Le temps qu’il fait, le 3 septembre 2010


Paul Jorion Le temps qu'il fait, le 3 septembre 2010
envoyé par PaulJorion. – L'actualité du moment en vidéo.

De quoi parle la vidéo du vendredi
Les autres formats : BD, dessin animé
Les réglementations envisagées à Bruxelles
La finance survivra au capitalisme
Le court-termisme des milieux financiers…
… et ce qu’il signifie

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134 réflexions sur « Le temps qu’il fait, le 3 septembre 2010 »

  1. Paul,
    les gars de la finance et les ingénieurs qui bossent pour eux ont le cerveau formaté avec des schémas, des processus, des logigrammes… Plus c’est simple sur un slide PowerPoint, plus ils comprennent et avalent comme de l’argent comptant. C’est comme ça. Il leur faut 10 ou 20 ans d’études ou de pratique professionnelle “formatée” et ils comprennent tous de la même façon, la même chose, à partir de slides. Ca les rassure.

    Voici donc ce que je vous propose : écrivez ou énoncez verbalement les étapes du (des) fameux processus d’interdiction des paris sur les fluctuations de prix et la communauté se chargera du reste. Promis, vous n’aurez plus qu’à reprendre le fruit traduit en Slides à votre compte en le validant si vous voulez éviter que des âneries circulent. En soutien de vos salutaires vidéos du vendredi.

    Il faut prendre le taureau par les cornes.
    Visiblement, vous maîtrisez parfaitement les étapes de ce processus et les conséquences qui en découlent. Donnez-les nous, faites-nous CONFIANCE. UN SLIDE vaut mieux qu’un long discours touffus ou qu’une vidéo “billet” d’humeur ou de semaine sur le temps qu’il fait. Je me souviens d’un documentaire sur les causes du 21 septembre 2001 où l’on voyait (déjà !) un patron de fonds genre Blackstone ou quelque chose du genre avec des Slides en main et le sourire carnassier. Le premier slide ne contenait pas plus de 15 mots et un schéma simplissime. On va donc leur en donner.

    S’il vous plaît, n’omettez pas de parler des moyens de propagations envisageables de cette mesure sans interdictions nationales. Simplement par effet domino. N’attendez pas seulement les décisions gouvernementales qui tarderont inévitablement. Soyez imaginatif comme vous savez l’être par vos angles de vue hors cadre. Comment propager une telle mesure “naturellement”, simplement par prises de positions de certains acteurs ?

    Poussons le raisonnement. Serait-il absurde de parier sur l’avènement d’un nouveau système et la mort de l’ancien avec un produit financier quelconque comme support ? Une sorte de produit dont la valeur augmenterait au fur et à mesure que la probabilité de cette substitution de systèmes se confirmerait ? Actant de l’avènement de l’un et de la mort de l’autre (fameuse contrepartie).

    Il s’agirait alors d’un produit financier “panier” qui éviterait que les producteurs (de matières premières par exemple) ne viennent imposer des pénuries qui les desserviraient eux et tout le monde.

    Merci.

    1. Commençons par ce qui a déjà été publié : dans L’argent mode d’emploi (Fayard 2009), pages 301-316.

      Interdire les paris sur les fluctuations de prix

      « Mme Caroline elle-même s’était remise à rire. Et la conversation continua sur un ton de familière bienveillance.

      « C’est que j’aime beaucoup mon frère, c’est que je vous aime vous-même plus que vous ne pensez, et cela me ferait un gros chagrin de vous voir vous engager dans des trafics louches, où il n’y a, au bout, que désastre et que tristesse… Ainsi, tenez ! puisque nous en sommes là-dessus, la spéculation, le jeu à la Bourse, eh bien ! j’en ai une terreur folle. J’étais si heureuse, dans le projet de statuts, que vous m’avez fait recopier, d’avoir lu, à l’article 8, que la société s’interdisait rigoureusement toute opération à terme. C’était s’interdire le jeu, n’est-ce pas ? Et puis, vous m’avez désenchantée, en vous moquant de moi, en m’expliquant que c’était là un simple article d’apparat, une formule de style que toutes les sociétés tenaient à honneur d’inscrire et que pas une n’observait… Vous ne savez pas ce que je voudrais, moi ? ce serait qu’à la place de ces actions, ces cinquante mille actions que vous allez lancer, vous n’émettiez que des obligations. Oh ! vous voyez que je suis très forte, depuis que je lis le Code, je n’ignore plus qu’on ne joue pas sur une obligation, qu’un obligataire est un simple prêteur qui touche tant pour cent sur son prêt, sans être intéressé dans les bénéfices, tandis que l’actionnaire est un associé courant la chance des bénéfices et des pertes… Dites, pourquoi pas des obligations, ça me rassurerait tant, je serais si heureuse ! »

      Elle outrait plaisamment la supplication de sa requête, pour cacher sa réelle inquiétude. Et Saccard répondit sur le même ton, avec un emportement comique.

