Gribouille !, par Jean-Pierre Pagé

Billet invité

Gribouille (selon le Robert) : « personne qui se jette stupidement dans les ennuis qu’elle voudrait éviter » 

Nous vivons décidément dans un drôle de monde. Drôle s’il n’était pas inquiétant !

Un monde où les dirigeants des pays européens ne semblent avoir pour règle de conduite que d’ausculter, écouter et obéir aux « marchés », de surcroît parfois à contre temps, comme si ces « marchés » étaient une sorte de divinité et non, comme le soulignait, fort justement Bernard Guetta sur France Inter le 26 mai, simplement des investisseurs, opérateurs du monde de l’argent.

Les « marchés » s’inquiètent-ils des déficits des Etats-membres de l’Union européenne ? Tous les gouvernements des pays concernés, de façon grégaire, s’affairent à concocter des « plans d’austérité », au mieux disant, quitte à vouloir les inscrire dans leur « Constitution », cerise sur le gâteau ! Mais, quand les « marchés » s’inquiètent des conséquences de l’accumulation et de la concomitance de ces mêmes plans d’austérité et, derechef, font baisser la bourse, curieusement, les autorités de ces pays restent de marbre, comme si elles devenaient subitement sourdes ou ne comprenaient plus. Elles se trouvent alors dans la situation de « Gribouille » !

C’est que, comme l’a souligné Joseph Stiglitz à la « Une » du Monde, ce qui est en train de se passer dans la zone euro a de fortes chances de conduire à la catastrophe. Il ne faut pas être grand clerc, ni grand économiste, pour comprendre que l’effet du cumul de programmes de réductions des dépenses dans une zone où la demande globale dépend très fortement  des échanges entre les pays-membres, donc de la demande réciproque d’importations de ces pays, ne peut que conduire à l’affaiblissement général de l’activité économique de la zone, c’est-à-dire, non seulement à l’étouffement des timides mouvements de reprise de la croissance, mais aussi à la réapparition d’une récession. Et le développement des exportations vers les pays en dehors de la zone, favorisé par la baisse (bienvenue) de l’euro, risque fort de ne pas suffire pour compenser ces tendances fâcheuses.

Alors, pourquoi une situation aussi absurde ? Les gouvernements concernés seraient-ils ignares ou incompétents ? Non, comme le fait remarquer encore Bernard Guetta. Mais ils ne savent pas faire autrement. Et ce n’est pas le FMI, l’expert unanimement reconnu en la matière, qui peut les encourager à aller dans une autre direction. Car, quoiqu’en dise son directeur général, il s’est toujours signalé par ses recommandations à opérer des coupes sombres dans les dépenses publiques, recommandations dont on a vu maintes fois les conséquences funestes dans le passé. Et rien ne permet de penser que cet organisme ait changé de doctrine, comme en témoignent les programmes mis en œuvre sous sa direction en Hongrie, Lettonie ou Roumanie, par exemple. Dans le même ordre d’idées, faut-il faire remarquer le caractère quelque peu scandaleux de sa recommandation aux autorités espagnoles de « ramener le coût du licenciement en Espagne à la moyenne de l’Union Européenne » ? Il est vrai que, dans la sélection hebdomadaire du New York Times publiée par Le Figaro le 28 mai, l’article mis en exergue en première page titre « Le modèle social européen à l’agonie » et s’attarde sur le « caractère trop coûteux » de ce modèle et ses « services publics dispendieux » ! Alors, avec de tels conseils suivis avec zèle dans le passé par les thuriféraires de la Commission, comment s’étonner de voir les gouvernements procéder comme ils le font !

Oui, mais que faudrait-il faire d’autre ? D’abord, se poser la question du choix des objectifs : veut-on réellement renoncer aux progrès dans le bien être social que représente le modèle européen ? Peut-on le maintenir et par quels moyens ? Certes, il faut mettre un terme au gonflement des dépenses publiques et amorcer le reflux de celles-ci. Mais il y a d’autres moyens que de réduire les salaires des fonctionnaires et rogner sur les retraites ! Toutefois ces autres moyens requièrent deux conditions essentielles : beaucoup de courage politique face aux puissants de ce monde et une étroite et efficace coordination européenne car il s’agit de toucher aux impôts. Voilà ! Le mot qui fâche est prononcé !

