Sortir l’Europe du piège grec, par Jean-Pierre Pagé

Billet invité.

Décidément, notre monde a perdu ses repères. Joseph Stiglitz a brillamment démontré dans son dernier ouvrage (1) combien le corpus théorique qui avait fondé son fonctionnement économique avant la crise était défaillant. Aujourd’hui, tout est à repenser.

L’affaire de la dette grecque est, à cet égard, éloquente. Comme on pouvait s’y attendre, la population accepte difficilement le regain de rigueur demandé par les instances européennes mises en demeure par les marchés financiers. Et l’on ne saurait l’en blâmer. Certes les autorités grecques ont « fauté » dans le passé en maquillant leurs comptes… avec l’aide de la banque américaine Goldman Sachs. Mais qui ne l’a pas fait, d’une manière ou d’une autre ! Et surtout comment accuser spécifiquement l’Etat Hellène quand, depuis une trentaine d’années, au nom de la recherche du profit, il est implicitement admis que tous les coups, même les moins licites, sont permis et que l’on a fermé les yeux sur des pratiques, allant du recours généralisé aux paradis fiscaux pour échapper aux règles en matière de fiscalité au montage de « pyramides financières », en passant par la spéculation à travers la titrisation et les produits dérivés, tout autant ou davantage répréhensibles que la « cuisine grecque ».

Dans ces conditions, les cris d’orfraie des bons apôtres à l’égard des turpitudes grecques sonnent comme hypocrites. Plutôt que de surenchérir dans la rigueur, il vaudrait mieux laisser au nouveau gouvernement grec le temps nécessaire pour mettre de l’ordre dans ses affaires et prouver qu’il est capable d’imposer le plan de redressement drastique qu’il a élaboré. Au lieu de quoi, les commentaires méprisants et les exigences rajoutées ne peuvent qu’exacerber les tensions. Aurait-on oublié les émeutes passées ?

Et il serait dangereux et irresponsable de considérer qu’il s’agit de l’affaire des seuls Grecs, comme certains pays-membres de l’Union européenne – en particulier l’Allemagne – pourraient être tentés de le penser. C’est là que l’on peut pointer certaines des lacunes les plus graves de la construction européenne qui devrait être conçue comme une communauté d’intérêts et non comme une coalition de nations. On ne peut pas se permettre de « laisser tomber » un membre de la zone euro sauf à risquer d’engendrer un processus de « dominos » selon lequel tous les autres pourraient être menacés de proche en proche, y compris l’Allemagne en bout de chaîne. Les « marchés », laissés libres de spéculer à leur guise et à l’affût de gains « juteux » n’attendent que cela.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur l’usage que l’on fait du nom du FMI, à la fois Père La Rigueur et Père Fouettard. Il y a un grand aveuglement à présenter cet organisme comme détenteur infaillible d’un savoir universel. Il suffirait donc de faire appel à lui : « le FMI sait faire » ! Il ne s’agit pas ici de dénier à ses collaborateurs leurs qualités professionnelles, mais il ne faut pas oublier à quelles conséquences désastreuses ont conduit les plans d’ajustement des finances publiques (leur domaine de compétence privilégié) dont ils ont dirigé la mise en œuvre pour guérir les pays malades, à commencer par les expériences catastrophiques menées en Asie du Sud Est et en Amérique Latine, sans omettre la lourde responsabilité de cet organisme dans la débâcle russe au cours des années 90. La « machine » FMI, trop sûre d’une technique standard qui est le reflet de l’idéologie dont la crise a révélé les failles, a tendance à négliger les composantes politiques, sociales et culturelles des situations des pays qu’elle traite. En outre, par un trop rapide oubli du contexte actuel, on recommence à mettre l’accent sur les dérives de la dette publique, comme si l’on ignorait que, dans de très nombreux pays (notamment de l’Europe de l’Est), c’est le gonflement de la dette privée qui les met en difficulté et comme si l’on oubliait que, il y a près de deux ans, la consigne était d’ouvrir les vannes de la dépense publique pour sauver la planète de l’asphyxie.

Par ailleurs, il paraît prématuré de penser que – tirant les leçons du passé – le FMI aurait significativement changé ses méthodes et sa doctrine. Ses interventions en cours en Europe de l’Est montrent que, malgré les discours novateurs de son Président, les méthodes appliquées par ses praticiens n’ont guère évolué. Les Lettons comme les Hongrois peuvent en témoigner. Et il serait présomptueux de croire que les Grecs sont prêts à endurer ce que ceux-ci connaissent actuellement. Enfin, l’on peut relever une contradiction entre les propos que se permet l’économiste en chef du FMI, à juste titre d’ailleurs, sur la nécessité d’un assouplissement des normes que se fixent les banques centrales en matière d’inflation et les recommandations que continuent à dicter ses collaborateurs. Comme pourrait l’écrire Joseph Stiglitz, ceci témoigne de la difficulté de passer d’une approche macroéconomique à une approche microéconomique, ainsi que du désarroi qui règne aujourd’hui dans les esprits en matière de théorie économique, alors même que l’on constate que les « bonnes vieilles méthodes » sont de moins en moins applicables.

Alors, que faire ? Ceci peut se décliner en trois temps.

En premier lieu, laisser au Gouvernement grec le temps de réussir son programme, en stoppant (s’il n’est pas déjà trop tard) la surenchère d’exigences à son égard.

En second lieu, sans faire de la réussite de ce plan une condition, assurer celui-ci d’une véritable solidarité financière européenne comportant l’engagement de lui venir en aide si nécessaire, quitte à trouver des moyens transitoires compatibles avec les Traités. La situation est particulièrement grave et l’on ne peut pas se contenter de demi-mesures et des errements passés.

En troisième lieu – faut-il le redire ? – entamer réellement et significativement une action en vue de combattre la dictature des marchés (certains commentateurs n’ont pas hésité à parler de « guerre des marchés contre les Etats » !). Certes, une telle action est rendue très difficile par le fait qu’elle nécessite des accords au niveau international (les accords du G20 n’en sont qu’une pâle préfiguration) et prendra beaucoup de temps. On en connaît les principaux points d’application : réglementation stricte et limitation des activités portant sur la titrisation, les ventes à découvert et les produits dérivés (par exemple, interdiction des CDS sur les dettes souveraines), réforme du système des agences de notation… Mais il convient de la mettre en œuvre tout de suite avec vigueur. Jusqu’à quand laissera-t-on les hedge funds mettre en danger impunément la santé des Etats et de l’Union européenne ? Faut-il souligner combien il est amoral d’obliger, pour satisfaire l’appétit de quelques uns, les pouvoirs publics des pays attaqués par la spéculation à imposer au plus grand nombre des mesures d’ordre budgétaire et monétaire préjudiciables à leur bien être ? Jusqu’où ira-t-on avant de réagir ? Nous ne sortirons pas de la crise actuelle sans une profonde transformation de notre système économique.