      « Des obligations, des obligations ! mais jamais !… Que voulez-vous fiche avec des obligations ? C’est de la matière morte… Comprenez donc que la spéculation, le jeu est le rouage central, le cœur même, dans une vaste affaire comme la nôtre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par petits ruisseaux, l’amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, établit une énorme circulation d’argent, qui est la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles… C’est comme pour les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles, a-t-on assez répété qu’elles étaient des tripots et des coupe-gorge. La vérité est que, sans elles, nous n’aurions ni les chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises modernes, qui ont renouvelé le monde ; car pas une fortune n’aurait suffi à les mener à bien, de même que pas un individu, ni même un groupe d’individus, n’aurait voulu en courir les risques. Les risques, tout est là, et la grandeur du but aussi. Il faut un projet vaste, dont l’ampleur saisisse l’imagination ; il faut l’espoir d’un gain considérable, d’un coup de loterie qui décuple la mise de fonds, quand elle ne l’emporte pas; et alors les passions s’allument, la vie afflue, chacun apporte son argent, vous pouvez repétrir la terre. Quel mal voyez-vous là ? Les risques courus sont volontaires, répartis sur un nombre infini de personnes, inégaux et limités selon la fortune et l’audace de chacun. On perd, mais on gagne, on espère un bon numéro, mais on doit s’attendre toujours à en tirer un mauvais, et l’humanité n’a pas de rêve plus entêté ni plus ardent, tenter le hasard, obtenir tout de son caprice, être roi, être dieu ! » (Zola, L’argent, 1891 : 163-164).

      La spéculation est désormais partout : le « bon père de famille » achète des actions et sa retraite sera assurée par un portefeuille de titres spéculatifs. C’est ce qu’on attend de lui, bon père de famille.

      « Money doesn’t grow on trees », dit-on cependant en anglais : « L’argent ne pousse pas sur les arbres », et ce que l’on veut dire quand on dit cela, c’est rappeler que l’argent résulte du travail. Cela tout le monde le sait, mais que les intérêts dont le bon père de famille bénéficie soient le produit du travail de quelqu’un d’autre, qui en est lui spolié, il ne s’en soucie guère.

      « Vous exagérez ! », me dira-t-on. Peut-être, mais de quelle manière ? Si l’argent ne pousse pas sur les arbres et s’il n’est pas le résultat du travail de quelqu’un dont on le prive, d’où vient-il ?

      « Pourquoi me blâmez moi ? », s’écrie le bon père de famille. « Tout le monde le fait. Et de toute manière, je ne suis qu’un petit spéculateur ! » Petit, sans doute, mais les petits rus font les grandes rivières.

      Le risque existe du fait que l’avenir est incertain : il peut pleuvoir ou pas et ma moisson en sera abondante ou rare. De tels aléas induisent des risques qui ne dépendent pas de moi mais de la planète où je vis. Je peux cependant m’en protéger en m’assurant : quelqu’un prendra ce risque à ma place si je lui donne une somme d’argent représentant une fraction du coût d’un sinistre éventuel. La vente à terme permet de se protéger de ce risque, non pas à l’annulant, parce que le risque ne pourra pas disparaître, mais de le transmettre à quelqu’un d’autre pour un prix. Le prix est fixé aujourd’hui, même si la livraison aura lieu plus tard. Un risque existait et il n’a pas disparu mais ses effets ont été dilués dans une transaction dont les deux parties sont satisfaites.

      Mais je peux aussi créer du risque d’intention délibérée. Je peux parier un million que la sécheresse aura ou n’aura pas lieu. Dans un pari, aucun risque n’existait mais les parieurs en ont fait apparaître un. Ils se sont mis d’accord que si tel ou tel événement intervenait, dont la nature peut être tout à fait indifférente d’un point de vue économique, un jet de dés par exemple, l’un gagnerait et l’autre perdrait. Si vous acceptez mon pari, l’un de nous aura perdu un million à l’échéance. Nous aurons créé de toutes pièces un risque qui n’existait pas jusque-là.

      Aucune fonction assurantielle ne s’exerce ici : un risque a été artificiellement créé à partir de rien et ceci en vue seulement d’un espoir de gain. Mais il ne faut pas être grand clerc pour savoir que tous ceux qui perdent leurs paris ne disposent pas de l’argent qu’il leur faudra verser. S’ils le possédaient nécessairement, la littérature et le cinéma seraient bien moins riches ! Et le même principe s’applique en finance : plus le volume des paris augmente, plus le risque croît en parallèle que l’un des intervenants se révélera incapable le moment venu de s’acquitter de sa dette et il en résultera un risque systémique dans la mesure où sa défaillance peut en entraîner d’autres, déclenchant une réaction en chaîne.

      On appelle « couverture », j’y ai déjà fait allusion, une position prise sur un marché financier dans une fonction d’assurance. Les marchés au comptant ou à terme permettent à ceux qui sont exposés à un risque réel (dû au climat, à l’environnement économique général, etc.) de se couvrir. Celui qui se couvre contribue bien entendu à la stabilité générale et à réduire le risque global. Une position « nue », encore appelée « directionnelle », est au contraire une position où, alors que l’on n’est exposé à aucun risque préexistant, on en crée un délibérément en vue d’un gain mais en risquant bien entendu d’essuyer en réalité une perte. Il s’agit en fait d’un simple pari sur les fluctuations futures d’un prix. Le risque créé par une position nue existe désormais pour les deux parties impliquées au pari ainsi que pour ceux qui dépendent d’elles financièrement. La fonction assurantielle de la finance protège l’économie. Les paris la mettent bien entendu au contraire en danger.

