BFM Radio, lundi 30 août 2010 à 10h46 – Les banquiers centraux : « Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais de raisons de s’inquiéter »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les banquiers centraux : « Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais de raisons de s’inquiéter »

La réunion annuelle des banquiers centraux à Jackson Hole dans le Wyoming a eu lieu le weekend dernier. J’en ai personnellement retenu deux choses : la discussion générale sur les bulles financières et le discours de Jean-Claude Trichet, le patron de la Banque Centrale Européenne.

Les bulles financières

La discussion sur les bulles financières a été l’occasion d’une belle cacophonie : aucun consensus sur le fait qu’il faudrait intervenir à titre préventif : avant qu’elles ne se créent, ou bien pendant : au moment où on constate leur existence, voire encore même après : la politique actuelle en la matière.

Randall Kroszner, un ancien gouverneur de la Fed, a rappelé le rôle crucial joué par l’immobilier résidentiel dans la naissance des bulles, qu’il s’agisse aussi bien de la Chine aujourd’hui, que des États-Unis il y a trois ans. Fait peut-être encore plus inquiétant : avec un beau cynisme, les États comptent généralement sur les bulles immobilières pour faire sortir les nations des récessions qui les affectent.

Les êtres humains aiment les maisons, et se concurrencent entre eux pour les acquérir. Les « marchés » n’observent pas cela d’un œil neutre. Résultat : un marché constamment en proie à la spéculation, et des logements hors de prix. Je pose la question suivante : les gouvernements ne devraient-ils pas penser à isoler l’immobilier résidentiel de la spéculation ? Le logement ne devrait-il pas être envisagé comme « une chose nécessaire », et les politiques d’accès à la propriété calquées plutôt sur celle, disons, de la santé ? Ou bien a-t-on encore trop besoin des bulles immobilières pour sortir des récessions ?

Le discours de Jean-Claude Trichet

Passons maintenant au discours de Jean-Claude Trichet qui s’intitulait : « Le rôle des banques centrales dans des temps incertains : conviction et responsabilité. « Conviction », comme vous allez le voir, pour « ce que je pense vraiment », et « responsabilité » pour « ce que je suis malheureusement obligé de faire ».

Notons le, la tâche de Mr. Trichet est une tâche périlleuse : que dire en effet quand le seul discours que l’on puisse tenir serait une autocritique mais qu’il vous est interdit par définition de la prononcer puisque cela affecterait – en mal – la confiance des marchés ? D’où, la suavité des propos qui sont alors tenus. Ce qui situe cependant avec exactitude le problème, c’est l’usage neuf fois du mot « crédible » dans le discours et quatre fois du mot « crédibilité », sans compter même sa présence dans une expression que Mr. Trichet affectionne de « credible alertness ». Le symptôme qui trahit une absence embarrassante.

Très remarquable aussi donc, le recours à la distinction faite autrefois par le sociologue Max Weber entre une « éthique de la conviction », fondée sur les principes (c’est-à-dire sur la théorie) et une « éthique de la responsabilité », l’accent étant mis ici sur les conséquences (le retour de bâton de la réalité). Les concepts de Weber ont été mobilisés pour justifier la navigation à vue quand il s’avère que la théorie est fausse, et le fait d’appliquer des mesures que la théorie rejette, comme les mesures non-standard, autrement dit, le recours à la « planche à billets » dans l’assouplissement quantitatif : l’achat de la dette des États par les banques centrales, autrement dit encore, la création par elles d’argent, non pas parce qu’on a constaté une création de richesse dans l’économie, mais tout au contraire parce que la richesse manque à l’appel là où elle est nécessaire. Une « recette pour un désastre », comme disent alors les anglo-saxons.

Les concepts wébériens se trouvaient donc là à point nommé pour justifier a posteriori le refus initial par Trichet au printemps dernier, durant la crise de l’euro, de l’assouplissement quantitatif : quand il campait fermement sur ses principes, suivi ensuite de son rapide revirement : quand la réalité lui imposa la politique inverse. Un passage en douce de l’« éthique de la conviction » à l’« éthique de la responsabilité », en raison, pour reprendre ses termes, du « fonctionnement anormal de certains marchés », d’une « période de tensions aigües sur les marchés financiers ».

