L’actualité de la crise: une bête comédie de plus, par François Leclerc

Billet invité.

UNE BÊTE COMÉDIE DE PLUS

Faut-il encore revenir sur les tests européens ? Oui ! Non pour les mettre encore une fois en cause, mais parce que l’on en apprend beaucoup de choses qui vont être utiles pour la compréhension de la suite de la mauvaise pièce qui nous est jouée.

Les résultats de l’examen ont été publiés vendredi dernier, mais un malentendu (un de plus) s’est instauré, car il s’agit en réalité d’un concours : 84 postes ont été attribués, 7 banques européennes sur 91 ont été recalées, mais y avait-il autant de postes à pourvoir ? C’est tout du moins ce qu’on a immédiatement pensé, après comparaison avec les tests américains du début de 2019, 10 banques sur 19 banques ayant alors échoué.

Il en ressort que les regards sont désormais tournés non pas vers les recalés, qui vont devoir être recapitalisés, mais vers les banques qui sont juste après dans le classement selon le ratio obtenu, qui vont formellement échapper à cette obligation mais dont on doute de la bonne santé. C’est logique, si l’on pense par ailleurs que les questions de l’examen étaient trop faciles. Les esprits chagrins, de plus en plus nombreux ces temps-ci, faisant aussi remarquer que les 7 banques recalées devaient de toute façon voir leurs capitaux renforcés.

Les résultats des tests vont donc avoir comme conséquence de renforcer ce qui était déjà constaté sur le marché interbancaire : deux catégories de banques vont clairement apparaître, celles à qui l’ont peut prêter dans certaines conditions et celles à qui il est rigoureusement exclu de le faire. La BCE n’aura plus qu’à continuer de les soutenir, afin de suppléer au marché interbancaire.

Certes, ce critère d’appréciation des tests n’est pas spécialement rigoureux, mais ceux qui l’utilisent ont beau jeu de faire remarquer qu’il ne l’est pas moins que les paramètres d’efforts retenus. Et de faire la liste des sujets de l’examen, la facilité des questions posées ne souffrant pas de discussion. Sans oublier l’absence de certaines banques présumées en mauvaise forme sur la liste de celles qui ont été testées, comme KfW en Allemagne.

1/ C’est le Tier One qui a été utilisé pour mesurer les fonds propres, et non le Core Tier One, qui sort de leur calcul les capitaux hybrides que le Comité de Bâle se prépare à exclure, car ne présentant pas de garanties suffisantes d’absorption des pertes potentielles. Ces capitaux sont omniprésents aux bilans des banques européennes et c’est tout le problème posé par les futures nouvelles normes. Les tests ont donc utilisé des instruments de mesure obsolètes: les ratios des banques chuteraient sur la base de la seule prise en considération du capital actionnarial.

2/ Les tests ont été réalisés sur la base des projections de profit des banques, les habitués des business plan n’ignorant pas que la sur-estimation des prévisions de recettes est la manière la plus simple d’enjoliver les comptes, car le calcul des charges est plus facile a estimer et à contrôler.

3/ Le risque de décote des obligations souveraines a été par contre minoré de deux manières : en adoptant des taux de décote complaisants et en excluant du calcul les obligations du Banking Book (là où sont inscrites les valeurs que l’on ne veut pas mettre sur le marché), qui selon certaines estimations pourraient représenter les 9/10émes d’entre elles. Détail amusant, il est procédé ainsi car les obligations souveraines ont vocation à traditionnellement renforcer le bilan des banques.

4/ Un ratio de 6% a été choisi, alors que les travaux du Comité de Bâle devraient aboutir à un taux supérieur. Il a été calculé que si le taux de 7% avait été retenu, 24 banques n’auraient pas passé le test.

5/Les différentes hypothèses économiques qui ont été testées sont très favorables. Non seulement en terme de baisse du PIB, mais également d’évolution du taux de chômage et de tenue du marché immobilier. Tous facteurs qui impactent sérieusement les taux de défaut des emprunteurs des banques et donc les résultats de ces derniers.

Pour parachever ce tableau, il ne peut être ignoré que six banques allemandes sur les quatorze sélectionnées pour les test n’ont pas à ce stade publié le détail de leurs engagements sur le marché obligataire souverain. C’était pourtant une obligation décidée par le CEBS, qui s’est publiquement plaint de ce manquement, alors que les autorités allemandes tentent de se réfugier derrière une loi leur interdisant de contraindre les banques à s’y soumettre.