      Si le commerce du blé se trouvait uniquement entre les mains de ceux qui ont du blé à livrer ou qui veulent en prendre livraison, son prix serait déterminé par le rapport de force entre les acheteurs et les vendeurs et celui-ci sera partiellement fonction – ce n’est là que l’un des facteurs qui jouent – de la quantité qui en est produite et celle qui en est requise : ce que l’on appelle communément « la loi de l’offre et de la demande ». Le problème, avec la « la loi de l’offre et de la demande », c’est qu’elle est désincarnée : elle élimine comme sans pertinence tout l’élément humain qui en constitue pourtant le contexte : l’organisation politique et les rapports complexes existant entre les groupes qui constituent les sociétés humaines. Mais ce n’est de toute manière pas de cette façon que les choses fonctionnent de nos jours : le prix du blé est déterminé aujourd’hui (la chose est apparue en pleine lumière durant l’été 2008) par les paris que font les grands investisseurs institutionnels américains, au premier rang desquels, les fonds de retraite, les fondations universitaires, les autorités locales, les hôpitaux, les musées. On pourrait s’attendre – au sein d’un monde rationnel – qu’ils focalisent leur attention sur les pensions à verser aux retraités, sur l’enseignement à dispenser aux étudiants, sur le soin à apporter aux patients ou sur la mise en valeur des œuvres artistiques, que non : ils portent toute leur attention à pousser à la hausse ou à la baisse le prix du blé et des autres matières premières et ceci pour protéger leurs avoirs, sans se soucier outre mesure du fait que des individus vivent ou meurent du fait de leur spéculation.

      On a donc autorisé, voire encouragé, la présence sur les marchés à terme de matières premières de gens qui n’ont en réalité rien à y faire : d’intervenants qui n’ont ni pétrole, ni céréales, ni coton, ni cacao à vendre ni n’en ont aucun usage. Ces gens achèteront et vendront cependant des contrats portant sur du pétrole, des céréales, du coton, du cacao entre le moment présent et celui prévu pour la livraison. Ils se dégageront cependant, retireront leurs cartes, avant que ce moment ne soit venu. Entretemps, leurs ventes et leurs achats de contrats à terme auront influé sur les prix, engageant ceux qu’on appelle les négociants (en anglais commercials) sur ces marchés, à savoir ceux qui ont véritablement quelque chose à y vendre, ou qui entendent véritablement y acheter. Les « non-commercials » ont eux un autre nom bien entendu : ce sont les « spéculateurs ».

      Pourquoi les spéculateurs sont-ils tolérés sur les marchés à terme des matières premières ? La raison que l’on entend répéter est qu’ils seraient utiles à ces marchés : ils y « créeraient de la liquidité », ce qui serait très bénéfique à leurs participants légitimes : les négociants. Or cette justification n’a aucun fondement [1] – et la raison pour laquelle les spéculateurs sont présents sur ces marchés est beaucoup plus prosaïque : ils y sont présents parce que ce sont eux qui les ont mis sur pied, et s’ils l’ont fait, ce n’était pas par philanthropie : pour « offrir de la liquidité » dont les acteurs légitimes auraient un besoin pressant, mais parce qu’ils peuvent y spéculer et que cette spéculation leur rapporte énormément d’argent. Mais le hic – parce qu’il y a un hic – c’est que pousser à la hausse de manière extravagante le prix du pétrole, du blé ou du riz, ce n’est pas sans conséquences : les usines arrêtent de tourner, les gens ne peuvent plus conduire leur voiture, ils ne peuvent plus acheter à manger et ils meurent de faim. Et pousser ces prix à la baisse de manière extravagante – les spéculateurs pouvant tout aussi bien pousser les prix à la baisse (les marchés à terme sont, comme nous l’avons vu, parfaitement symétriques de ce point de vue) – n’est pas inoffensif non plus puisqu’ils peuvent tout aussi bien faire que les producteurs de blé, de riz, de café ou de coton n’y trouvent plus leur compte, leur activité ayant cessé d’être rentable. Les activités d’un casino cessent d’être indifférentes, voire divertissantes, dès qu’elles ont des morts sur la conscience.

      De tels paris ont contribué à fragiliser de manière dramatique le système financier. Tous se sont greffés sur des systèmes qui, comme les marchés à terme, avaient été conçus à l’origine pour remplir une fonction assurantielle. D’une manière générale, les produits financiers appelés « dérivés » se sont prêtés massivement à de tels détournements. Un bon exemple du danger qu’ils peuvent présenter est offert par des instruments financiers appelés Credit-Default Swaps (CDS) qui, à l’heure où j’écris, constituent toujours une bombe à retardement susceptible de précipiter encore davantage l’effondrement de la finance dans son ensemble.

      Un CDS est un pari portant sur le fait qu’une entité quelconque se révélera incapable de rembourser une dette qu’elle encourt et qu’elle a émise sous la forme d’un instrument de dette, telle une obligation. L’acheteur du CDS paie une prime initiale qui sera complétée par une prime annuelle. En échange, le vendeur du CDS s’est engagé pour sa part à verser à l’acheteur la différence entre la dette contractuelle et sa valeur résiduelle au cas où l’émetteur de la dette ferait défaut. Qu’une valeur résiduelle subsiste découle du fait que quand un émetteur de dette fait défaut, ceux qui avaient acquis sa dette, ceux qui lui avaient prêté de l’argent, demeurent créanciers et récupéreront une partie de la somme qui leur est due à l’occasion de la liquidation des biens de la firme en faillite. La somme sera dans la plupart des cas minime et on l’exprimera sous la forme : « tant du dollar » ou « tant de l’euro ». Par exemple, « 25 centimes de l’euro ».

      Imaginons que « 25 centimes de l’euro » soit effectivement la valeur d’un instrument de dette après la faillite de celui qui l’a émis, la faillite de celui qui a emprunté l’argent et qui est désormais incapable de rembourser ; le vendeur du CDS devra alors verser à l’acheteur, les 75 centimes restants. Au total l’« assuré » aura récupéré l’entièreté de son placement : les 25 centimes de l’euro qui lui seront versés à l’aboutissement du redressement judiciaire et les 75 centimes restants qu’il recevra de celui qui lui aura vendu le CDS.