D’abord, les impôts sur les revenus. Il s’agit, pour tous les pays qui l’ont abandonnée (en instaurant la honteuse taxe à taux unique ou « flat tax ») ou réduite, de revenir à la progressivité, tout en s’attaquant aux « niches fiscales ». Non seulement, ce serait un pas essentiel vers plus d’équité, mais ce serait rationnel du point de vue économique. En procédant ainsi, on ne toucherait pas sensiblement au volume de la demande interne qui, émane, pour l’essentiel, des couches pauvres et des classes moyennes qui constituent l’écrasante majorité de la population, mais on trouverait là des ressources pour diminuer le déficit public et la dette. Notons que cette mesure peut être prise au niveau national. Et dispensons-nous d’avoir l’hypocrisie d’agiter le spectre de la délocalisation des grandes fortunes ! Il est vrai qu’elle a l’inconvénient de toucher la catégorie de la population qui domine et maîtrise actuellement le monde.

L’autre mesure concerne l’impôt sur les sociétés. Faut-il insister sur le fait que, dans plusieurs pays, le taux de cet impôt est scandaleusement bas – en Irlande, Slovaquie, ou dans les Pays Baltes, par exemple – puisqu’il peut descendre jusqu’aux environs de 10% avec la tentation d’aller en-dessous ! Mais une telle mesure ne peut être prise que moyennant un effort pour harmoniser ces taux au niveau européen, ne serait-ce que pour éviter les distorsions de concurrence que leur disparité entraîne et sur lesquelles ne se privent pas de jouer scandaleusement certains pays (on n’est pas loin alors des paradis fiscaux !). Sans attendre la création nécessaire d’un gouvernement européen définissant une politique fiscale d’ensemble, du moins, peut-on demander aux différents gouvernements de rapprocher leurs taux autour d’un niveau décent. Ajoutons qu’il pourrait être demandé de mieux assujettir les grandes sociétés européennes à l’impôt frappant leurs bénéfices en limitant leurs possibilités de s’y soustraire par des délocalisations de leurs sièges et autres échappatoires dont elles usent très largement actuellement.

Ainsi pourraient être mis en place des programmes de réduction des déficits publics plus efficaces et moins scandaleux permettant de mettre fin à la honteuse concurrence des gouvernements se vantant d’avoir réduit les salaires de leurs employés et les retraites !

Il n’en reste pas moins que ces mesures techniques pour lesquelles il suffit d’un peu de courage politique ne sont pas, à elles-seules, suffisantes pour éviter la catastrophe. Il convient de moduler leur application dans le temps et de les combiner avec d’autres mesures qui ne vont pas dans le mêmes sens mais présentent l’avantage de stimuler l’investissement susceptible de relancer le développement dans le futur (à l’image de l’intention sous-jacente au « grand emprunt »), de façon à éviter d’étouffer la reprise et entretenir les possibilités de celle-ci. Ceci est affaire de dosage, de subtilité, de concertation aussi dans le cadre d’une gouvernance européenne à venir, en fonction de l’évolution de la conjoncture économique dans le monde.

C’est à ces conditions que la catastrophe annoncée pourra être évitée. 

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117 réflexions sur « Gribouille !, par Jean-Pierre Pagé »

  1. Dans un monde ou le commerce est le premier lien concurrentiel entre les nations, difficile d’imaginer certaines d’entre elles revoir leur manière de fonctionner autrement qu’en étant opportunistes.

    J’ai bien peur que dans l’absolu vos idées ne viendront jamais a la bouche des politiques…

    1. Medice curate ipsum. Et… Si vis pacem, para bellum. (ma préférée.)

      Sinon, le politique a déjà sorti tellement de propagande que
      1) plus personne ne le croit
      2) il va se faire submerger par la vague.