2008 : la confiance des financiers est ébranlée, celle des économistes ne l’est pas moins. 2010 : retour en force du ronron. À Jackson Hole, les banquiers centraux nous ont expliqué qu’il n’y a jamais eu, et qu’il n’y aura jamais de craintes à avoir. Poussons donc le ouf de soulagement qui nous est si gentiment demandé.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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86 réflexions sur « BFM Radio, lundi 30 août 2010 à 10h46 – Les banquiers centraux : « Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais de raisons de s’inquiéter » »

  1. Suite au lien de la tribune sur Axa cedant une partie de ses actions Goldman and Sachs ,au passage il est note qu’Axa etait le + important actionnaire ,interressant quand meme le eader de l’assurance en France!

    1. Bien que l’article soit très intéressant, je suis assez effaré de voir à quel point les « penseurs » français manquent de perspective, très peu parlent d’innovation, de projets d’avenir qui amèneraient un souffle nouveau dans l’économie. Même si on n’a pas encore les crédits, le profit en vue (hé non, cela ne vient pas d’abord dans le processus de création) où sont les idées nouvelles ? Les projets révolutionnaires à long terme ? Qui feraient rêver un peu le monde aussi…Nous n’avons aujourd’hui en terme de penseurs que des gestionnaires à court terme, en tous cas en France.

    2. Heureusement, en France il n’y a pas de bulle immobilière (visible).
      Les logements sont tous vendus au juste prix et accessibles à tous avec le crédit (on se demande pourquoi tous ne se précipitent pas !), enfin c’est ce que tous les sectateurs de la croissance sans emploi et avec des revenus en baisse, veulent nous faire accroire.

  2. « les États comptent généralement sur les bulles immobilières pour faire sortir les nations des récessions qui les affectent. »

    De fait, construction ou consommation ne sont que des variables d’ajustement financières. On ne peut mieux résumer la stupidité d’un système qui ne construit que pour construire et ne consomme que pour consommer. Aucune notion d’utilité publique, pas de sens : le néant.
    Dans ce jeu, nous sommes, au demeurant, un peu moins mal lotis que les américains auxquels, de surcroît, on vend, au prix de l’or, des maisons en « carton ».

    Autre perle : la crainte de l’épargne, évidemment ! Car si un monde effrayé se met à épargner et cesse de consommer à crédit, l’effondrement des en-cours de crédit va représenter une colossale disparition de monnaie. La dette est faite pour rouler ad vitam aeternam, sinon PLOUF !

    Quand je pense que Trichet & co ont entre les mains la gestion des ressources déclinantes de la planète, des grands défis écologiques et, accessoirement, la guerre et la paix, j’en frémis.

    1.  »Quand je pense que Trichet & co ont entre les mains la gestion des ressources déclinantes de la planète, des grands défis écologiques et, accessoirement, la guerre et la paix, j’en frémis. »

      C’est là ma plus grande crainte et l’on voit au quotidien la tournure que cela prend.
      Si clash il y a, ils nous conduiront au désastre.

    2. Pour info, lors de la fête de l’Huma, le Front de Gauche commencera à rédiger un programme commun pour sortir du productivisme qui détruit la planète, récupérer les 10% de PIB qui ont été pris aux travailleurs afin de rééquilibrer les richesses, remettre l’Humain au centre du système, et entamer la transition écologique de notre industrie. Tout le monde est invité à y exposer ses idées, y compris l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix 😉

      http://www.dailymotion.com/video/xem4zh_melenchon-au-remue-meninges-du-pg-2_news

  3. Ha ha…Moment grave pour l’économie française : la page perso de Marc Touati a disparu !! Si, si cela peut être un signe de bouleversements…:) (sérieusement).

  4. Entendu à la radio ,une citation de Vialatte.

    « Il faut faire confiance aux événements,ils finissent toujours par se produire ».

  5. Pour la question des retraites dans les pays qui ont privilégié le système des placements boursiers individuels en vue de la retraite et qui n’ont pas été trop regardants sur la manière dont les employeurs respectaient ou non la législation, cette séance du parlement canadien est éclairante, tant pour les problèmes posés que par les informations apportées par la représentante d’une association de retraités :

    http://parlvu.parl.gc.ca/Parlvu/asx/playlist.aspx?files=/2009/2009-04/0001134d.wmv

    La question d’un revenu universel décent de survie jusqu’à la mort se pose chaque jour davantage.

  6. Les concepts de Weber ont été mobilisés pour justifier la navigation à vue quand il s’avère que la théorie est fausse, et le fait d’appliquer des mesures que la théorie rejette, comme les mesures non-standard, autrement dit, le recours à la « planche à billets » dans l’assouplissement quantitatif : l’achat de la dette des États par les banques centrales, autrement dit encore, la création par elles d’argent, non pas parce qu’on a constaté une création de richesse dans l’économie, mais tout au contraire parce que la richesse manque à l’appel là où elle est nécessaire. Une « recette pour un désastre », comme disent alors les anglo-saxons.