      La plupart de ceux qui contractent des CDS ne le font cependant pas en raison de la capacité assurantielle de ce produit financier dérivé : ils ne sont en réalité exposés à aucune perte, il ne s’agit pour eux que d’un pari fait sur la mauvaise santé d’une société émettant des instruments de dette. Mais en contractant un CDS, ils ont créé de toute pièce un risque qui ne préexistait pas : que leur assureur s’avère incapable de s’acquitter du paiement promis en cas de sinistre. Le cas n’est pas purement théorique : American Insurance Group (AIG), la plus grande compagnie d’assurance au monde, s’est effondrée à la suite de tels paris. Il en coûte déjà au contribuable américain au moment où j’achève la rédaction de cet ouvrage, 150 milliards de dollars. Lehman Brothers, alors la quatrième banque d’affaires de Wall Street, fit faillite le 15 septembre 2008, sa chute déstabilisa la finance en raison de l’incapacité d’AIG et des autres firmes qui avaient vendus des CDS portant sur sa dette à faire face à leurs obligations. Les primes avaient été sous-évaluées de plusieurs ordres de grandeur : la fin des grands de Wall Street était jusque là chose tout simplement inimaginable.

      La création intentionnelle de risque telle qu’on l’observe par exemple avec les CDS débouche sur ce qu’on appelle un « risque systémique » global sur les marchés financiers. Les Etats-Unis se sont retrouvés à l’automne 2008 dans une situation intenable : confrontés à la chute, à la suite d’une réaction en chaîne, d’un ensemble d’établissements financiers considérés comme « too big to fail » : trop importants pour qu’on puisse envisager-même leur faillite. Pourquoi « trop gros pour faillir » ? Précisément en raison de l’« effet domino » qui aurait résulté de leur fin : chacun en entraînant probablement plusieurs autres, sinon tous, à sa suite.

      On peut se poser à propos de la crise et des sommes colossales qui ont été dégagées pour tenter de la résoudre la question suivante : « De quels chapeaux sont sortis soudain ces fonds que l’on prétendait inexistants quelques jours auparavant ? »

      La réponse à cette question tient précisément dans l’expression « risque systémique ». On se souvient de nombreux débats de société où l’une des parties proposait ce qui semblait une solution raisonnable aux problèmes rencontrés et où le gouvernement ou l’administration répondait que oui, la proposition était intéressante et devrait, en toute bonne logique, être adoptée, s’il n’existait un obstacle de taille : l’argent. « De telles sommes ne sont tout simplement pas disponibles », disait-on : « de tels budgets sont impensables ».

      Or, depuis que la crise a éclaté en 2007, des sommes qui représentent des milliers de fois, sinon des dizaines de milliers de fois celles évoquées lors de ces discussions sont dégagées par les gouvernements ou leurs administrations, sans que cela provoque semble-t-il davantage qu’un soupir. Comment expliquer cela ?

      L’explication est qu’il s’agit dans les deux cas de choses d’ordres très différents. Dans le premier cas, ce dont il est en général question, ce sont des revendications sociales ou portant sur l’environnement dans une perspective de développement durable. La raison pour laquelle les autorités se montrent chiches dans ces cas-là est qu’il s’agit de questions relevant d’un équilibre de forces à l’intérieur de l’édifice social et où le fait de dégager les sommes dont il est question n’aurait d’autre enjeu que de modifier légèrement – et sans doute très passagèrement seulement – un rapport de force existant. Si le coup de pouce gouvernemental devait cependant avoir lieu, l’intervention de lobbys travaillant pour le compte de ceux qui auraient perdu à cette occasion un peu de leur pouvoir du fait de l’intervention des autorités en faveur de ceux qui revendiquaient, assurerait que le rapport de force soit rapidement rétabli dans les termes de son statut antérieur. Dit autrement : il s’agit dans ce premier cas de questions qui n’apparaissent pas vitales aux yeux des autorités, qu’il s’agisse du gouvernement ou de l’administration.

      Dans le second cas, dans celui à l’œuvre dans le processus de désintégration du secteur bancaire auquel on assiste à partir de 2007, il s’agit tout au contraire de questions que l’on rassemble sous l’ombrelle du risque systémique : de questions vitales du point de vue de la survie des sociétés. L’expression « risque systémique » signifie que c’est l’édifice social dans son ensemble qui est menacé. Alors nécessité fait loi, et les fonds dits « introuvables » sont découverts en un tour de main. Mais ceci ne signifie cependant pas qu’il était aisé de les débloquer, cela signifie simplement que la décision de les dégager fut rapidement prise.

      Or, et pour en revenir aux credit-default swaps, malgré le risque systémique considérable que créent les CDS, leur commerce se poursuit. Les autorités se contentent d’exiger de ce marché « une meilleure transparence » et certaines protections, que l’on obtiendrait en créant pour eux un marché organisé, avec une chambre de compensation chargée de superviser les parties impliquées, vendeurs et acheteurs, et exigeant des vendeurs des « marges » croissantes, des provisions de plus en plus importantes, en cas de défaillance probable de la firme sur laquelle portent les CDS.

      Le problème causé par les produits financiers dérivés générateurs de risque systémique, tels ces Credit-default swaps, n’est cependant pas insoluble et des mesures pourraient être prises qui permettraient de leur conserver leur fonction assurantielle tout en neutralisant leur dimension spéculative à la source du risque systémique. Je propose ici une mesure de ce type, couvrant un grand pan de l’activité financière « moderne et sophistiquée » et qui permettrait d’opérer un filtrage au sein des produits financiers dérivés entre leurs usages qui resteraient autorisés par cette mesure : ceux qui servent une fonction d’assurance (appelés plus haut de « couverture ») et les autres (appelés plus haut « nus » ou « directionnels »), prohibés ceux-là, parce ce qu’ils ne jouent qu’un rôle purement spéculatif et donc néfaste. Voici cette mesure :

      « Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits ».