      Ou, comme pour la finance : comment pousser un raisonnement tellement à fond, qu’on finit par s’enterrer soi-même…

  2. L’histoire est de nouveau en marche. L’ ordre ancien basé sur l’Etat-Nation est moribond, mais pour l’instant aucun nouvel ordre ne semble émerger, nous sommes entrés dans une phase de désorganisation générale. Ce chaos profite prioritairement à la minorité qui se déplace en avion et manipule les symboles. Il profite aussi à toutes sortes de mafias internationales. Mais attention aux tendances régressives que pourraient provoquer ce chaos chez tous ceux dont la vie se déroule à l’échelle locale, et qui en proie au désarroi pourraient se jeter dans les bras de démagogues dangereux. Au stade où nous en sommes, la globalisation pourrait accoucher du pire, car elle casse les cadres anciens, mais ne fait émerger aucun cadre nouveau à la place. C’est particulièrement vrai dans la vieille Europe, qui est le berceau de l’Etat-Nation.

    1. @Joan

      Entièrement d’accord avec vous… de grands dangers menaces si notre élite continue à se mettre la tête dans le sable et à ne pas se lever pour aider ces masses laborieuses à s’organiser de façon démocratiques… sinon, elles iront vers « qui vous savez »…
      Pas besoin de dessin! Et se sera reparti pour un tour…

      Merci à tous pour ces contributions et réflexions si riches et en même temps si calmes…
      C’est absolument enrichissant, nécessaire… et réconfortant.

  3. Bonjour,

    J’ai lu vos débats avec grand intérêt : passionné de bourse (formation commerciale et naissance en 1964 en RP, les 30 glorieuses sont passés par là), de musique, de nature (fuite de Paris vers le Tarn en 1995), je pense qu’il est possible de réaliser de grands projets dans le sens de ce blog – pour cela il faut beaucoup d’argent à moins d’utiliser la force d’une éventuelle masse unie, ce qui semble une mauvaise solution, et non souhaitée – or, je connais un seul endroit où les petites fourmis pourraient lutter contre les « huiles conservatrices et les grands argentiers », afin d’en prendre leur part (du pouvoir, par le moyen de l’argent) : la bourse – tels des robins des bois, nous irions, compétents et en masse, spéculer contre le Boss et investir avec les plus-values de façon vertueuse – malheureusement, la masse se fait tondre individuellement en rêvant de fortune PERSONNELLE … ça peut changer, mais ce sera extrêmement difficile … c’étant ma Chimère de ce premier jour d’été …
    Je voulais aussi préciser, que bien qu’étant farouchement opposé à ce système financier omnipotent, je crains, comme vous, d’en faire partie intégrante (qui n’a pas une assurance vie ou un produit financier dans son épargne ? Qu’il lève le doigt 🙂
    Au travers de mon modeste blog, j’essaye d’aider les actionnaires individuels tout en faisant de faire passer les messages de PJ, et le bonheur d’une autre vie …
    Un lien sur mon blog, pour les curieux : http://www.nouveautrader.com/index.php?option=com_content&task=view&id=8590&Itemid=38
    bonne journée
    olivier

    1. si vous cotisez en tant que salariée, si vous avez un compte en banque commun vous aussi vous avez malgré vous des produits financiers.
      Vous aussi vous êtes « le marché »

      Seulement vous ne décidez pas d’acheter ou de revendre, de participer à la spéculation générale, ce sont ceux qui sont à la tête de ces pyramides qui décident pour vous.
      En définitive, le système capitaliste à dominance financière d’aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un gigantesque système pyramidal où la masse fait les profits de la minorité d’en haut qu’on appelle à tord les élites, profiteurs serait le mot juste.