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(1) Le triomphe de la cupidité, Joseph Stiglitz, Editions Les Liens Qui Libèrent, Paris 2010. On pourra se référer aussi à : Les trous noirs de la science économique, Jacques Sapir, Albin Michel, Paris, 2000 ; La trahison des économistes, Jean-Luc Gréau, Le Débat Gallimard, Paris, 2008 ; Penser l’après crise. Tout est à reconstruire !, Jean-Pierre Pagé, Autrement, Paris, 2009.

(2) Ce dont témoigne l’article du Wall Sreet Journal du 26 février – dont des éléments ont été repris dans Le Monde du 27 février – relatant comment les dirigeants des « plus grands et plus célèbres hedge funds » se seraient réunis au début du mois de février à Manhattan pour évoquer une stratégie permettant de « faire glisser l’euro jusqu’à un niveau de parité avec le dollar », dans le dessein de « faire beaucoup d’argent ».

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146 réflexions sur « Sortir l’Europe du piège grec, par Jean-Pierre Pagé »

  1. Une incidente dans ce dialogue passionnant concernant la valeur et le rôle du travail. Les contacts que j’ai autour de moi me font penser qu’il n’y a pas chez les “jeunes” un “manque de désir de travail”. Bien au contraire, ils souffrent terriblement de ne pas trouver de travail et le perçoivent avec un sentiment d’exclusion de la société. Toutefois, une précision : ils ne sont pas prêts à accepter n’importe quel travail et souhaitent que celui qu’on leur propose corresponde à la formation qu’ils ont reçue et aux études qu’ils ont faites, ce qui est de moins en moins le cas. Il y a là une grande différence par rapport à la situation qui prévalait jusqu’aux années 80 dans nos pays de l’Occident. A cette époque, on pouvait raisonnablement espérer obtenir un emploi en conformité avec ses études et ses aspirations. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le taux de chômage des jeunes est énorme et ceux qui cherchent un emploi en sont réduits à accepter ce qu’on leur propose (bienheureux s’ils en trouvent un). Ceci est la conséquence d’une évolution économique caractérisée par la désindustrialisation et certains excès de délocalisations engendrés par le dogme de la libération généralisée des échanges à tout prix, ainsi que par une mauvaise répartition des ressources.

    1. Mes quatre enfants en âge de travailler : rapport entre l’activité qui les fait vivre et leur formation :

      Rapport direct pour l’activité principale mais doit suppléer par une activité complémentaire ayant un rapport éloigné : 1

      Rapport direct mais à un niveau de qualification très inférieur à la formation : 2

      Aucun rapport : 1

      Je vais m’ajouter à l’échantillon, sur un certain nombre d’années : activité en rapport avec ma formation : 20 %, sans rapport : 80 %.

    2. Le problème, en dehors du secteur réglementé ou artistique, me semble surtout lié à une formation professionnelle trop spécialisée et pas assez axée sur l’adaptabilité, la créativité, les langues, les fonctions de base de l’entreprise…

      La mondialisation tend à faire converger les salaires à compétences identiques, c’est le vent de l’histoire et il nous est actuellement défavorable.

      Dans certain pays, postulant et entreprise considèrent presque uniquement le niveau d’étude
      comme filtre de base(bac +2,+3,+4..), mais c’est surtout la personnalité du candidat d’un coté et l’image de entreprise de l’autre qui est déterminant. Il y a plus d’ouverture et moins de préjugés réciproques.

      Mais le sujet est si vaste…

  2. @ tous,

    c’est bien pour tous les aspects (et ils sont nombreux) de cette question
    du “travail” qu’il serait bon de le mettre au centre d’une vaste réflexion…

  3. @ Fab 8 mars 2010 à 10:09
    Soyez rassuré (ou ée) je ne crois pas avoir mal lu votre intervention ; en tous les cas je l’ai bien reçue, c’est-à-dire positivement. Car, même lorsque les visions s’opposent, il y a toujours un grand intérêt à saisir les nuances de leur expression afin de mieux connaître ceux qui les portent et, si possible, intégrer leur perception dans la propre idée que l’on se fait d’un problème.

    Ainsi, je suis un peu surpris, lorsque vous évoquez à peu près dans ces termes : « ces travaux dénués de sens qui se propagent comme la peste au point de devenir la norme pour les générations futures ».

    Je vous remercie par avance de donner quelques exemples concrets pour illustrer votre propos.

  4. A côté de chez moi, il y a une bijouterie, et devant cette bijouterie, sur le trottoir, dehors, sans aucun abri, ….. et pas même un strapontin, toujours debout, ni le droit de lire un bouquin, ni d’écouter la radio, …. un vigile , …. et pour chaque jour un vigile différent ….
    Ce métier de vigile est un métier dont la mise en vogue est assez recente, mais qui date d’avant la mode des caméras, ….

    Je remarque aussi le démarcheur par téléphone, … Par exemple, celui qui vous dérange , parfois de deux à trois fois par semaine, -bien sûr à chaque fois, c’est un démacheur différent-, cela pour vous proposer des fenêtres ou des volets, parce que exonération ou réduction d’impôt, cela cependant que vous êtes locataire dans un immeuble, et que bien évidemment les locataires ne s’occupent pas de démolir les façades …
    Ce métier-ci aussi est d’une mise en vogue recente, un même démarcheur peut appeler plusieurs fois dans l’année pour des marchés différents, je ne comprends pas trop sa situation, mais elle n’a pas l’air d’être du tour sur le ton de la voix qu’il se donne, …

    sans doute existe-t-il d’autres métiers, un peu comme ceux-là, …..
    et qui aussi on fait vogue ….

  5. jducac,

    Cécile a commencé une liste.

    Le plus simple est encore de regarder autour de soi, d’observer son prochain ou de lui parler afin de savoir s’il est satisfait de son travail, s’il le trouve intéressant ou valorisant, ou s’il s’en sent l’esclave. Comme l’autre qui s’est assise au bord de la rivière Piedra, à mon avis si vous prenez le temps de faire cet exercice d’observation sur le bord de n’importe quel périphérique, métro ou autre voie d’accès à l’usine à gaz…vous risquez de pleurer.

    De pleurer et de vous dire, merde, ça pourrait être tellement beau, les gens pourraient être tellement heureux le matin en se rendant à leur travail :

    Pour aller fabriquer ou vendre des produits pour satisfaire le besoin humain et naturel de surconsommation de leurs frères humains, et dont ils ne savent rien : d’où viennent-ils et par qui ont-ils été fabriqués ? Sont-ils sans dangers pour l’homme ou pour la nature ? Sait-on les recycler ? ETC.