      Cette mesure autorise celui qui dispose d’un produit réel (ce qui explique la mention du mot « livraison ») de se protéger contre les fluctuations de son prix en passant contrat avec une contrepartie qui a elle un besoin réel de ce produit. Il n’y a pas de marché secondaire qui permettrait d’échapper à l’engagement de livrer en achetant le contrat pour le revendre plus tard à un tiers et bénéficier ainsi d’une plus-value du simple fait de la variation du prix. Sont exclus enfin, tous les petits jeux qui consistent à faire semblant que l’on court un risque et à se faire dédommager grassement si ce risque se matérialisait … en réalité seulement pour quelqu’un d’autre !

      En fait, le filtrage qu’opère cette mesure existe déjà : on le trouve, sous une forme beaucoup plus compliquée, dans la norme comptable américaine 133 du Federal Accounting Standards Board (et FASB 149 pour la révision de certains de ses aspects), où il sépare les deux usages possibles des produits dérivés utilisés soit en « couverture », soit pour la spéculation. Mais il s’agit dans la norme FASB 133 de décourager et non d’interdire : le filtrage débouche simplement sur deux types de traitement fiscal : favorable dans le premier cas et défavorable dans le second. D’une manière générale, je souscris bien évidemment à l’idée que le découragement est de loin préférable à l’interdiction mais les règlements regroupés dans FASB 133 ne renvoient à aucun principe général et se perdent au contraire dans une casuistique dont les failles offrent autant de moyens de les contourner. FASB 133 devrait être mise à jour et transformée en une interdiction pure et simple de la spéculation sur les marchés des matières premières. La mesure que je propose est elle simple et du fait de sa simplicité prévient son détournement éventuel.


      [1] J’ai eu l’occasion d’expliquer ailleurs (Jorion 2008b : 159-163) pourquoi les spéculateurs, se trouvant toujours dans le camp – acheteur ou vendeur – où est en train de se développer la tendance, ne créent pas de liquidité sur les marchés à terme de matières premières, ou, s’ils en créent, en accaparent davantage qu’ils n’en créent et pour cette raison lèsent ces marchés davantage qu’ils ne leur viennent en aide. Autrement dit, les spéculateurs consomment plus de liquidité qu’ils n’en créent, privant les négociants qui en auraient eux bien besoin.

    2. @ Paul Jorion :
      Ok.
      J’ai trouvé un truc excellent (thanks Contre-Info) mais cela concerne les US et le chômage pendant la crise.
      C’est un slide et c’est très ‘visuel’ :
      http://www.youtube.com/watch?v=4KxIesOVCXc
      L’interview de la créatrice de ce slide sur CNN :
      http://www.youtube.com/watch?v=aNLldUJ6yzE

      L’émission ‘Le dessous des cartes’ m’a toujours fasciné car elle rendait ‘simple’ des choses très complexe (la géopolitique), par la seule utilisation de cartes.
      A mon sens, c’est cette excellence qu’il faudrait viser.
      Ce pourrait être aussi réalisable pour la France (les stats sont disponibles, par département) mais l’impact visuel serait moindre, pour la bonne et simple raison que les US ont plus que doublé leur taux de chômage moyen en deux ans 1/2, ce qui n’est pas le cas de la France.

      Néanmoins, cela ne fait pas beaucoup avancer votre besoin de slides sur votre proposition …

      Une petite idée néanmoins : une animation cartographique des taux de dette publique en % de PIB par pays de l’UE par mois, depuis 2006, avec pour chaque ‘rupture’, des indications d’évènements ‘particuliers’ (chute de Lehman Brothers, ‘discours de Toulon’ sur la fin du capitalisme financier, etc.).
      Ce qui serait intéressant, ce serait d’avoir la même carte en parallèle sur des indices de volume de paris sur les fluctuations des prix, afin de comparer les deux évolutions.

      Qu’en pensez-vous ?

    3. En même temps, pour ne pas être dupe de l’outil et de ses effets de formatage justement, il faudrait lire et méditer le petit texte de Rafi Haladjian, “Devenez beau, riche et intelligent avec PowerPoint, Excel et Word” téléchargeable en pdf ici :

      http://pauillac.inria.fr/~weis/info/

  2. je pense que les hommes politiques mentent mais ils ont toujours un discours positif
    du genre tout va bien, ne vous en faites pas.
    c’est facile quand on raconte de gros mensonges d’être positif.
    une majorité des gens est toujours prête a croire n’importe quoi.

    et c’est ce discours sécuritaire qui plait au gens.

    donc il faudrait dire la vérité aux gens tout en restant positif
    quelqu’un qui voit tout en noir tout le temps a un moment plus personne ne l’écoute.

    dans tout ce machin il faut qu’on apporte la note positive.

  3. PLus je critique le politique et moins le politique avance en intelligence,

    Plus je critique le capitalisme et le communisme et moins les deux changent à la fois,

    Plus je critique ma femme et plus ma femme se braque contre moi et passe encore à un autre,

    J’aimerais bien encore critiquer et juger le monde aujourd’hui, hélas je m’aperçois bien qu’au fil du temps, des époques, des idées, des livres, des têtes, des intellectuels que cela ne rend guère mieux le monde plus noble, bon et beau à voir.

