’autres pourraient s’élaborer mais à quoi bon restons simples.

    Trop philosopher sur le sujet (paroles, paroles) ne peut que cacher l’évidence de la chose. Camus l’avait bien compris plutôt que Sartre empêtré dans son emphase « rhétoricienne ».

    Les manquements à la morale (au Bien) comme l’indique Jorion doivent être traités par les Etats en amont par des dispositions prévisionnelles ou en aval par la nécessité qui comme chacun le sait fait Loi. Chaque Etat a le devoir de protéger le Pays des entreprises fallacieuses qui pourraient le mener à sa ruine, comme nous le vivons actuellement.

    Les prédateurs de toutes sortes vous diront que c’est là pur égoisme etc. ou va la Vertu se nicher !

  20. Mine de rien (à ne confondre avec gisement épuisé), avec les commentaires qui ont exploré le domaine de façon tant quantitatif que qualitatif, il y aurait de quoi écrire un bouquin…

    Ca valait le coup d’aborder le sujet et de faire une auberge espagnole.

  21. Le message qui précède s’adresse à Juan Nessy; j’aurais dû le préciser. Mais il me semble que la fonction « Répondre » est quelque peu défaillante…

  22. Ce que vous proposez a un nom et c’est tres a la mode, c’est la prohibition.
    La prohibition des paris sur les prix car vous pensez les prix comme les cigarettes, les alcools, mais vous oubliez que l’argent n’a rien d’indispensable, on peut organiser du troc, je te donne un lancement satellite contre trois immeubles, tu travailles pour moi et je te loge, etc, etc, avec au bout du raisonnement la dictature militaire, le marché noir, la corruption généralisée, non, vraiment ce que vous proposez est vraiment absolument inadmissible.

    1. Le troc est effectivement une catastrophe absolue pour l’organisation sociale des solidarités .

      C’est pourquoi la responsabilité de ceux qui mettent en danger cette organisation sociale par la tricherie est immense et ne peut être tolérée .

  23. Té : en parlant inglich…

    Connaissez-vous la différence sémantique ENORME entre :
    Free et libre..??
    Intelligence et intelligence..??

  24. Il me semble que le principe de l’exception culturelle pourraît être une piste de réflexion pour rendre inutile le protectionnisme. En effet, notre mode de prélèvement obligatoire pénalise nos entreprises et globalement notre activité économique. L’exception culturelle ponctionne sur la consommation des fonds qui serviront à la création. On pourrait appliquer le même principe pour lever une partie des fonds dont l’état a besoin et ainsi ne plus les prélever sur l’entreprise. C’est une façon de tenir compte de la porosité des frontières tout en gardant des moyens d’action pour un état.

  25. Peut-être, Yvan, mais il manque à nos contemporains la dose d’exaspération indispensable, du moins pour le moment…

  26. Nombre record de commentaires à propos de ce billet.
    Est-ce parce qu’on y a parlé « d’extraterritorialité par rapport à la morale » ?
    Merci Mr Jorion !

  27. Le protectionnisme,

    Comme si la menace venait de l’extérieur ! Zut alors. C’est qui qui achète chinois jusqu’à en perdre son emploi ?

    Vous me direz, ah ! oui mais mon pauvre, nous n’avons pas beaucoup d’argent alors on est obligé !

    Cela fait de la victime, alors le coupable ce grand méchant, ou qu’il est que je l’attrape ?

    Hors de moi, alors il faut que je me protège.

    Cela fait une frontière une limite entre moi et l’autre, mais zut alors, et si la limite je la posais plutôt entre moi et l’objet convoité, ça ferait quoi ?

    Peut être du désir ? Alors ça, sacrebleu, vite cachons donc tout ça avant que cela ne se voit …

    Drôle non ?

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