    Mais la décision de la FED d’acheter des bons du Trésor à maturité longue en lieu et place de RMBS et de la dette des agences manifeste que c’est dorénavant le financement de la dette souveraine qui est devenue prioritaire pour les pouvoirs publics américains (FED+admonistration).

    Avec une dette de marché de 13.364 Mde de $, le trésor, déjà inquiet pour le financement de ses bons du Trésor à long terme, se trouve dans la stricte incapacité de faire face à une crise obligataire sur les RMBS des GSE.

    La Fed réussira-t-elle à doser l’inflation pour stimuler la croissance US ?

  7. Pourquoi l’immobilier est la dette la plus dangereuse?
    Parce qu’elle s’étale sur une très longue période.
    Cela va de 20 ans à toute une vie.
    Il n’y a pas d’autre achat qui se planifie sur une période mouvante dont on ne connait rien sans boule de cristal.
    Avec la charge d’intérêts, l’acheteur double le coût de sa maison.
    Avec un peu de chance, l’acheteur peut en période de haute conjoncture, revendre son bien avec une plus value. Plus value qui peut très bien rester lettre morte si on reste dans le même environnement.
    L’achat d’une voiture, en général, demande très peu de temps.
    Au pire, cela va de 5 ans en 5 ans, entre l’achat de l’une pour passer à l’autre.
    Pour l’acheteur, il joue aussi entre conviction et responsabilité.
    Conviction que le job, on va le maintenir, qu’on va augmenter de salaire.
    Responsabilité, car il faut bien assumer pour assumer la continuité avec les enfants.
    On connait très bien la différence de louer et d’acheter.
    Louer, on n’aura jamais rien par après.
    Acheter, on aura peut-être quelque chose, si les choses restent en l’état.
    La crédibilité, le symptôme, il ne peut y en avoir.

    Je lisais que les Suisse se lançaient avec une brique dans le ventre.
    Le Belge la digère toujours.

    OK, pour la Chine, le subprime chinois risque de faire mal, mais un gouvernement pas trop regardant sur la démocratie, peut aller beaucoup plus vite pour réagir. C’est ce qu’il fait actuellement. D’où la chute de la Bourse de Shanghaï ou de Hong Kong. Car la Bourse croit qu’il y a une décroissance qui s’annonce.
    Tout ce tient. Mais pas toujours avec les même liens.
    🙂

    1. « OK, pour la Chine, le subprime chinois risque de faire mal, mais un gouvernement pas trop regardant sur la démocratie, peut aller beaucoup plus vite pour réagir. »

      Mouais. Même eux ont apparemment bien du mal à stopper les gonflements bullesques…

  8. Je conseille aussi cet article de Onubre, qui, comme les analyses de Paul ou François ici,
    desilleront les yeux des victimes de Lagarde et ses spada(ssa)ssins.

    Au delà de l’analyse économique, je retiens cette affirmation que j’ai toujours défendue

    « D’ailleurs, ce nouvel ordre ressemblant à l’ancien en pire, n’avait pas d’avenir. En perdant le Frêre-ennemi soviétique, les USA ont perdu un partenaire indispensable à la régulation de leurs actions intérieures et extérieures. »

    Les thinks tanks conservateurs US avaient averti au moment de la chute du Mur de Berlin:
    la perte de l’épouvantail soviétique risquait de relancer la lutte des classes dans le pays,
    d’où la nécessité d’un autre « ennemi ».
    Ce fut le rôle de la « croisade » (Bush, sic) contre l’islam.
    Nous arrivons au terme du leurre.
    Devant la crise majeure de surproduction du capitalisme,
    seulement retardée, mais agravée par la montée des dettes,
    le capital va devoir, sans épouvantail, rendre des comptes.

    L’islam ne suffira pas à Washington,
    pas plus que les Roms à Paris.

    A ce propos, manifestons le 4 contre le racisme officiel
    http://www.npa2009.org/content/manifs-et-rassemblements-du-4-septembre-contre-la-politique-securitaire-et-xenophobe

  9. Sans vouloir vous vexer, je trouve que le dernier paragraphe de votre conclusion gagnerait à être reformulé, car il n’est pas ce qu’il y a de plus compréhensible.

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