    S’il vous plait redevenez donc tous des petits enfants comme autrefois et alors je vous en raconterais une bien bonne.

    Et même si le monde est fou, essayons quand même de le rendre un peu moins désolant,
    gardons la foi, l’esprit ouvert, la raison, le sourire.

    Bref plus je regarde, je répète et j’annonce les mêmes nouvelles catastrophiques du monde, soir après soir, jour après jour et moins le monde ne change en fait à travers ma propre conduite.

    On aime en fait jamais assez les gens du capitalisme et du communisme pour que le monde passe en fait réellement à autre chose de plus concret et différent sur le fond comme sur la forme.

    Pourquoi parler toujours encore des mêmes choses qui font mal aux autres, il n’y pas non plus que du mal dans le monde, il y a peut-être parfois aussi du bien et du bon que je n’arrive même plus à voir.

    Mon modeste commentaire du jour, une simple petite bouteille vide jetée à la mer pour vous, pour l’autre, pour moi et pour les nombreux autres à venir venant du ciel comme d’autres mondes sans doute plus ou moins terrestres et avancés que le notre.

  4. J’avoue regarder la vidéo au boulot, ou plutôt l’écouter, mea culpa maxima culpa.

    Pour la technique, il suffit de brancher des oreillettes sur le PC et d’afficher un document boulot sur l’écran, un pdf, une vidéo de formation interne en lui coupant le son ou un document excell, comme ça personne ne se doute trop de quoi que ce soit.

    Les gens sont visuels souvent.

    D’ailleurs, là où je bosse, je crois bien qu’ils s’en foutent de ce que j’écoute pendant que je travaille.

    Des fois, quand je m’ennuie, pas inspiré, je vais faire un tour en vélo dans les environs. Kein Problem!

    Du moment que je leur trouve de bonnes idées…

  5. Belle note de fin Mr Jorion, j’apprécie beaucoup votre intégrité intellectuelle.

    Si seulement l’humanité développait cette compétence, le monde deviendrait autre…

    Et comme je suis très optimiste, (pas par nature mais car je crois que cela joue en faveur d’un résultat meilleur), je crois que cette intégrité intellectuelle émerge petit à petit, chez certains d’entre nous, et j’ai confiance en la vie quant au sens de passer par ou l’on passe. C’est que c’est nécessaire à notre évolution, ça en a toujours été ainsi, regardez des documentaires!

    L’humanité traverse un stade d’évolution majeur, celui de devenir apte à être responsable de la vie sur terre.
    Donc nous avons la capacité de prendre en charge le devenir de la planète, mais sans cette intégrité intellectuelle, on fait passer notre intérêt individuel avant le bon sens. “Exemple : “Moi la science et tout ça, ça m’intéresse pas, à quoi ça va me servir, j’préfère faire des soirées avec les potes à boire, etc.” Oui j’l’ai choisi l’exemple mais y en a tant d’autres… chacun d’entre nous avons ce choix à faire : je me surpasse ou je baisse les bras?
    “L’homme est une corde tendue entre le singe et le surhomme,[…] J’aime ceux qui ne savent pas comment vivre, car ce sont ceux qui traversent. Nietzsche”
    Il faut apprendre à vivre, vraiment, heureux et libre. Passer outre de tout ce qui nous rend dépendant, car sinon, on vit comme des marionnettes.
    Et une marionnette ça pense pas, pensez-y!
    Allez! Optimisme!
    (ioi) @+

  6. en animation il y a http://www.storyofstuff.com/international/ et sur le site U.S trois autres histoires dont celles des marchés carbones pour lesquels on a appris récemment le soupçon de fraudes spéculatives. super format, l’animation, mais lourd en moyens.

    le processus engagé n’est donc pas stoppable.
    la question se pose de savoir s’il faut souhaiter une accélération définitive et que l’on passe à autre chose ou attendre une lente agonie. y’aura des sacrifiés dans les deux cas

    1. http://www.youtube.com/watch?v=zUxsV_4_2bs&feature=related

      Dead Can Dance – Severance

      Severance…
      the birds of leaving call to us
      yet here we stand
      endowed with the fear of flight

      Overland…
      the winds of change consume the land
      while we remain
      in the shadow of summers now past

      When all the leaves have fallen
      and turned to dust
      will we remain
      entrenched within our ways?

      Indifference…
      the plague what moves throughout this land
      Omen signs
      in the shapes of things to come.

      Tomorrow’s child is the only child
      tomorrow’s child is the only child

    2. Si dans trois semaines l’intérêt financier disparaît nous n’en mourrons pas, au contraire nous serons libérer.
      Mais si dans l’état actuel de la société nous manquons de pétrole dans trois semaines, nous crèverons tous. (le mot n’est pas trop fort)
      Effectivement il reste très peu de temps pour changer et trouver les solutions pour sortir de la dépendance du pétrole.
      Le paradoxe c’est que c’est à chacun d’agir et que le système ne le permet pas, sauf pour les plus téméraires.

    3. Le problème systémique posé par le pic pétrolier

      « Le problème, en pratique, c’est que l’économie actuelle est fortement dépendante du pétrole, tout comme – pour faire une comparaison – le corps humain est dépendant de l’eau, dont il est composé à 70%. Le corps d’un homme de 70 kg, par exemple, contient 50 kg d’eau. Comme l’eau est un élément crucial de son métabolisme, l’homme n’a pas à perdre ses 50 kg d’eau pour mourir de déshydratation. Une perte non compensée de quelques 5 kg suffira. De la même façon, notre économie basée sur le pétrole n’a pas à vider toutes ses réserves pour s’effondrer. Un déficit d’approvisionnement (écart entre l’offre et la demande) de 10-15% suffira. »

      http://local.attac.org/paris15/documents/energie/PicdeHubbert.pdf

  7. Cher Paul,

    Il n’y a pas que les financiers qui refusent de se remettre en question. Parlez à n’importe quel économiste des limites à la croissance et observez sa réaction. Parlez à n’importe quel terrien de rationnement et observez sa réaction. N’est-ce pas tout autant révélateur ?