    Pour aller produire, tuer, conditionner et vendre de la viande-poisson-légumes-céréales-fruits-ETC. pour le gavage de leurs frères humains et dont ils ne savent rien : est-ce que je suis dans une chaîne de gavage de mon frère humain par de la merde ? Est-ce que je suis dans une chaîne qui appauvrit et pollue la terre où mes frères humains et mes cousins animaux habitent ? ETC.

    Voyez jducac, je préfère m’arrêter là, une “boule” commence à se former dans mon ventre, mes yeux commencent à picoter, alors que je n’ai même pas abordé ce que les spécialistes du cloisonnement humano-intellectuel appellent le tertiaire !!!

    Ils vous restent trois questions en suspens (http://www.pauljorion.com/blog/?p=8775#comment-63274). J’en ajoute une autre, je serais tenté de dire pour rire : et s’ils savent, c’est mieux ou c’est pire ?

    1. @ Fab 10 mars 2010 à 20:48
      Bien vu Fab. Je manque de temps actuellement et fais beaucoup d’erreurs d’orthographe et aussi de lecture. En fait je n’avais pas pris en compte, dans ma réponse du 10 mars 2010 à 12:04 , le contenu de votre commentaire du 9 mars 2010 à 07:06 . Rassurez-vous, ça n’est pas une fuite de ma part, mais une fuite du temps que je n’arrive pas à retenir.

      A votre interrogation « Est-ce que je suis dans une chaîne qui appauvrit et pollue la terre où mes frères humains et mes cousins animaux habitent ? » je réponds : oui.

      Cela fonctionne ainsi dans un espace fini cela aura donc forcément une fin. Cela fonctionne aussi ainsi depuis des millénaires mais, au régime actuel, cela pourrait bien s’arrêter très rapidement, avant même l’épuisement des métaux et l’énergie fossile économiquement extractibles.

      Le problème des déchets et du réchauffement ne me semblent pas les plus critiques, donc les plus urgents à traiter. Je pense qu’ils sont mis en avant pour conditionner en douceur les masses humaines, lesquelles sont encore bien plus difficiles à gérer que les dernières ressources de la planète.

      Ce ne sont peut-être pas les milliards d’êtres les plus démunis de la planète qui posent le plus de problèmes. Non, ce sont ceux des pays développés qui ont reçu une éducation encore insuffisante et souvent un conditionnement idéologique tels qu’ils ne sont pas du tout préparés à réduire leurs besoins de consommation matérielle superflue. L’augmentation du pouvoir d’achat, la croissance, la défense des acquis etc … sur lesquels certains veulent faire se fonder l’espoir des foules afin de conserver ou d’acquérir le difficile pouvoir de les conduire, me semblent relever du mensonge ou de l’ignorance. L’un et l’autre étant aussi coupables.

      Il faut changer les mentalités. L’humanité en a besoin. C’est le besoin des hommes. C’est donc un immense travail. Mais il faut aussi voir que, parce qu’ils sont hommes, les hommes en ont le potentiel. Il faut donc trouver et multiplier les géniteurs qui l’ont compris et qui sont prêts à donner une nouvelle vie, plus spirituelle et morale à l’humanité.

      Le présent et le passé récent, trop matérialistes, débouchent sur un futur sans espoir.
      Tant qu’il y a de la vie, il ya de l’espoir, dit-on. Aujourd’hui, certains commencent à bien mesurer que sans espoir il risque fort de ne plus y avoir de vie, dès demain. Il faut donc redonner espoir, mais sans mentir. Fini la démagogie, fini le populisme, il faut parler vrai. C’est là qu’on voit l’habileté de l’astuce religieuse consistant à placer l’espoir après la vie. Cela permet presque d’expliquer pourquoi certains s’emploient à vouloir détruire et donner la mort sans scrupule.

      Si la force et l’efficacité de notre « machine humanité » est le résultat de l’exploitation de la spécialisation, de l’effet d’échelle, des échanges, et de l’effet de levier permis par la capitalisation, pour tout ce qui concerne les acquis matériels, sa faiblesse m’apparaît venir de la perte des valeurs morales dont l’acquisition la plus efficace me semble relever, comme la vie de base, d’une transmission au plus près des gènes. Qu’en pensez-vous ?

      Pouvez-vous développer un peu vos idées sur le tertiaire ?

  6. @ Cécile dit : 8 mars 2010 à 15:41
    Merci Cécile d’avoir exprimé votre avis. A juste titre, vous avez critiqué les que…que… Dorénavant, j’y veillerai en pensant à vous et aux progrès engendrés par l’écoute des autres.
    Vous-même avez mis 2 « que » dans la seconde de vos phrases, pourtant très courte. De ce fait, je me sens un peu pardonné.

    Mais l’essentiel n’est pas là. Le fond, s’il est compréhensible, importe bien plus que la forme. Ainsi, j’ai noté votre accord sur ma vision des rôles, missions et devoirs de chacun d’entre nous au regard des autres générations. C’est très réconfortant de constater un accord sur les fondamentaux de notre raison d’être.

    J’ai moins bien apprécié, par contre, votre patati patata accolé à « vivre au crochet des autres ». Cela me déçoit et tend à indiquer votre acceptation de tels comportements. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ? Une telle situation vous touche-t-telle, directement ou dans votre entourage ?

    Vous semblez aussi être marquée par les questions de rémunération ou de non rémunération, par les questions d’échelle des salaires et par l’argent. L’argent, toujours cet argent, très souvent exécré, notamment sur ce blog pourtant tenu par Paul Jorion l’auteur de l’Argent mode d’emploi. C’est un comble !

    Personnellement, ayant pourtant débuté ma vie dans un milieu où il manquait, je n’ai jamais eu d’aversion pour ce qui est avant tout un moyen d’échange commode au sein de nos grandes communautés humaines. Ce moyen existe depuis des millénaires et, je l’espère, subsistera encore pendant des millénaires à condition de nous employer à bien gérer l’évolution de notre civilisation.

    Du fait de l’éducation morale dispensée dans ma famille, l’argent, la richesse des autres, ne nous ont jamais posé problème d’envie ou de jalousie.
    La devise était : «pour avoir de l’argent tu dois travailler». Elle n’était pas propre à ma famille, mais je crains qu’elle ait beaucoup perdu de sa force d’antan. Le discours ambiant aujourd’hui laisse plutôt entendre que l’on peut faire de l’argent aussi facilement et naturellement que l’on fait ses besoins.
    Cette règle simple, « pour avoir de l’argent, tu dois travailler » ou « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », m’a permis d’être très heureux jusqu’à ce jour, y compris dans mon travail, en y occupant des postes depuis celui de modeste OS jusqu’à celui de cadre dans l’industrie.

