Cronos dévorant l’un de ses enfants, BFM Radio, lundi 8 février à 10h46

Cronos dévorant l’un de ses enfants

Le tableau de Goya, « Cronos dévorant l’un de ses enfants » m’est venu à l’esprit la semaine dernière quand on a commencé à parler des déboires de la Grèce d’abord, puis du Portugal et de l’Espagne.

Les noms de Bear Stearns, Lehman Brothers et Merrill Lynch vous rappellent peut-être quelque chose. Elles furent autrefois – jusqu’en 2008 –, les fleurons de Wall Street : trois des cinq grandes banques d’investissement qui faisaient sa gloire. Les deux autres, Goldman Sachs et Morgan Stanley existent toujours mais elles ont eu chaud : le 17 septembre 2008 le cours de Goldman Sachs perdait 20 % de sa valeur, celui de Morgan Stanley, 28 %. Elles se sont alors transformées précipitamment en banques commerciales pour pouvoir bénéficier des fonds de sauvetage distribués par la Federal Reserve.

Ce n’est plus un mystère aujourd’hui qu’elles ont chacune parié des sommes colossales sur la chute de leurs concurrentes. Le moyen qu’elles utilisèrent furent les fameux CDS, les Credit-Default Swaps. Je rappelle en deux mots que les CDS jouent pour quelqu’un qui détient un instrument de dette, le rôle d’une assurance, en lui garantissant que toute perte qu’il pourrait subir en raison du défaut de l’emprunteur lui sera remboursée. Mais le CDS permet aussi – et c’est là que la bombe à retardement se niche – à quelqu’un qui n’est pas exposé à un risque particulier de « s’assurer quand même ». Dans ce cas-là, le CDS équivaut à un simple pari pris sur la chute de celui qui fait l’objet du contrat.

Pourquoi est-ce que le fait de prendre un CDS sur un émetteur de dette peut précipiter sa chute ? Parce que la prime (de risque) du CDS est considérée par le marché comme une évaluation objective du risque de non-remboursement et que le taux qui est exigé de l’emprunteur va s’y ajuster. Si une foule d’acheteurs de CDS apparaît, elle peut provoquer la perte d’un emprunteur. En principe, le mécanisme n’a rien d’automatique. Mais on a affaire ici au même phénomène que sur les marchés à terme : il n’y a aucune raison pour que les prix spot s’alignent sur les prix à terme mais c’est pourtant ce qui se passe. Tout simplement parce que les opérateurs sur ces marchés considèrent que le prix à terme est une évaluation objective du prix futur et qu’il est plus prudent de s’aligner immédiatement sur lui.

Alors, les firmes de Wall Street se sont mangées les unes les autres parce que, comme pour Cronos et ses fils, il valait mieux dévorer qu’être dévoré soi-même. Comme il n’en reste plus beaucoup, elles s’en prennent maintenant, avec l’aide des hedge funds, aux États. Certaines de ces firmes s’assurent contre un risque qu’elles courent réellement si elles possèdent de la dette souveraine de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne. Mais d’autres ont une position « nue » sur des CDS et parient cyniquement sur leur perte. Elles ne s’arrêteront pas là : la Grande-Bretagne et les Etats-Unis suivront. Ces pays connaîtront le sort que Mr. George Soros avait fait subir en 1992 à la livre sterling.

Seulement, les États ne sont pas de simples firmes, et si les banques et compagnie, entrent en guerre avec eux, ils ne se laisseront peut-être pas faire. Une telle guerre serait alors sans merci.

Cronos dévorant ses enfants

Partager :

72 réflexions sur « Cronos dévorant l’un de ses enfants, BFM Radio, lundi 8 février à 10h46 »

  1. Paul Jorion écrit:

    “”Seulement, les États ne sont pas de simples firmes, et si les banques et compagnie, entrent en guerre avec eux, ils ne se laisseront peut-être pas faire. Une telle guerre serait alors sans merci.””

    Guerre monétaire en vue? Continuation “planétaire” de l’antagonisme historique, devenue enjeu universel, entre Hamilton et Jefferson qui, au bout de environ un siècle s’est soldé par la “victoire des hamiltoniens ” à la sauvette, en décembre 1913 pour la privatisation de la Federal Reserve, et nous y sommes toujours avec, Keynes aux orties, à nouveau, la montée des périls. Depuis cette victoire décisive, qui fut sans doute la moins spectaculaire de l’histoire, arrachée à la sauvette, dans l’indifférence générale et un hémicycle presque vide, ce 23 décembre 1913, la monnaie “fiduciaire” mondiale nommée dollar est dans des mains privées et est parvenue tout le long du siècle dernier à “faire la loi”, SA loi sur le monde. Malgré les lois (elles sont là pour la forme? Plutôt pour la frime) l’actionnariat privé règne sur le monde où il y a eu: la fin des empires, le Tsariste, l’Ottoman, de l’Autriche-Hongrie (ce dernier regretté à peu près unanimement), l’empire britannique, l’empire français et l’empire portugais, 2 guerres mondiales, l’utilisation de la bombe atomique, le règne du communisme sur la moitié de la planètes pendant 73 ans et non vraiment terminé à ce jour. Voici la “mouture” du monde financier s’étant hissé frauduleusement en amont du politique maintenant déchu. Au slogan marxiste d’autrefois: “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!” répond aujourd’hui en écho ce slogan que j’invente pour la circonstance: “Riches du monde entier, vous êtes unis dans la république universelle de l’argent-roi, le monde est à vous!”…

    1. “Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner ” Warren Buffet

    2. Buffet confond la guerre avec une bataille. Et la guerre financière avec la vraie. Exactement comme les nazis en Allemagne et les communistes en Russie (en changeant “financière” par “idéologique”). On sait comment ça s’est fini.