On pourrait conclure de ce panorama que les banques allemandes ont profité le plus de cette mascarade, au contraire des espagnoles, car celles-ci ont du subir un test d’effort supplémentaire, en raison de la situation du marché immobilier espagnol. Les commentaires venant d’au-delà des Pyrénées faisant état d’une satisfaction et d’un soulagement, en dépit que 5 caisses d’Epargne chutaient. Le pire était craint. Mais il faut relativiser ce propos et rappeler que les prêts du Frob gouvernemental, à hauteur de 10,5 milliards d’euros, ont été comptabilisés comme fonds propres, avec l’assentiment de la Banque d’Espagne. Sans cela, 4 autres caisses d’Epargne n’auraient pas passé les tests.

Que ressort-il de tout cela  ? Que les tests étaient un exercice politique voulu par les Etats européens (à qui Tim Geithner avait du faire une douce violence pour les convaincre de suivre le chemin qu’il avait tracé) et que les marchés – qui redoutaient ce qu’ils pourraient dévoiler – sont tranquilles pour l’instant. Eux n’ont, bien entendu, rien à apprendre sur la situation du système bancaire. Tout ceci est une bête comédie.

Les valeurs financières vont probablement témoigner en Bourse de cette sérénité, tandis que le marché interbancaire va continuer de porter la marque des problèmes qui ont été masqués. Tous les commentaires qui expliquent que les marchés sont rassurés sont bons pour le panier. Le vrai jury du test, c’est l’Euribor trois mois qui le représente. Ce lundi matin, son taux continuait de grimper.

La vérité est que le système bancaire européen continue d’être globalement très sous capitalisé. Le terme de banque zombie s’applique parfaitement à elles : elles ne vivent que parce qu’elles sont soutenues pour les plus faibles, et qu’on ne regarde pas de trop près dans leurs bilans pour les autres.

Tous les discours sur la rigueur dont devraient faire preuve les Etats quant à la tenue de leurs finances n’en sortent pas grandis. Car s’il doit y être impérativement souscrit, c’est bien parce qu’il faut laisser aux banques la place sur le marché obligataires. Tandis qu’elles cherchent à obtenir du Comité de Bâle que soient acceptés des nouveaux produits financiers qui leur permettront à moindre frais de renforcer leurs fonds propres, en précisément s’y rendant.

Lorsque l’on s’interroge sur les raisons pour lesquelles le gouvernement allemand tient tant à imposer à tous la rigueur budgétaire, il ne faut pas aller chercher ailleurs que du côté de son système bancaire. Car – si l’on ne tient pas compte du Britannique, qui a reçu sans attendre un traitement de cheval de Gordon Brown – celui des Allemands est en Europe le plus mal en point, celui qui a le plus succombé aux sirènes et miasmes financiers Nord-américains.

« Bâle ne doit pas céder à la pression » titre le Financial Times dans son éditorial de ce matin. Rappelant que Sheila Bair, qui préside le FDIC américain, avait déclaré la semaine précédente au journal que c’était la bataille qui était en train d’être perdue. Car elle est la clé de voûte de tout l’édifice de la régulation financière.

On ne peut pas être plus explicite. Notablement, l’éditorial se conclut par un appel au Comité de Bâle de rendre plus transparentes ses propres délibérations, une manière de lui suggérer de ne pas rester enfermer dans des négociations avec les représentants du système financier. Mais vers qui pourrait-il se tourner, de nombreux gouvernements européens appuyant les demandes de ces derniers via les banques centrales indépendantes ?

Les autorités, quand elles sont en mal de confidence, ne veulent en effet considérer les débats internationaux en cours que sous le prisme d’un affrontement entre les banques américaines et européennes, étant donné leurs structures capitalistiques et bilantaires différentes, ainsi que leurs intérêts divergents face aux réformes en discussion. Un prétexte qui les arrange bien.

En France, un document de la nouvelle Autorité des normes comptables (ANC), nouvellement créée en février dernier, dévoile l’affaire sous un autre jour. Sous couvert d’une défense des PME, l’Autorité prend parti à propos de la révision des normes comptables internationales, l’autre grand sujet encore en suspens de la régulation financière.

Reprenant à son compte les menaces déjà proférées par Michel Barnier, le commissaire européen aux affaires intérieures, il préconise de « changer la gouvernance » de l’organisme chargé de définir ces normes hors des Etats-Unis, l’IASB. Afin de « mieux mettre l’IASB en situation de rendre des comptes » est-il précisé, sans dire à qui. Plutôt que de rapprocher ses normes de celles qui ont été adoptées par les Américains (évaluation des actifs au prix du marché), l’ANC propos la « consolidation des normes actuelles » (le statu quo, qui défend la valorisation au nominal).