    Je pleins sincèrement tous ceux qui, tout en déclarant leur mépris de l’argent, convoitent celui des autres. Ils capitalisent ainsi de la haine à l’égard de leurs congénères. En final, le mépris d’eux-mêmes les gagne alors qu’ils ont probablement du potentiel. Ils se retrouvent dans une situation qui les prive du premier besoin des hommes : le bonheur simple, la satisfaction de soi, la reconnaissance des autres.

    Cette situation n’est pas toujours le fait des individus directement concernés par ce fléau. Leur entourage familial porte souvent une large responsabilité dans l’affaire, pour diverses raisons.

    Par idéologie politique, il y a dans certains milieux une imprégnation depuis la plus tendre enfance visant à montrer l’argent comme une chose immonde qu’il vaut mieux condamner a priori sous prétexte que ceux qui en possèdent sont de mauvaises gens. D’après mon expérience, ça n’est pas le cas le plus général.

    Par excès d’ambition ou manque de modestie, certains parents emboîtant les discours officiels, ont laissé croire à leurs enfants qu’il suffisait de poursuivre des études longues pour prétendre à des situations de nababs. Certes de telles situations existent, mais pas pour tous ceux qui se sont engouffrés dans des voies d’autant plus faciles qu’il n’y avait très souvent aucune sélection. La sélection arrive alors nécessairement au moment de l’embauche ou à l’issue de stages. Elle provoque alors doute de soi, aigreur, révolte ou abandon.

    En fait, ces parents pétris d’idéologie ou ambitieux, ont, d’une certaine manière, menti à leurs enfants. Leur seul recours, suite à leur manque de clairvoyance, est d’accuser les autres et de s’en prendre à une société qui ne fait pas suffisamment de place à leurs enfants.
    Il leur reste aussi la possibilité de réinvestir en empruntant les voies que préconisaient la sagesse et la morale traditionnelles. Trop ringardes peut-être ?

  7. @ Cécile dit : 8 mars 2010 à 17:30 et Fab dit : 9 mars 2010 à 07:06

    Merci à tous les deux d’avoir apporté des éléments permettant de poursuivre le débat et d’approfondir la réflexion des uns et des autres sur le travail.

    Pour mieux faire passer mon message, « il faut vénérer le travail », je m’arrêterai sur l’exemple du vigile. Le fait qu’il soit cité en premier par Cécile n’est peut-être pas le fait du hasard, même si c’est, tout simplement, le premier qui lui soit venu à l’esprit.

    Le vigile fait en effet partie de ces métiers qui se voient et, pour qu’ils se voient sans équivoque, ils s’exercent en tenue, en uniforme, parfois avec arme. Je sais, l’uniforme de nos jours, n’inspire en général pas les foules, surtout si elles sont jeunes, désoeuvrées, se considèrent d’avant-garde et au dessus de ces métiers de merde qui sont les rares à être proposés à condition de ne pas avoir un casier trop chargé. C’est vrai, ça n’est pas donné à tout le monde.

    Rien que pour cela, ce métier mérite respect et considération de ma part, car il suppose d’être un homme (femme) qui s’est en général bien tenu avant d’entrer dans cette profession. En élargissant le champ d’analyse on s’aperçoit que ce métier appartient à la grande famille des gardes et gardiens. Garde champêtre, garde chasse, garde frontière, garde côtes, gardien de nuit, gardien de la paix, garde mobile, garde national, garde forestier, garde barrière, garde du corps, garde malade, garde d’enfant, garde suisse au Vatican, garde d’honneur à Westminster, garde des sceaux etc… Le dénominateur commun à toutes ces fonctions n’évoque pas pour moi, l’inutilité même si parfois ces postes sont avant tout destinés à afficher ou à rappeler l’importance des autorités ou des personnes qu’ils servent. Tous portent un sens.

    En revenant au vigile de la bijouterie, il est évident qu’il assure le besoin de sécurité attaché à ce lieu et à ceux et celles qui y travaillent. Pourquoi ces personnes n’auraient-elles pas droit à un minimum de protection, ne serait-ce que symbolique, étant donné l’aspect parfois dangereux du métier qu’elles exercent. Le droit à la sécurité dans le travail est une chose à juste titre admise dans nos sociétés. Pourquoi telle vedette sportive ou autre aurait-elle droit à un cordon de sécurité pour être protégée de ses congénères fanatisés alors qu’il ne faudrait rien faire pour la vendeuse en bijouterie.
    Pire encore, pourquoi devrait-on déifier tel grand sportif, certes doué pour frapper dans un ballon, et ne pas tenir en considération et respect les métiers de gardiens de stade et de gardiens de la paix anonymes qui le protègent en prenant des risques avérés ? Le métier de grande vedette, et le métier de vigile permettent à l’un comme à l’autre de travailler pour les besoins des hommes. Ils sont donc utiles et méritent considération l’un comme l’autre, au même niveau.

    Pour tout dire, comme la plupart des garçons de ma génération, j’ai moi aussi été amené à assurer un métier s’apparentant à celui de vigile, lorsque j’ai fait mon service militaire. Il m’est arrivé de monter la garde dehors sous la pluie, debout, sans même la possibilité de lire un livre, la nuit, totalement isolé aux confins d’une base aérienne, avec la frousse au ventre, sans être payé.

    Dans ma chambrée, mes voisins étaient l’un paysan breton totalement illettré, l’autre un conseiller de préfecture, sursitaire. Nous avons alors, les uns comme les autres fait le même travail, quel que soit notre classement en bac +++++++ au —– nous étions solidaires et nous nous aidions mutuellement car nous étions incorporés dans la même classe, la 55 ; cela faisait corps malgré les différences de statuts sociaux. Cela permettait aussi d’être une école d’humilité et ainsi de ramener sur un pied d’égalité tous les hommes, ce qui était très utile à ceux qui auraient pu se sentir supérieurs aux autres.

    Pour revenir, au métier de vigile, j’ai prêté ce matin une attention plus attentive à celui, toujours le même, qui officie en uniforme à l’entrée ou à la sortie de mon supermarché de quartier. Ces caractéristiques athlétiques d’origines africaines ne l’ont pas conduit à être une grande vedette sportive mais ont certainement dû aider à son recrutement à ce poste. J’ai remarqué depuis longtemps qu’il exerçait son métier avec beaucoup d’application, de sérieux, d’aisance, de dignité et de fierté même, au point qu’il donne l’impression d’être heureux dans son travail. Je me suis dit que l’entreprise qui l’emploie avait dû le remarquer comme moi et je me suis mis à rêver. Me remémorant les temps où je pouvais agir pour la promotion de ceux dont on m’avait confié l’animation, je me suis dit que c’est ce type de travailleur que j’aurais pris en considération en vue de lui ouvrir une voie de promotion, en tant que chef d’équipe ou formateur dans sa spécialité, même s’il n’a pas de bac++++.