  8. L’évaporation de la finance est la première manifestation de la crise systémique que posent les limites de la consommation d’énergie au niveau mondial. Cet aspect est méprisé par la majorité qui reste perméable a l’idée selon laquelle il y a un lien intrinsèque entre croissance économique et croissance de la consommation d’énergie. Vous pouvez avoir tout l’or du monde, si vous n’avez pas d’énergie en suffisance il vous est impossible de concrétiser toute la production de biens et de services désirée. L’efficacité énergétique a certes permis des gains considérables mais elle ne peut pas se substituer à une augmentation de la consommation d’énergie car l’ordre de grandeur n’y est pas. L’économie réelle suit donc grossièrement la courbe de l’énergie disponible dont le pétrole est l’acteur majeur de par son imbrication dans le système tout entier. Cette ressource inestimable permet quasiment toutes les ressources de part son intensité énergétique, de part sa transportabilité et de part ses multiples utilisations chimiques.

    Etant donné que la finance est hypertrophiée par rapport à l’économie réelle et que cette dernière n’a plus de marge de croissance physique, la finance est contrainte de s’alligner sur une économie réelle moribonde pour tenter de retrouver une quelconque légitimité. La finance qui se soucie peu de ce qui est possible sur le long terme en perd les pédales et se retrouve coincé entre ses désirs et la réalité. Cela s’exprime par une volatilité qui cache très mal la perte des repères dans lequel le système financier est plongé. On dirait que la finance n’est plus qu’un mirage dont l’Occident se sert pour s’appropirer les ressources qu’il n’a pas. L’illusion est maintenue tant que le dogme de la croissance n’est pas remis en question et c’est sans doute pour cela que ce débat est systématiquement nié en Occident. On peut dire que la finance est devenue une escroquerie imposée par l’empire d’Occident insolvable pour se procurer ce dont il a besoin.

    Tant que la finance organise la décroissance de la demande par rapport à ce qui peut être partagé au niveau mondial, l’empire peut continuer à maintenir un semblant d’illusion en éliminant au fur et à mersure ce qu’il considère être parasitaire par rapport à ses besoins vitaux. Le problème est que nous sommes tous susceptibles d’être considérés comme des parasites aux yeux de l’empire. Cette mascarade cessera quand une demande mondiale incompressible se heurtera à une offre physique inextensible et fera capoter le système financier, cela signifiera un réalignement drastique de la finance sur l’économie réelle (lisez sa quasi disparition) qui vera le pouvoir d’achat occidental s’effondrer dramatiquement. On peut penser qu’à ce moment là, la géopolitique prendra le relais (j’ai la bombe, tu ne l’as pas). Dans le pire des cas les grandes puissances auront recours à la destruction de la demande intra ou extra muro pour tenter de faire de gains là il sera encore possible d’en faire. Sauf prise de conscience salvatrice et responsabilisante …