  2. @communisation

    Où voyez vous de libéraux dans le monde où nous vivons c’est le syndicat des banquiers et des financiers qui a eu le dernier mot dans la crise que nous vivons. Il a les mêmes principes que le votre : IL DEFEND SES ADHERENTS PLUTOT QUE LA COMMUNAUTE et est aussi nuisible que le votre.

    1. Oui peut-être bien,

      Mais ou voyez vous des libéraux spirituels se soucient d’abord du tout commerce matériel sur terre ?

      Mais quel est donc le livre de chevet de ces gens là, certainement pas les vieilles bondieuseries inutiles venant de la Bible hein Don Camillo, hein Fernandel ? Et dire qu’il y en a qui perdent encore le temps et leur vie à méditer les saintes écritures autrement sans la permission des grands prêtres du commerce et des sacrifices humains de plus, mais quelle perte de temps et d’argent pour la société vous ne croyez pas.

  3. Pas uniquement en Grèce grande machination infernale,

    ” Vous ne pouvez servir la justice et l’Argent ”

    ” Faites-vous des amis avec l’Argent trompeur ” (Luc 16,9)

    ” Vendre, acheter le pauvre pour une paire de sandales ” (2,6 ; 8,6)

    ” Voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter de la terre d’Égypte ” (Exode 32,4)

    ” C’est ma force et la puissance de ma main qui m’ont procuré toute cette richesse” (v.17)

    ” Gardez-vous de toute cupidité : si quelqu’un a du surplus, sa vie n’est pas tirée de ses biens” (Luc 12,15)

    ” Il suffira d’une seule heure… Le fruit que désirait ton âme s’en est allé loin de toi. Tout ce qui est raffinement et splendeur est perdu pour toi. Jamais plus on ne le retrouvera” (v.14)

    Au cœur de cette grande mascarade humaine, c’est le pauvre et l’opprimé lui-même qui est considéré
    davantage comme une marchandise de peu de poids, de peu de valeur, esclave d’un monde si désenchanté !

    ” Aaron prit l’or de leurs mains et le façonna au burin, et il en fit un veau de métal fondu. Ils dirent alors : ‘Voici tes dieux, Israël, qui t’ont fait monter de la terre d’Égypte” (Exode 32,4)

    ” Leur argent est devenu de l’écume, leur meilleur vin est coupé d’eau. Tes chefs sont des rebelles, complices des voleurs. Tous, ils aiment les présents, ils courent après les gratifications et les flatteries. Ils ne rendent pas justice à l’orphelin, et la cause de la veuve n’arrive pas jusqu’à eux ” (1,21-23)

    Les vaines valeurs marchandes masquent en réalité une grande fragilité, elles ne peuvent se maintenir sans faire régner davantage l’hypocrite, le tromperie, le mensonge, la violence, la brutalité, l’iniquité, la malice, la mort.

    La puissance mensongère des richesses marchandes accumulées détruit, avilit, achète, trompe et endort
    beaucoup trop de monde, grande ruine visible qui se prépare …

    1. “Les vaines valeurs marchandes masquent en réalité une grande fragilité, elles ne peuvent se maintenir sans faire régner davantage l’hypocrite, le tromperie, le mensonge, la violence, la brutalité, l’iniquité, la malice, la mort”

      C’est justement les postulats économiques de Friedman et consorts. L’homme est une sorte de bête fauve pour qui l’altruisme est plus absent que chez une troupe de requins. A cette liste d’adjectifs, on peut ajouter ce qui me semble la principale perversion: le cynisme.

      La finance devrait relire la bible. Les adorateurs du veau d’or finissent en général en exil à Babylone, malgré les prophètes (Jorion) qui les ont mis en garde!

  4. le 2 mars 2009 à 21:41 j’écrivai ce commentaire sur ce blog.

    “Dans la mythologie crétoise, on raconte qu’il fallait tous les 7 ans fournir à l’ogre “Minotaure” qui vivait au centre de l’île dans les montagnes, une belle quantité de chair fraîche sous forme de jeunes gens garçons et filles qu’on lui donnait en pâture pour apaiser sa goinfrerie et sa colère. Ce sacrifice et cette offrande faits, la vie reprenait alors “normalement” son cour.
    Aujourd’hui, à vous lire, il semble que le “Minotaure” soit devenu boulimique au point de vouloir avaler tout le monde… ce qui est une menace gravissime pour le moins puisque c’est le mot fin qui se profile.
    Je propose donc, de tuer le « Minotaure » car de toute façon il est appelé à mourir de faim.
    Point final.
    Général Jorion, dés demain matin les commentaires sont en ordre de bataille.”

    Il n’est jamais plaisant de se citer mais … ce moulin là (le blog) j’ai plaisir à le faire tourner… avec vous tous.

  5. Merci pour se très bon billet qui se veut pédagogue pour les non initiés comme moi. Cependant, Mr Jorion , il y a quand même un point que je ne comprend pas: Comment est fixé le montant du remboursement d’un CDS nu en cas de faillite de l’emprunteur ? Sur une assurance normale cela depend evidemment du montant qui a été investit, mais dans ce cas précis il n’y pas d’investissement ? La nature de ce remboursement peut-elle inciter des propriétaires de ce genre de produits financiers à acheter encore plus massivement afin de provoquer la faillite de l’emprunteur et du coup d’empocher un vrai pactole ??

  6. Une dernière question: L’emeteur de CDS, donc l’assureur si j’ai bien compris, peut-il lui même faire faillite s’il ne peut pas rembourser tout ses clients? Qu’est ce que cela impliquerai ?

Les commentaires sont fermés.