    En effet, la société telle que je la conçois et que je l’ai pratiquée, doit accompagner les hommes de bonne volonté, surtout s’ils font tout ce qu’ils peuvent pour donner le meilleur d’eux mêmes, généreusement, par amour pour leur métier et leur volonté de bien servir leurs congénères malgré la modicité de leur rémunération. Ca ne coûte rien de donner le meilleur de soi, quand on a décidé de consacrer son temps à du travail. Quand on inscrit son action dans un esprit de générosité, on donne de son cœur à l’ouvrage sans même connaître personnellement ceux qui en bénéficient. Quand on en prend conscience on se sent grandi et je plains sincèrement ceux qui, bernés par leur orgueil, leur égoïsme ou leur pingrerie, se privent du bonheur d’être heureux dans leur travail.

    Sur une autre file, ouverte par Didier, on aborde cette notion du don.
    http://www.pauljorion.com/blog/?p=8815
    Personnellement, depuis ma jeunesse je l’ai approchée aussi en allant jusqu’à mesurer combien le processus « donner, recevoir, rendre » pouvait très bien fonctionner au niveau de soi-même, sans qu’il y ait nécessité d’une tierce personne identifiable ou identifiée autrement que par « nos semblables » ou « l’humanité ». Je pense que c’est pour cela que j’ai été heureux au travail et dans la vie.
    Mon expérience personnelle m’a aussi appris que l’on finit toujours par être payé, un jour. Lorsque la vie, notamment professionnelle, m’a gratifié d’un bienfait, je me suis toujours efforcé de me remémorer les efforts fournis antérieurement et qui n’avaient pas été récompensés afin de leur attribuait ce qui m’arrivait.C’est une très bonne façon de renouveler ses efforts et sa générosité en attendant la prochaine récompense. C’est un peu en ce sens que j’interviens sur ce blog en faisant don de mes réflexions issues d’une expérience de 75 ans et en espérant être ainsi utile aux autres, très nombreux dans les jeunes générations à ne pas avoir trouvé les clés du bonheur simple dans le travail. Il est, à mon avis, à la portée de tous. Quand serai-je récompensé ? Peu m’importe, j’aurai fait de mon mieux et ma récompense je me l’accorde dès aujourd’hui.

    1. jducac

      Comme disait ma grand-mère il n’y a pas de sot métier il n’y a que de sottes gens, même si pour ma part je considère qu’il y a tout de même des métiers inutiles, dont on se passerait parfaitement, comme celui de spéculateur, par exemple !

      Concernant les vigiles je m’interroge tout de même sur la multiplication de leur nombre.
      La prolifération de cette profession n’est-elle pas l’indication que notre société a un sérieux problème avec la sécurité ? Et si oui ce problème d’où vient-il ?

      IL me semble que cette prolifération, tout comme celle d’un certain nombre d’autres métiers, est directement liée au raidissement d’une société capitaliste qui a multiplié les produits de consommation et les lieux ostensibles pour l’achat de ces produits ainsi que les moyens de susciter artificiellement les besoins, si bien d’ailleurs que le marché est ainsi fait que le non achat de certains type de produits vous exclue de facto de la société.

      De même plus l’insécurité sociale augmentait avec la montée du chômage, plus on constatait une tendance à sécuriser les biens mis en circulation. Une certaine droite réactionnaire à beau jeu de stigmatiser les incivilités, il me semble que le mal est d’abord social et que les incivilités même si elles sont malvenues évidemment, croissent sur un terreau socio-économique, celui de la crise larvée et maintenant avérée de notre système et société capitalistes.

      Pas plus tard que ce soir il se trouve qu’il a été question de vigiles lors du cours de peinture auquel j’assistais. Notre professeur nous a raconté comment dans certains musées parisiens au fil des années on a remplacé les gardiens maison par des vigiles, c’est à dire des personnes employées par des sociétés de service. Autrement dit la fonction traditionnelle de gardien a été exernalisée.

      Notre prof nous a donc raconté, qu’un peu naïvement peut-être, lors d’une expo dans un musée parisien, quémandant poliment auprès d’un vigile quelque renseignement à propos d’un tableau, s’est vu répliquer un : “c’est quoi le problème ?!” Comme si ce vigile s’était senti agressé par une telle question, pourtant bien bien naturelle dans un tel lieu. Notre prof nous expliqua ensuite qu’auparavant les gardiens de musée étaient des personnes intéressées par l’art qui voyaient dans ce job une façon de gagner leur vie, ce qui les prédisposait à un certain intérêt pour les oeuvres d’art exposées, même s’il n’étaient pas forcément spécialistes.

      Bref, ce ne sont pas ces vigiles qui sont à blâmer. Ils sont comme la plupart des gens, ils ont trouvé là un job alimentaire qui leur permet de gagner leur vie. Certains y trouvent peut-être du plaisir, et pourquoi pas d’ailleurs, car de nos jours avoir un travail est tout de même l’accès à une certaine sociabilité.

      Non, ce qui est à blâmer c’est un système qui fait, par exemple, des musées des entreprises commerciales, au lieu qu’elles soient ce qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être, des lieux de convivialité et de culture.
      Bref, en de nombreux domaines, on trouve de plus en plus de fonctions qui n’ont pas pour but premier de rendre service à la collectivité mais de servir d’abord une logique économique où l’humain n’a tout simplement pas de place. Bien entendu l’univers du travail ne n’est pas forcément toujours l’enfer, car si le travail en lui-même n’est pas épanouissant, chacun essaie, au jour le jour, du moins quand cela est possible, de rendre les choses vivables à travers les relations informelles qu’il s’établissent avec les collègues ou une avec par exemple une clientèle, mais, au total, l’entreprise contemporaine n’est pas le lieu de l’épanouissement et de la création de richesses collectives. Il y a un hiatus entre d’une part les fins, contenus et moyens des activités productives et d’autre part les aspirations individuelles et collectives. Ou plutôt s’il y a aspiration individuelle assouvie au travail c’est le plus souvent que cette aspiration coïncide avec une logique d’entreprise. Autrement dit que le travailleur en ce cas trouve du plaisir dans le pouvoir économique qu’il exerce dans le contexte d’une société hyper compétitive dont il épouse les valeurs. Autant dire que cela ne concerne qu’une minorité, cette minorité que pourtant on survalorise.

      Bref, il faut d’urgence dévaloriser le travail hyper compétitif !