    2. Jeanne Cecile

      Assurance Vie DANGER IMMEDIAT
      >
      > Le mensuel Capital qui est à la finance internationale ce que voici et Gala sont à la littérature a néanmoins osé aborder de manière relativement clair les dangers des contrats d’assurance vie.
      >
      > Il est à noter en particulier le passage sur les réserves obligatoires des fonds en moyenne de 1.2% ce qui ne fait pas beaucoup. Pour BNP Paribas, les réserves sont de 0.69%, pour les Banques Populaires, de 0.5% et pour Dexia de 0.11%. Autant dire que pour beaucoup d’assureurs vie l’année 2010 va s’avérer complexe à passer.
      >
      > C’est également sous cet angle qu’il faut lire le fort lobbying actuel des grandes compagnies financières sur la suppression du taux minimal garantie qui va être insupportable dans les années à venir.
      >
      > Le magazine Capital revient sur le risque obligataire en expliquant à juste titre d’ailleurs qu’en cas de remontée des taux d’intérêt des emprunts d’Etat (et d’ailleurs peu importe la cause, le moment, et l’amplitude) les obligations actuelles se retrouveront mécaniquement décotées d’au moins 8 à 10%. Ce type de pertes est difficilement compensable par une réserve de 1.2%.
      >
      > Pour conclure, l’assurance vie va dans les prochaines années s’avérer comme l’un des placements les plus mauvais à faire. En effet, au mieux la rentabilité sera quasi nulle, avec sans doute une impossibilité de sortir sans constater une moins value sur son fonds euros réputé pourtant pour sa sécurité à toute épreuve.
      > Dans le pire des cas certains fonds pourraient même être directement menacé dans leur existence.
      >
      > Vouloir préparer sa retraite avec ce type de placement à l’heure actuelle est une mauvaise décision patrimoniale.
      > Il conviendra de revenir sur ce type de placement dans quelques années (2 à 3 ans) à une période de taux élevés et sur des contrats neufs qui permettront de s’assurer un beau rendement sur une période d’une quinzaine d’années.
      >
      > Encore une fois, il est des périodes ou il faut savoir ne pas gagner pour ne pas perdre. Les meilleurs placements pour les particuliers resteront donc, le cash, l’immobilier (pour son effet de levier et ses qualités d’usage) et l’or comme assurance ultime.
      >
      > Ce qui est sur c’est qu’il est grand temps d’en sortir, avant que la prise de conscience générale du risque obligataire sur le placement préféré des français, n’entraîne un « Assurance Vie Run » destructeur pour le secteur.
      >
      >
      > les vieux contrats exposés comme les autres. d’ailleurs tu as du remarqué la baisse importante des rendements depuis maintenant une dizaine d’années. En effet tous les vieux contrats ont du renouveller leur stock d’obligations sur des niveaux de taux bas. Il ne faut plus être placée en Assuvie. Encore moins pour la retraite

    3. Je n’ai aucune épargne retraite, seulement quelques millions à gérer et je ne sais pas comment faire.

      Pouvez vous m’aider ?

  4. Une « nouvelle » qui, si elle n’est pas totalement passée à l’as, n’a pas donné lui à de profondes réflexions.

    A Longhua, dans la province du Zenschen, un certain nombre d’ouvriers de l’usine Foxconn, qui fabrique (entre autres ) le nouvel Ipad d’Apple, se sont suicidés suite à la pression qui a précèdé la mise de l’objet en question sur le marché. France Télécom façon chinoise.

    Nous avons donc une société américaine qui, afin de pouvoir mettre sur le marché à un prix compétitif, critère essentiel de la réussite de l’opération, un produit destiné avant tout aux « consommateurs » occidentaux paupérisés par les délocalisations successives et les compétitions salariales inégales , exerce , par proxy localement implanté à cet effet, une pression mortelle sur des travailleurs chinois.

    C’est ça , la « mondialisation »! Pas seulement les mic macs financiers virtuels – ou pas.

    C’est pas le sujet?

    oops, s’cusez!

    1. Foxconn emploie 400.000 personnes (autant dire que le directeur de l’usine est plus proche du maire d’une grande ville française que du manager moyen, mais ce n’est pas le sujet). 13 personnes se sont suicidées au cours de l’année écoulée. Le taux de suicide aux Etats-Unis est de 11 pour 100.000, soit 4 fois plus élevé.
      Juste pour remettre un peu les choses dans leur contexte, sans rien retirer bien sûr des critiques que l’ont peut légitimement porter sur les cadences et la pression qui s’exercent chez la plupart des sous-traitants chinois.