  9. A propos de formes plus ouvertes d’expression des éclairages sur l’état des lieux (BD, théâtre, vidéo, etc) , vers un plus grand nombre de « lecteurs » , j’ai découvert chez un bouquiniste , dans la collection les Documents Bleus Gallimard , ce genre de collection qui publia le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient de S. Freud , un ouvrage d’humeur au vitriol sur la crise de 29 qui pourrait être quasiment retranscrit mot pour mot aujourd’hui et servir de synopsis , la situation générale étant d’une ressemblance confondante .
    William Floyd est l’auteur de ce livre paru en 1932 qui relate un « procès » peu ordinaire : « Le peuple contre Wall Street » , dédié aux victimes de Wall Street lors de la crise .
    Sept personnages : le brasseur d’affaires , le « broker », le gogo , le banquier , le directeur de sociétés , le propagandiste politique et l’homme d’église , sont soumis à un interrogatoire décapant lors du procès de Wall Street , le tribunal étant sollicité pour le juger aliéné et l’enfermer . Voici les premières pages pour vous inviter à trouver la suite …
    CHAPITRE PREMIER
    LE BRASSEUR D’AFFAIRES.
    A 10 heures, l’heure fixée, il y a trois cents personnes dans la salle d’audience, et qui attendent.
    A 10 h. 40, un huissier, heurtant la table, crie:
    « – La Cour! Debout!
    « Oyez! Oyez! Oyez! allons, que les gens ayant affaire avec ce tribunal s’avancent et présentent leurs doléances; le tribunal les ouÏra.
    « Chapeaux! »
    Le juge, en robe de soie noire, salue avec componction la foule respectueusement debout dans le prétoire, puis s’installe sur son siège, lequel, en l’occurrence, est un fauteuil tournant posé sur une estrade, derrière un grand bureau.)
    LA COUR. – Affaire Peuple-Wall Street. C’est un cas de lunatico inquirendo : en d”autres termes, il s’agit de fixer, par jugement, si le défendeur est sain d’esprit ou si, dans l’intérêt de la société, il convient de l’enfermer dans un asile d’aliénés. Invoquant des précédents, la famille tiendrait à éviter la publicité de cette affaire. Elle s’est activement.employée pour que cette enquête se fît à huis clos; mais, vu 1’importance de la cause et sa haute portée sociale, l’audience sera publique et la salle ouverte à tous, y compris les membres de la presse. A titre de réconfort pour ceux qu’une telle décision risquerait d’alarmer , je déclare que la forme d’ « aliénation mentale dont souffre Wall Street n’est pas forcément héréditaire. Ses descendants seront réfractaires à cette maladie, pourvu qu’on les prémunisse scientifiquement contre le milieu contaminé. Le greffier va lire la liste des jurés.
    Me LE SCEPTIQUE. –Puis-je demander à M. le Juge si l’on a choisi les Jurés, ici présents aujourd’hui, dans toutes les classes de la société? Compte-t-on parmi eux des pasteurs, des intellectuels, des artisans, des journaliers, des nègres et des femmes?
    LE TRIBUNAL. — Le choix, fait selon l’usage, ne comprend aucune des classes ci-devant énumérées , on n’a convoqué que des personnes versées dans les affaires et possédant des biens.
    (Le greffier appelle par leurs noms les douze Jurés qui viennent siéger à leur banc.)
    Mc LE SCEPTIQUE. — Messieurs les Jurés, je vais vous prouver que Wall Street est atteint de l’épidémie du lucre et que, dans l’intérêt de la société, il faut l’enfermer dans un lazaret. Parmi les symptômes de cette peste, je citerai la notion invertie des valeurs; le désir insatiable de gagner quelque chose avec rien; l’usage de dés pipés au jeu; l’illusion tenace que les opérations financières d’une poignée d’individus servent au salut de la masse; en un mot , un complexe généralisé du dollar.
    » Et d’abord, afin de m’assurer que vous avez qualité pour siéger dans ce procès, je me contenterai de vous poser deux questions: 1° Croyez-vous Messieurs à l’honnêteté ?
    2° Croyez-vous au peuple des États-Unis?
    Je ne doute point de votre réponse affirmative. Dans ce cas, le Jury nous convient.
    Me ROCKERBILT. – .le m’aperçois que le Juré n° 5 est un homme de lettres . Voudrait-il me citer le titre de ses ouvrages ?
    Réponse.· Justice ! où, es-tu ? ; Le Drame du Gaspillage; Impérialisme américain.
    Me ROCKERBIL’I’. Je vous récuse. Y a-t-il , Messieurs, un autre Juré réformiste? D’après votre silence, je conclus que vous avez tous confiance dans le système social actuel.
    (L’homme de lettres est remplacé et le nouveau Juré est agréé par les deux parties.)
    Me LE SCEPTIQUE. – Si, en vue d’établir le bien fondé de ma cause, je faisais comparaître des témoins bien connus sous le nom de pêcheurs en eau trouble, alias socialistes, on ferait fi de leur déposition; aussi ne vais-je citer, avec l’assentiment de mon honorable adversaire, que les illustres résidents du quartier de la Bourse, assignés par la défense.
    Me ROCKERBILT. – Seuls mes témoins viendraient-ils donc à l’appui de votre cause? Soit. Commencez.
    Me LE SCEPTIQUE. — Veuillez avancer, monsieur Lejeuneford. (M. Lejeuneford, costume dernier cri et bonté rayonnante, après avoir donné une poignée de main au Juge et salué le Jury d’un aimable signe de tête , s’assoit devant la barre, avec une évidente satisfaction. Il a quatre avocats , sans compter Me Le Sceptique.)
    Demande. –Quelle est votre profession, Monsieur Lejeuneford ?
    Réponse. –Je suis brasseur d’affaires, tout bonnement.
    D.– Représentant du nouveau capitalisme de Wall Street?
    R. — Je crois mériter ce titre parmi les industriels et les financiers modernes.
    D. – Qu’est-ce qui caractérise le nouveau capitalisme ?
    R. — Le dévouement au service du public, les hauts salaires, l’accroissement du bien-être général , la participation des employés aux bénéfices.
    D. — Comprenez-vous, parmi ces caractéristiques , les fusions de sociétés, les syndicats de compagnies, les trusts de placements, les actions sans valeur nominale et sans droits de vote, l’opposition à toute ingérence gouvernementale?
    R.– Oui, tout cela entre dans le nouveau programme.
    D.– Depuis combien de temps cette nouvelle idée supplante-t-elle les notions d’insatiable rapacité de l’ancien régime?
    R .–. Les affaires , semble-t-il, se sont organisées au cours des dix dernières années. Une politique d’entraide a remplacé l’implacable concurrence des premiers temps de notre histoire (1).
    D.– Prétendez-vous que l’écrasement des concurrents , ainsi que l’a pratiqué John D. Rockefeller père , n’aurait pas trouvé grâce auprès de John D.Rockfeller fils ? R
    R. — Les grandes sociétés ont pris tant d’extension aujourd’hui que le droit de propriété s’est presque entièrement libéré du sentiment de la responsabilité (2).

    ( 1) Ces propos ont été tenus par le président Coolidge
    (2) Owcn D.Young.

    Suivent 260 pages d’un feu roulant de questions réponses de ce genre citant souvent les responsables de l’époque .

  10. Nouveau titre à donner au « temps qu’il fait » :
    La purge du vendredi !

    Ce quart d’heure hebdomadaire, c’est un peu comme écouter radio Londres, la guerre financière fait rage, dans la noirceur du temps, radio Jorion lance son appel pour rejoindre la communauté du saint Blog, l’archange Paul nous sauvera.
    Le contre-pouvoir contre les compromis, c’est cette lumière de Vérité jaillissant de nos écrans le vendredi, nous gardons espoir, notre guide est là ; il est comme dieu, barbu, mais vivant !

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