    2. @ Pierre-Yves D. 11 mars 2010 à 23:46
      Il y aurait beaucoup de commentaires à faire suite à votre intervention tranchée. Je me contenterai de ne retenir que la dernière phrase : « Bref, il faut d’urgence dévaloriser le travail hyper compétitif ! »
      Reconnaissez qu’au niveau national, il nous faudra toujours importer au moins de l’énergie fossile et des métaux (minerais) tant qu’il y en aura. Il nous faudra bien vendre pour équilibrer notre balance des paiements. Sur ces ventes, il nous faudra bien être attractifs, donc compétitifs. Comment ferez-vous étant donné que l’on perd déjà nos emplois et notre niveau de vie, à cause de notre moindre compétitivité par rapport à de nombreux pays ?

    3. Jducac,

      Mon point de vue est tranché sans doute parce que le système “hyper compétitif” est lui-même très tranchant. 🙂

      Vous faites le constat qu’il existe un système dont la logique est la mise en concurrence de tous contre tous ou, ce qui revient au même, des nations entre elles, via des pouvoir financiers jusqu’ici laissés hors de tout contrôle et que l’on empêche guère de nuire.

      Face à cette situation il y a deux attitudes possibles. La première est de penser qu’il faut seulement s’adapter, et tant pis pour les faibles ou les perdants, et même tant pis pour l’humanité entière qui en pâtit ou en pâtira collectivement. La seconde c’est de ne pas se satisfaire de cette situation, et alors il s’agit d’en faire l’analyse la plus pertinente possible pour s’en défaire. J’admets que la tâche est immense, mais il faut bien commencer quelque part, et ce quelque part, selon moi, commence par le refus de l’inacceptable.

    4. @jducac
      vous dites : Ils sont donc utiles et méritent considération l’un comme l’autre, au même niveau.

      mais alors pourquoi n’ont-ils pas le même salaire ??

    5. @ Louise 12 mars 2010 à 23:24 et a tous ceux qui souhaitent s’exprimer sur le sujet.

      Pourquoi la vedette de football et le vigile n’ont pas le même salaire ?

      Ma réponse, donnée de façon volontairement provocante, est la suivante : C’est normal, celui qui satisfait les besoins d’un plus grand nombre gagne plus. C’est la base des progrès de l’humanité.

  8. jducac,

    Je n’ai pas perdu le fil mais je ne comprends pas le “et Fab dit : 9 mars 2010 à 07:06” dans votre avant-dernier message sur ce billet.

  9. A propos des vigiles et du travail en général.
    J’ai un fils qui est vigile, ou plutôt agent de sécurité, comme on dit maintenant.
    Son premier chef appréciait sa rigueur et ses compétences acquises après avoir passé quelques années à l’armée. Il lui avait donné des responsabilités et augmenté son salaire.
    Depuis que le chef a changé, rien ne va plus. Le nouveau l’a retrogradé et a baissé son salaire, il ne lui paye pas ses heures supplémentaires.
    Résultat, mon fils a été obligé à 33 ans d’aller vivre chez son père parce qu’il ne pouvait plus se payer un loyer !
    Pourtant voilà un garçon qui est tout sauf un flambeur!
    Oui, il a un téléphone portable ! Mais c’est pour son travail !
    Et une voiture, non pas le dernier modèle, mais c’est aussi pour pouvoir travailler !
    Et non il ne part pas en vacances !
    Aujourd’hui c’est : pas de portable, pas de voiture pas de travail !
    Quant aux jeunes, ils veulent travailler ! Et ils “s’en donnent” croyez moi !
    Je connais une toute jeune femme qui venait à son boulot en scooter alors qu’elle était enceinte !
    Tout çà pour des emplois sous payés, avec des employeurs qui font tout pour contourner le code du travail!
    Vous pouvez travailler 44 h par semaine sans avoir d’heures sup.
    Tout simplement parce que vous ètes en remplacement avec 2 contrats, l’un de 14 h et l’autre de 30 h, par exemple !
    Le décompte des pauses du temps de travail est devenu le sport favori des employeurs.
    Ainsi si je suis “du soir” càd que je travaille de 14 h à 21 h j’ai droit à une pause de 1/2 h à 16 h.
    Cette pause est payée car je reste à la disposition de l’employeur.
    Mais j’ai intérêt à prendre mon repas à ce moment là car ensuite, plus rien jusqu’à 21 h.
    Tout est calculé au plus juste pour obtenir d’un employé le maximum en lui donnant le minimum
    Le problème est que ce minimum, une fois retiré les dépenses obligatoires pour pouvoir l’obtenir ne permet tout simplement pas de vivre càd payer un modeste loyer, les factures qui vont avec, et de quoi se nourrir !

    1. @ Louise, 12 mars 2010 à 08:53
      J’ai l’impression d’avoir retrouvé ma sœur.

      Pour votre fils vigile, je comprends que c’est désagréable de se voir ainsi rétrogradé.

      Malheureusement ça n’est pas le seul cas ni la première fois que cela arrive. Hormis les cas de fonctionnaires (j’en ai été un pendant un temps) où la rétrogradation et la réduction de salaire sont pratiquement impossibles, sinon exceptionnelles, ces mésaventures existent depuis la nuit des temps. Certaines disgrâces, justifiées où non sont restées célèbres. Personnellement, j’en ai subi une au dernier poste de ma carrière, et en finale, elle m’a plutôt été bénéfique en m’appuyant sur des éléments du droit du travail.

      La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Mais plus on est nourri de bons sentiments à l’égard de la clientèle finale à laquelle on apporte la satisfaction d’un besoin, plus on est en mesure de supporter temporairement les brimades et bassesses de petits où grands chefs. Quand on appartient à son métier, même s’il ne fait pas l’admiration des bac ++++, alors plus on se sens fort par son savoir faire professionnel et moins dépendant psychologiquement du chef direct. Cela laisse le temps de se retourner, d’ajuster son coup et parfois de transformer une malfaisance en un bienfait de changement d’entreprise.

      Je sais, les conditions d’emploi actuelles sont de plus en plus difficiles, mais paradoxalement, j’observe aussi dans mon entourage familial une résilience nettement moindre que celles des gens d’il y a quelques décennies. Les nerfs sont à fleur de peau, l’intolérance s’installe partout, pour un oui pour un non, sans la moindre maîtrise de soi et sans la moindre prise de recul. De la sorte on se retrouve sur la paille et sans emploi, ce qui n’est pas la meilleure carte de visite pour en retrouver un autre. Personnellement, quand j’ai recruté, j’ai toujours fait attention à cet aspect des candidatures.

      Cela se passe aussi dans la famille, chez les parents dont on ne sait pas tolérer une vision différente de la vie et que l’on plaque avant-même d’avoir acquis son autonomie financière quitte à leur intenter un procès pour insuffisance de soutien financier durant les études. Idem au sein des couples.