    2. C’est vrai ce que vous dites Julien, et en plus les chinois sont 1 milliard et demi et les américains 300 millions,ça rend le ratio encore plus favorable à l’empire du milieu. Relativisons!

  5. Pour enrichir le sujet. Car il faut voir certains « aspects » de la loi qui devient spécifiquement française :
    http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20100603trib000515878/blanchiment-de-capitaux-la-france-epinglee-par-bruxelles.html
    « Blanchiment de capitaux : la France épinglée par Bruxelles »

    « La directive en question est « applicable au secteur financier ainsi qu’aux avocats, notaires, comptables, agents immobiliers, casinos, fondations et prestataires de services aux entreprises ». « Son champ d’application englobe également tous les fournisseurs de marchandises lorsque celles-ci font l’objet de paiements en espèces d’un montant supérieur à 15.000 euros. »

    Les personnes soumises à la directive doivent notamment « identifier et vérifier l’identité de leur client et du bénéficiaire effectif, assurer un suivi de leur relation commerciale avec le client », « signaler les soupçons de blanchiment de capitaux ou de financement du terrorisme aux pouvoirs publics ».

    « La directive prévoit également des exigences et des garanties supplémentaires pour les situations à plus haut risque (par exemple, les opérations effectuées avec des banques situées en dehors de l’UE). »

    Qui n’a pas connu, un jour, une de ses connaissances ou ami qui lui a dit que certains préféraient être payés en liquide…

  6. Je suis comme vous Cécile…Bien qu’ancien fonctionnaire…Mais mon Père « n’était qu’Ouvrier du bâtiment » …
    J’en ai assez de lire,d’entendre chez les « officiels » ces mots de
    –la commission
    –la directive
    –les normes
    « Ils » sont exécrables ceux qui ordonnent et se servent des rémunérations et des retraites scandaleuses…Ces gens de « la commission » ont perdu toute crédibilité.
    [ Il y a plusieurs années j’ai rencontré et écouté,en privé,les aveux d’un des pionniers de la mise en place du systéme de « protection sociale » des fonctionnaires de Bruxelles . Il le reconnaissait lui-même : une arnaque comme jamais réalisée dans l’Histoire !!! ]
    LE Probléme :
    Nous avons perdu La Confiance.
    Nous reste un espoir : la coalition des « gueux » par des actions « civiques » (comme dit plus haut = gréve des achats ici et là chez les « grands » pendant quelque temps par exemple )