L’impact des décisions prises dans ce domaine est en effet très important, en raison des obligations qui pourraient en résulter en terme de recapitalisation des banques. Nous y sommes toujours et n’en bougeons pas.

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94 réflexions sur « L’actualité de la crise: une bête comédie de plus, par François Leclerc »

  1. Discours d’investiture du Premier ministre Hongrois du 9 juin dernier, dans lequel il a souligné la différence entre une économie-casino et la construction d’une nation. Extraits :

    « Tout d’abord, je propose que nous considérions la sinistre et même alarmante tempête qui s’abat sur l’économie mondiale. Nous recevons tous les jours des nouvelles alarmantes du monde entier. La crise, épiphénomène d’un chamboulement bien plus profond, n’est pas terminée. Mais l’heure n’est pas aux lamentations. Ce dont nous avons besoin c’est de penser à la hongroise, de faire preuve d’ingéniosité. Nous devons exploiter ces processus externes dans notre propre intérêt, c’est-à-dire pour le bien des Hongrois et de l’économie hongroise. Les possibilités pour le faire existent.

    « Le processus le plus important que nous devons prendre en compte est que l’économie mondiale se dirige dans une nouvelle direction. Il semble que le capitalisme productif a un nouvel avenir et que l’époque du capitalisme spéculatif touche à sa fin. Nous savons tous que la raison principale de la crise économique qui étrangle le monde consiste en la chose suivante : une surévaluation régit le marché mondial. L’argent disponible dans le commerce mondial outrepasse de plusieurs ordres de grandeur le montant de valeurs réelles. Il s’en suit que toutes les valeurs réelles dans les livres de compte et les bilans sont surévaluées. Des bulles se forment, entraînant l’économie dans des crises successives. Hélas, ces crises ne s’arrêtent pas à la frontière hongroise.

    « Mesdames et Messieurs, la Hongrie ne peut réussir dans ce monde moderne en transformation rapide, qu’à condition de nous tourner vers le capitalisme productif et d’utiliser à notre avantage le processus global. Je veux dire par là que nous devons de manière croissante, et avec grande détermination, refouler la spéculation et nous orienter vers le capitalisme productif. Pour bien me faire comprendre, je n’ai pas besoin d’aller dans les détails : le capitalisme productif est lié au travail et alors que le capitalisme spéculatif à lié à la spéculation.

    « Mesdames et Messieurs, le point clé est que nous pouvons opérer une telle différentiation. Je propose que lors de la mise en place de ce nouveau système économique, nous désignions comme spéculatives toutes les activités par lesquelles quelqu’un gagne de l’argent en faisant du mal à autrui. Et lorsque quelqu’un gagne de l’argent en créant une réelle valeur qui profite aux autres et à la société toute entière, alors cela peut être défini comme du travail.

    « Mesdames et Messieurs, je suis convaincu que ce n’est qu’avec ce type de capitalisme productif que nous pourrons créer dans les dix prochaines années 1 million de nouveaux emplois en Hongrie. La capitalisme spéculatif est dégradant car il nuit aux entreprises et aux emplois en Hongrie et dans le monde entier. C’est pourquoi le nouveau système économique en Hongrie doit se fonder sur la production, c’est-à-dire le travail, en lieu et place de la spéculation. Et toutes les mesures et dispositions légales que nous déciderons doivent suivre ces principes »

    1. Ce discours est plein d’illusions et veut faire le plein d’illusions.

      Sur le fond : le « capitalisme financier » est bel et bien un AVATAR du « capitalisme productif ».
      Le terme « avatar » doit être compris dans son double sens de « métamorphose, transformation  » et de « mésaventure, malheur » (définitions du dictionnaire Le Grand Robert)

      Il y a une tentation actuelle très répandue de vouloir revenir en arrière, de remonter le temps en quelque sorte, en oubliant tous les malheurs que le capitalisme industriel a apporté à l’humanité, et en oubliant quelle est la véritable nature de l’objet de la critique de Marx : le fétichisme de la marchandise.

      Revenir au « capitalisme productif » pour créer des emplois est un mensonge : le « progrés technique » et particulièrement le développement de l’informatique ont supprimé des millions d’heures de travail en même temps que ce « progrès » a continué à rendre le travail obligatoire.

      Il ne faut pas être Hegel pour comprendre qu’obliger un humain à travailler et en même temps l’empêcher de travailler en supprimant les emplois est une grande folie.