      Tout le monde aspire à la tranquillité et à la sécurité et beaucoup de monde, souvent par orgueil et suffisance, se jette dans l’instabilité en fragilisant sa situation sur des coups de tête.

      Quand à votre cas personnel, je ne nie pas qu’il soit difficile et comprend que vous puissiez avoir ces sentiments. C’est probablement une question de mentalité d’époque, d’éducation et d’environnement, mais je n’ai jamais entendu les adultes dans les années d’après guerre 45-50 où il y avait des tickets de rationnement, exprimer une souffrance telle que la vôtre. La vie était très dure : avec mon père et ma mère, nous vivions jusqu’à ce que j’aie 15 ans dans un logement d’une seule pièce (peut-être 30 m2) sans eau (puits commun à 50m) sans chauffage (cuisinière à bois), WC dans le jardin. Côté pouvoir d’achat, je n’ai pas de données ; mais seraient-elles pire ? Bien au contraire probablement.
      Serrez les dents! Dites-le à vos proches, c’est à vous de leur communiquer le “je maintiendrai” cher à P.Jorion.

  10. Décidément, ce thème du travail polarise (à juste titre) l’attention et entretient le débat ! On ne peut que s’en féliciter. Mais attention aux leçons de morale et aux comparaisons d’époques différentes. Je ne peux pas parler de ce qui s’est passé pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais il est évident qu’il y a des différences très fortes entre le fonctionnement du marché du travail pendant les ” Trente glorieuses” (entre 1945 et 1975) et maintenant. Pendant les “Trente Glorieuses”, le plein emploi n’était pas un objectif irréaliste et le taux de chômage est resté sous contrôle. Quand on “faisait des études”, on était quasiment assuré d’obtenir un “job” et un”job” en relation avec sa formation et ses aspirations. Le capitalisme était tempéré et contrôlé grâce des lois sociales fortes et efficaces et les syndicats de travailleurs étaient puissants. En Allemagne, prévalait la co-gestion qui donnait un pouvoir important aux représentants des travailleurs.
    Sous l’influence des idées libérales (au sens économique), tout ceci a profondément évolué. Le capitalisme s’est affranchi des contraintes qui le limitaient et le disciplinaient et n’a vu aucun frein opposé à son appétit. La “dérégulation” est devenue le maître mot dans tous les domaines. Le chômage a fortement augmenté dans nos pays et le “plein emploi” est devenu un objectif inatteignable, une sorte d’utopie. Trouver un travail, même quand on a “fait des études” est devenu très difficile et relève du parcours du combattant. Aussi les préceptes qui valaient lors de la première époque ne peuvent plus être appliqués tels quels aujourd’hui et la gravité des problèmes oblige à réfléchir à des modifications du fonctionnement du marché de l’emploi et, au-delà, de notre société.

    1. @ Jean-Pierre Pagé 12 mars 2010 à 19:03
      Vous avez développé ici ce qui vous semble utile d’apporter à l’analyse menée collectivement sur ce sujet d’extrême importance : le travail dans un contexte de crise écologique, financière, économique, sociale et morale.

      Je rebondis sur votre première déclaration qui pourrait être jugée moralisatrice en dépit de ce qu’elle énonce. Elle me semble être importante parce qu’avec l’expression « leçon de morale » utilisée un tantinet péjorativement, vous me donnez la possibilité de commenter chacun de ses mots. Chacun d’eux étant également important.

      La leçon, évoque bien sûr l’enseignement, la transmission des savoirs que l’on assure où que l’on reçoit. Comme la plupart de mes concitoyens, j’ai bénéficié de leçons dispensées par le système laïc et républicain. Mais l’enseignement général que j’ai reçu du service de l’éducation nationale n’était pas identique à celui reçu par mon petit fils tout juste majeur et nouvel électeur aujourd’hui.
      Certes, il a abordé des connaissances générales supérieures aux miennes au même âge. J’avais seulement le niveau BEI et un métier manuel…en main, me permettant (mais ça n’est pas rien) d’être financièrement autonome. Surtout, j’avais aussi suivi simultanément plusieurs cycles d’enseignement moral pratiquement tous identiques. Un enseignement moral était dispensé à l’école primaire par l’instituteur qui n’était pas pourvu (autant que maintenant) de +++++ après le bac, mais qui, en s’appuyant sur de vieux trucs hérités d’un certain La Fontaine (j’ai su longtemps après qu’Esope y était pour quelque chose) permettait de fonder les bases morales des jeunes élèves du primaire. Il fallait les apprendre par cœur, donc s’astreindre à un travail, a un effort sur soi.
      L’effort sur soi, dans un monde de facilité généralisée, c’est ce que l’on a de la peine à fournir aujourd’hui. En particulier, il fallait bien se souvenir de la «morale de l’histoire » qui bien sûr, était le plus important dans l’affaire. C’est sur cela que l’instituteur faisait porter ses multiples commentaires. Il ne se perdait pas dans des exposés pour rendre chacun capable de devenir poète ou artiste parolier. Non, il s’assurait que le fond de la morale était bien compris.

      Cette morale laïque recevait par l’action complémentaire d’un enseignement religieux quasi généralisé dans toutes les catégories sociales, une nouvelle couche d’imprégnation des bonnes règles à observer pour bien se conduire dans la société des hommes. Oui, dans le domaine religieux, la récompense était et est toujours promise pour après la vie, mais en final l’essentiel était et est toujours bien, de permettre à chacun, donc à la société entière, de survivre en incitant à bien se conduire pendant la vie et d’en être heureux ainsi.

      Ma mère, ex servante de ferme sans même un certificat d’études primaires, était aussi une enseignante sans complexe avec son bac – – – -. Elle enseignait une seule matière : l’art de bien se conduire. Pas celui des bonnes manières et du savoir vivre dans le grand monde dont elle ignorait tout, non, elle se limitait à l’art de ne pas se faire remarquer par de mauvais comportements et d’avoir ainsi le plus de chance possible d’être bien considéré par les autres. Il ne s’agissait pas de cours magistraux, c’était seulement un simple rabâchage à chaque fois qu’un rappel à l’ordre était nécessaire.
      Mon père, hors des repas, n’était pratiquement près de moi que lorsque nous travaillions ensemble, au jardin pour les légumes, dans les bois pour le chauffage, ou lors des travaux de maçonnerie pour la maison. Son enseignement portait donc principalement sur ce qui avait trait au travail et à ses vertus morales. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». « Fais bien ton travail tu en seras toujours récompensé ». Mais il avait aussi une fonction essentielle, celle d’intervenant au niveau suprême pour statuer dans les situations graves. Lorsque ma mère se sentait impuissante à me faire admettre un certain comportement, il intervenait pour imposer avec si nécessaire une ultime mise en garde. Mes parents étaient toujours d’accord entre eux dans leur conduite à tenir à mon égard. Ils étaient toujours d’accord avec l’instituteur, et le curé qu’ils ne rencontraient pourtant pratiquement jamais. L’un ne dénigrait jamais l’autre.