  7. Le matraquage, orchestré par le pouvoir actuel, sur le seul problème des retraites (et de surcroît sous l’alibi démographique), ne procède d’aucune vision économique d’ensemble. Sans doute est-ce pour mieux faire passer, ponctuellement, l’idée que l’on doit travailler proportionnellement à la durée de la vie, comme si les gains de productivité n’étaient pas là pour pourvoir au “progrés” en cette matière.
    C’est en effet grace à la productivité accrue que, depuis l’époque de Dickens et Zola, on a pu en même temps raccourcir la durée du travail, augmenter les salaires, et aménager les retraites. Or, comme je le signalais au précédent billet, les salaires ont décroché en France depuis 1993, alors que la productivité a continué de croître de prés de 20%, et que le régime des retraites a creusé son déficit. Cherchez l’erreur ! Aux Etats-Unis, où la situation est pire, le décrochage des salaires a eu lieu dès 1980, ajoutant aux déficits publics l’endettement prive qui fut le premier départ de la crise financière des “subprime”. Quelle est donc l’origine ?
    Il ne faut pas être bien malin pour faire le lien avec la globalisation économique qui a été dérégulée de façon croissante depuis ces mêmes dates: Traité de Maastricht en Europe, ouverture des frontières internationales, entrée de la Chine dans l’OMC, etc. En mettant brutalement en contact des économies aux coûts salariaux dans un rapport de un à plus de dix, on a créé un système de vases communiquants, où le libre-échange vide nos pays développés de leurs investissements aussi sûrement qu’un syphon.
    Ainsi a pu commencer ce que Frédéric Lordon nomme “reconquista des possédants”:
    – Défiscalisez-moi ou je m’en vais!
    http://blog.mondediplo.net/2010-05-26-La-dette-publique-ou-la-reconquista-des
    Par une ironie de l’histoire, c’est l’absence de système anglo-saxon de protection sociale qui a engendré celui des fonds de pension écumant la planète en quête de rendements sans limite, d’où la fuite d’investissements en Asie et ailleurs, où la productivité est bien moindre, mais les coûts bien moindres encore, d’où un rendement financier gagnant ! La pression qui en découle sur l’emploi dans nos pays a eu tôt fait d’engendrer à son tour chômage et précarité, de même que des rentrées fiscales amoindries d’où les déficits de notre protection sociale, l’endettement public et celui des couches défavorisées, faute de redistribution.
    La boucle est ainsi bouclée.
    Si le phénomène est apparu plus tard en Europe continentale, c’est que le libre échangisme anglo-saxon avait fait son oeuvre plus tôt:
    Comme l’indique Lordon, “s’il fallait, ne retenant que la perspective fiscale, arrêter une date-témoin, ce serait sans doute l’année 1978 et la proposition 13, adoptée par la Californie à l’initiative d’une mobilisation des républicains. L’événement en soi n’est pas majeur – il s’agit de plafonner un impôt sur la propriété immobilière – mais il prend, à l’époque même, la consistance symbolique d’une rébellion ouverte et de principe contre l’impôt (le mouvement de la tax payer revolt ne contribuera pas peu à l’élection de Reagan en 1980).” Etant présent sur les lieux en cette fin des années 70, je puis témoigner de la justesse de l’observation.
    Les chiffres sont d’ailleurs là, (Dette publique+privée, en % du PIB):
    Sur le podium des douze pays les plus endettés, aprés L’Islande en faillite, avec un stratosphérique 580%, suivent dans l’ordre:
    Etats-Unis: 310%
    Royaume-Uni: 250%
    La France ne figure même pas dans ce tableau des douze premiers. (source: Crédit Suisse). Notre président s’y est pourtant bien employé: son bouclier fiscal pour les riches n’est qu’un détail parmi nombre d’autres “dépenses fiscales” en tous genres, et c’est quelques 145 milliards de recettes empéchées, aprés 2006, qu’a relevées le tout nouveau Premier Président de la Cour des Comptes, Didier Miguaud, dès son arrivée… L’intégralité de notre déficit public actuel !
    Sans doute ces incongruités d’une politique économique laisser-fairiste et d’une politique fiscale jusqu’au-boutiste, apparaissent-elles de plus en plus évidentes, mêmes aux plus libéraux. Le trés orthodoxe Philippe Marini n’a-t-il pas déclaré sur la chaîne parlementaire:
    – Nous vivons la première crise de la globalisation… La redistribution fiscale sera le coeur des élections de 2012 !
    Mais il faudra aller un peu plus loin, comme le disent de plus en plus d’économistes, car il n’y a pas que l’aspect financier et donc fiscal à réguler, mais également l’économie à sa source: L’illusion des bénéfices pour tous d’un commerce international sans contrôle s’est avérée tout aussi pernicieuse que celle de la liberté totale de circulation des capitaux. Sans règles, elles n’ont fait qu’accroître les inégalités, au bénéfice d’ “investisseurs” et spéculateurs, dans nos pays comme dans les pays émergents…
    Mais, pour cela, comme l’a dit notre seul Prix Nobel d’Economie:

     » IL FAUT DELOCALISER PASCAL LAMY! (Lettre aux français de Maurice Allais, Marianne n°659)
    Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu’un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas ! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante : il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage !
    Crise et mondialisation : les deux sont liées. Régler seulement le problème monétaire ne suffirait pas, ne réglerait pas le point essentiel qu’est la libéralisation nocive des échanges internationaux, Le gouvernement attribue les conséquences sociales des délocalisations à des causes monétaires, c’est une erreur folle…
    Parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l’actuelle crise : l’organisation du commerce mondial, qu’il faut réformer profondément, et prioritairement à l’autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.”