      Ce n’est pas une plus grande folie qui sauvera le capitalisme.

      La Hongrie ne se sauvera pas en devenant une autre « usine du monde ».

    2. Marlowe a raison

      Le dirigeant de la droite hongroise parle exactement comme celui de la droite française.
      En distinguant capitalisme productif et capitalisme financier,
      il se met tout simplement au service du capital, contre le travail.

      Il n’y a pas un « bon » capitalisme productif et un mauvais capitalisme ‘spéculatif’ ou financier.
      Le capital n’a qu’une seule origine : le prélèvement de la plus-value sur le travail.
      Tout autre théorie n’a jamais reçu un début de démonstration et n’est que pure idéologie.

      En 30 ans, le travail a subi un transfert de 10% en gros de la valeur ajoutée vers les actionnaires. Conséquence : faute de trouver pour leurs produits des marchés solvables,
      les capitalistes ont préféré la spéculation à l’investissement,
      accélérant la tendance du capitalisme à la financiarisation.

      La seule solution : en finir avec la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. Les discours populistes de droite comme de « gauche » sont des leurres contre la démocratie,
      celle qui après un siècle d’essais sans suite, devra finalement mettre fin à la dictature du capital.

    3. Je ne porterais pas une appréciation aussi négative sur le discours du premier ministre hongrois.

      Il y a sans nul doute une part de naïveté à vouloir distinguer deux avatars du capitalisme, car bien entendu l’avatar financier résulte des limites du précédent, mais c’est tout de même la première fois qu’un décideur au plus haut niveau dénonce la spéculation en des termes aussi catégoriques tout en s’apprêtant à prendre des mesures en conséquence, des mesures qui vont à l’encontre de l’austérité. Bien entendu cela ne préjuge en rien de sa réussite, mais un nouveau pli politique est pris. Insensiblement on progresse vers des solutions plus radicales. Il y a très certainement encore des atermoiements, des reculades, mais pour l’heure c’est d’ores et déjà un élément – politique – nouveau de plus d’un processus global qui voit l’exacerbation des contradictions.

      Lorsqu’il dit : « L’argent disponible dans le commerce mondial outrepasse de plusieurs ordres de grandeur le montant de valeurs réelles. » C’est exactement de ce dont il est question lorsque Paul évoque la dimensionnalité de la monnaie. Désigner par son nom le mécanisme fondamental qui caractérise le dernier avatar du capitalisme c’est ce que n’ont pas encore fait les dirigeants de l’europe de l’ouest. C’est une première étape, qui sera suivie par d’autres, en Hongrie ou ailleurs, qui verront une à une les différentes facettes du capitalisme critiquées officiellement. Lorsque l’oignon aura été pelé jusqu’à sa dernière peau, le roi – capitaliste – sera nu. On sera alors à la lisière du nouveau monde.

  2. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que les créances pourries sont le mitigri que l’on se file, tantôt vers les banques, les gouvernements ou les banques centrales?
    Il n’empêche que ces créances pourries restent demandeuses d’intérêts à leurs émetteurs, et, à ce titre, pourries ou pas, elles participeront à la rente du capital financier qui ne peut que croître, même en l’absence d’une croissance cignificative du PIB.
    Dans ces conditions, les insolvabilités des gestionnaires de la dette que sont les banques ne peuvent que s’accentuer quels que soient les tests honnêtes et malhonnêtes qui leur sont appliqués. Tout cela fait que les banques centrales finiront par acheter les mistigris pour les « monétiser ». Car si elles ne le faisaient pas elles le feraient quand même sous la contrainte d’une nouvelle crise systémique et déflationniste.
    Le fait est que la monnaie elle-même est la crise systémique, car les fonds injectées disparaissent aussitôt dans la trappe des liquidités.
    Malheureusement, les critères de Bäle n’ont aucune pertinence pratique, on s’en fout totalement, et il est patent que les banques ne s’y conformeront pas, car cela est aussi impossible que faire couler l’eau des vallées vers les sommets.
    Tant que les décideurs mènent de tels débats oiseux, rien ne changera.
    Tant que la monnaie n’est pas émise pour réellement circuler, en émettant un signe monétaire nouveau, marqué par le temps (le SMT), rien ne changera dans un système sans issue.
    En substance, l’essentiel des ressources sera consacré à servir la rente du capital, et les banques sont devenus les percepteurs auprès du public pour la servir. Qu’elles soient zombies ou pas, cela n’a plus beaucoup d’intérêt général.

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