      Aucune unité de valeur n’était délivrée à l’issue de ces cycles de formation, mais la valeur des acquis était précieuse pour s’engager dans la formation professionnelle ou les études au lycée ou dans la vie en général.

      Hors de ces enseignements, il n’y avait aucune diversion susceptible de contrecarrer ces imprégnations de base. Pas de télé avec ses programmes douteux, ses films de violence, ses jeux débilitants, ses étalages de vie facile, factice et trompeuse, ses endoctrinements politiques creux. Pas d’ordinateurs avec leurs jeux vidéo violents, les rencontres douteuses et les heures passées à consommer son temps.

      Comparativement aux jeunes d’aujourd’hui et bien que cela nécessitait énormément de moyens en moins, les leçons transmises aux anciennes générations ont été bien plus profitables. D’abord, en partant de mon cas, parce qu’elles m’ont permis d’être heureux. Quand je vois ces jeunes qui cassent ou qui se droguent, je me dis qu’ils ne sont pas heureux. Pour être heureux, il a suffit qu’instinctivement j’en appelle à mes devoirs moraux, sans contrainte, car je les ai depuis longtemps bien assimilés. Ils sont en moi, ils sont moi.
      Il faut aussi s’interroger sur les travers engendrés par la multiplication des droits (de l’enfant et de tous les autres) qui, pour les faire appliquer nécessitent bien souvent l’intervention des autres, l’opposition aux autres lorsqu’ils ne respectent pas leurs devoirs. De nos jours, on enseigne trop de choses en les fondant sur les droits et on ne passe pas assez de temps sur les devoirs.

      Les leçons de morale ça fait ringard. Oui, mais si l’on ne veut pas se les voir rappeler, il suffit de respecter ses devoirs. Pour cela il faut les connaître intimement, viscéralement. Il faut en faire sa dignité cachée, sa fierté supérieure. Une vraie richesse qui, celle-ci, n’a pas besoin de s’exposer comme une marque ou un objet distinctif qui classe son homme.

      L’époque est différente dites-vous. Qui dirait le contraire ? Pourtant la mission fondamentale de l’homme ne me semble pas avoir changé. N’est-elle pas de vivre et ainsi de perpétuer et faire évoluer l’humanité jusqu’au plus loin des temps ? N’est-ce pas son devoir ?

      Si l’on répond non, alors il n’y a qu’à attendre et à ne rien faire d’autre que de continuer à vivre comme maintenant. Le processus est enclenché, l’issue sera pour dès demain. Les hommes sont en tension croissante entre eux, ils ne se sont pas préparés à l’idée d’une régression de consommation de bien matériels alors que la planète l’exige. Cette régression inévitable entraîne une réduction d’emplois traditionnels principalement orientés vers la production de biens matériels.

      L’accélération finale du processus est lancée puisque ceux qui orientent et préparent l’avenir donnent l’impression de ne pas avoir imaginé de relais d’activité. Il ne suffit pas d’évoquer une politique de civilisation, un nouvel ordre mondial, il faut l’enclencher. Il est grand temps.

      Il y a pourtant un immense et passionnant chantier à ouvrir, c’est celui de la reconstruction de l’homme.
      Pour cela il ne faut pas craindre de revenir en arrière pour retrouver nos fondamentaux naturels. Il nous faut retrouver la bonne bifurcation sur les chemins de notre passé pour pouvoir mettre l’humanité sur de nouvelles voies.
      Il faut certainement mettre en œuvre beaucoup d’énergie intellectuelle à orientation morale. Je ne suis pas religieux, mais je pense que c’est avec des matériaux de l’ordre du spirituel qu’il faut rénover l’homme. Le chantier est immense, les matériaux ne coûtent rien à la planète. Les religions en place n’ayant pas su se libérer des archaïsmes qui les entravent, se doivent de fusionner en capitalisant sur leurs fondamentaux qui sont tous les mêmes. Les moyens modernes de communication, d’échange et de diffusion des pensées sont devenus extrêmement puissants rapides et mondiaux. Il faut s’en servir pour aider à construire ce nouvel homme.

      Tout est là, prêt, pour ouvrir une nouvelle voie d’espoir aux hommes. Qui sera le nouveau, ou quels seront les nouveaux messies ? Seront-ils politiques, philosophiques, religieux ? Ils devront être coordonnés, humanistes, idéalistes, moraux et pragmatiques à la fois.
      Ils sont attendus. Surveillons le net, ils doivent arriver vite car nous avons besoin de sauveurs maintenant.
      Demain, une fois l’ultime cataclysme déclenché, les sauveteurs seront impuissants.

  11. A jducac 14 mars 11h25.
    Quelques remarques par rapport à votre dernière intervention intéressante et passionnée.
    Vous évoquez une “régression de la consommation” que “la planète exige”. Je ne suis pas du tout certain que ce soit cela que la planète exige. Elle exige plutôt une transformation de la consommation, une “autre” consommation, c’est à dire une consommation moins energivore, plus “frugale” selon l’expression de Jean-Baptiste de Foucauld, et une consommation mieux répartie. Au passage, il convient de discuter la “théorie de la décroissance”. Plutôt que d’une “décroissance”, il convient de parler d’une “autre croissance”, car le monde aura encore besoin de croissance, ne serait-ce que dans les régions sous-développées.
    L’un des problèmes majeurs auxquels nous avons à faire face vient de ce que la dérive du système économique, au profit d’un petit nombre d’individus qui monopolisent la richesse et surconsomment, diminue les possibilités de création d’emplois.
    A ceci s’ajoute l’effet de l’exhubérance de la finance et de la création d’une sorte d’économie financière parallèle à l’économie réelle qui se développe par la spéculation. Tout ceci détraque les mécanismes économiques auxquels nous étions habitués et qui permettaient de développer l’activité économique et de créer de nouveaux emplois.
    Vous avez raison de dire qu’il y a un “immense et passionnant chantier” qui est celui de la “reconstruction de l’homme”. Mais je ne suis pas ûr que ce soit principalement en “revenant en arrière pour retrouver nos fondamentaux naturels” que nous nous en sortirons. C’est aussi, et probablement surtout, en reconstruisant l’économie et en faisant servir la finance à l’économie réelle, en faisant “rentrer le génie maléfique dans sa bouteille”, que l’on offrira “une nouvelle voie d’espoir à l’homme”.

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