    1. Je ne peux qu’être très largement d’accord avec Hadrien sur son analyse, notamment concernant le rôle néfaste du libre échange généralisé qu’il décrit très bien. Tant qu’il y aura des disparités aussi importantes entre les conditions de vie et de protection sociale, ainsi qu’entre les valeurs de la société qui fondent celles-ci, entre les différentes grandes zones du monde, le libre échange intégral, n’en déplaise à Pascal Lamy, sera une imposture très dommageable. Joseph Stiglitz, prix Nobel, l’a bien montré. Ce qu’il faut faire, comme l’a fort bien analysé un autre économiste, Jean-Luc Gréau, c’est organiser le libre échange. Il ne s’agit pas de protectionnisme. Le libre échange total a un sens dans une zone homogène quant aux conditions de vie et de valeurs. Il devrait en être ainsi de l’Europe, mais ce n’est pas encore tout à fait le cas. Par contre, entre des zones aussi différentes que l’Europe et la Chine, par les conditions de vie, les conditions de production (les salaires notamment) et les valeurs de la société, le libre échange intégral peut être très pernicieux et doit être organisé, réglementé, de façon à préserver les modes de vie des uns et des autres. Dans le même ordre d’idées, le libre échange tel qu’il a été pratiqué, a été très préjudiciable à certains pays sous-développés (notamment en Afrique) dont il a détruit les conditions du mode de vie local au bénéfice des multinationales. Il faut donc réformer profondément l’OMC en en changeant le sigle et les missions : Jean-Luc Grau propose de substituer à l’OMC = Organisation Mondiale du Commerce l’OMC= Organisation Mondiale de la Concurrence.

    2. Bonjour,

      Oui, votre analyse est excellente. Quant au sénateur Marini, toujours sur tous les fronts (comme d’habitude) : un vrai Talleyrand: : «Les financiers ne font bien leurs affaires que lorsque l’État les fait mal.» Dixit
      Voir aussi : «La politique ce n’est qu’une certaine façon d’agiter le peuple avant de s’en servir», ou encore «Qui n’a pas les moyens de ses ambitions a tous les soucis.» etc.

      Juste pour vous donner la mesure du personnage, moins le côté historique car je ne pense pas que ce monsieur restera dans l’histoire.

      Sur Pascal Lamy = tout a déjà été dit, ici et ailleurs. Mais il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.

      Cordialement,

    3. Si nous revisitions les pensées dominantes parmi elle, celle qui prêche toujours moins d’impôt.
      Nous constaterions que l’élévation du niveau de vie aurait du s’accompagner de plus d’impôt au lieu de moins, plus d’impôt pour donner à la communauté des services et des investissements publics qui auraient suivi cette hausse du niveau de vie pour le profit de la communauté et son enrichissement au lieu de l’inverse.Ainsi au lieu de diminuer le budget de l’éducation par exemple et d’avoir jusqu’à 45 élèves par classe, une société évoluée et à niveau de vie qui s’élève aurait du tendre vers 15 élèves par classe et non l’inverse.

  8. A Daniel 2 juin
    Vous avez bien résumé la situation. Oui, si l’on s’entient aux textes (traités) et aux ra

  9. A Daniel 2 juin.
    Je reprends puisque le début de ma réponse m’a échappé ! Ceci pourra servir de conclusion générale.
    Vous avez bien résumé la situation. Oui, si l’on s’en tient aux textes (traités) et aux rapports de forces, on peut avoir l’impression que l’on est dans l’impasse. Cependant, il ne faut pas désespérer. Plusieurs augures avaient bien dit que la BCE (qui était dans la position du sauveteur) n’interviendrait pas, car les traités l’interdisaient et l’Allemagne ne voudrait pas. Or la BCE (grâce à Jean-Claude Trichet, au passé pourtant rigoriste) est intervenue, bousculant les traités, et l’Allemagne a bien du l’accepter !
    Ce faisant, la construction européenne a manifesté sa réactivité, comme toujours lorsqu’elle est le dos au mur. Donc, ne désespérons pas.
    Là où vous avez raison (et « l’animal » aussi), c’est que l’on ne s’en sortira pas avec des mesurettes « techniques ». C’est le capitalisme qui est en crise profonde et qui a atteint un point, en quelque sorte, de non retour. Paul Jorion l’a montré et le rappelle tous les jours. Une autre personnalité, l’historien, sociologue et philosophe (« Braudelien ») américain, Immanuel Wallerstein, le répète aussi depuis longtemps : le capitalisme, sous sa forme actuel, est condamné à disparaître, sans que l’on sache sur quoi cela va déboucher (meilleur ou pire). Il tient à nous les hommes que cela débouche sur un monde meilleur. Pour cela, il faut que l’on assainisse la finance, la fasse servir à l’économie réelle (il faut faire rentrer le « mauvais génie » dans sa bouteille), que l’on mette fin au libre échange nocif, car débridé et intégral, et que l’on ordonne la globalisation, que l’on sauve le modèle social européen que certains sont prêts à sacrifier sur l’autel de la compétitivité, que l’on réforme la démocratie pour qu’elle serve les intérêts du plus grand nombre et non exclusivement ceux d’un petit groupe maître du monde.
    Cela, nos gouvernants le comprendront-ils à temps ? Ou faudra-t-il « l’irruption d’une partie importante de la population sur la scène politique » (selon les termes employés par « l’animal ») ?

    1. Quelle proportion de la population représentons nous ? nous qui lisons cherchons participons ici ou ailleurs dans ce même type de combat contre le système en place ?
      Vous savez quand je vois le pourcentage de personne dans le domaine du travail quand vous êtes le demandeur, c’est à dire le client , qui vont plus loin que les directives de l’entreprise, c’est à dire qui ose innové pour se mettre à votre service, qui ose réfléchir sur ce qu’on leur a donné à faire à comment le faire autrement, j’ai des doutes sur l’irruption d’une partie importante de la population.

      Je crois qu’il n’y a qu’une seule véritable chance de changer le système, qu’il finisse par se fracasser de lui même, qu’il aille à son terme.
      Mon réalisme me fait dire qu’il n’y a que le capitalisme financier qui peut détruire le capitalisme financier.

  10. à liervol,

    Oui le capitalisme est auto destructeur, mais devons nous lui refuser un coup de pouce ?

    1. Le coup de pouce ne peut venir que de l’intérieur, car je crois que toute attaque extérieur lui fera retrouver ses forces, le meilleur service que nous pouvons nous rendre c’est le laisser faire, l’encourager même, imbus encore plus de lui même il finira par exploser comme la grenouille de la fable, il n’est déjà pas passé loin et rien n’a été résolu, les rustines finiront bien par lâcher…

  11. A liervol 5 juin 9h12 et 9h22.
    Vos deux interventions sont marquées au sceau du bon sens.
    L’augmentation du niveau de vie aurait du s’accompagner de plus d’impôt et plus de progressivité de façon à le mieux répartir. Au contraire, comme il n’y a pas de frein à la cupidité et au désir de gagner toujours plus, nous constatons que l’on assiste à l’érosion de l’impôt et à la diminution de sa progressivité (quitte, cpmme vous le faîtes remarquer, à faire des économies sur des dépenses vitales) ! Tout ceci en se donnant bonne conscience avec la théorie (fausse) selon laquelle l’argent qui va aux plus riches bénéficie aux pauvres par « ruissellement » !
    Je vous suis également quand vous dîtes que c’est le capitalisme financier qui peut faire lui-même le travail en conduisant par implosion à sa destruction. Mais nous pouvons aider à la prise de conscience de ses perversités.

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