UNE SOCIETE AUX ORDRES, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

Les trois ordres. Aldobrandino de Sienne, Li Livres dou santé, France du Nord, vers 1285.

C’est durant le Moyen Âge, du VIIIe au XVe siècle, que s’élabore la notion de travail dans sa signification moderne d’« association de l’homme et de l’outil » (Jacques Le Goff). L’ancien français réserve cependant le mot travail au tourment en général (latin tripalium, « instrument de torture), plutôt celui qu’on inflige, d’ailleurs, que celui qu’on endure, et appelle notre travail labor, labeur, pénibilité incluse, ce labeur-là étant surtout celui du retourneur de glèbe. On distingue alors trois types dans la classe des travailleurs : le type du laborator proprement dit, le paysan, celui qui peine (l’écrasante majorité de la population), le type de l’artifex, l’artisan, celui qui exerce un métier (ars), l’operarius, le type de l’ouvrier, celui qui crée une œuvre (opus). Le travail, jamais tout à fait délesté de son substrat pénitentiel, étayé en partie par l’étymologie [1], est réhabilité au XIe siècle par Adalbéron, évêque de Laon, dans son Poème au roi Robert, qui décompose la société en trois ordres fonctionnels ou ordines (voir les fonctions tripartites indo-européennes étudiées par Georges Dumézil) : celui des oratores (ceux qui prient), celui des pugnatores ou bellatores (ceux qui combattent), celui des laboratores (ceux qui travaillent). Pénétrés que nous sommes de l’idéal républicain, qui nous fait voir la société féodale comme un régime d’abus de pouvoir, un regnum impitoyable aux plus faibles, nous nous représentons les échanges symboliques entre les trois ordres sous l’aspect d’un triangle dont l’angle sommital serait occupé par les oratores et les bellatores, forcément d’infâmes exploiteurs, et la base, par les laboratores, un ramas d’esclaves et de demi-esclaves cassés en deux sur leurs outils. Ce triangle illustre une rupture de contrat qui s’est effectivement produite (pas partout ni automatiquement), la faute aux tribulations antiques de la dette [2], mais qui s’est peu à peu résorbée par la suite, pour revenir aux formes contractuelles initiales, le roi s’instituant en recours en cas de litige.

Plutôt que de projeter sur la société d’ordres médiévale une imagerie d’Épinal héritée des élucubrations philosophiques (celles de Montesquieu, par exemple, dans L’esprit des lois, 1748) et de l’historiographie prérévolutionnaire (voir les Essais historiques sur Paris de Germain-François Poullain de Sainte-Foix, 1754-1757), et fixée pour plusieurs siècles, à l’occasion du grand déballage de pratiques fantaisistes auquel donna lieu la fameuse nuit du 4 août 1789 [3], analysons l’image que s’en faisaient les contemporains. Il s’agit d’une lettre ornée d’une copie du Livres dou santé d’Aldobrandino de Sienne (Londres, Bristish Library, Sloane 2435) datée de la fin du XIIIe siècle. De triangle, point. Plutôt un cercle, celui de la panse de la lettre, qui délimite une sorte de vignette. Le cercle symbolise la perfection de la loi divine, cadre ultime de toute organisation. Que nous montre la vignette ? Un chevalier en tenue de campagne (heaume, haubert et surcot) encadré par un clerc (robe et tonsure) et un laboureur (tunique et bêche). Le clerc lui donne des règles de bonne conduite, le laboureur lui donne une part de son revenu en échange de sa protection. Les trois sont alignés et de même taille, ce qui suppose entre eux des liens de réciprocité (horizontalité) plutôt que des liens de servitude (verticalité). Le chevalier n’a pas d’épée visible ; sa jambe gauche passée devant la jambe droite du laboureur ne témoigne pas d’une précellence ou d’un empiètement, mais confirme le rôle protecteur signifié par l’écu. C’est le rôle défensif du bellator, sa vocation première pour ainsi dire, qui est valorisé. Son écu ne protège pas le clerc, dont le bouclier le plus efficace reste la foi, mais le motif de la croix qui est peint dessus suggère que l’Église peut compter sur son secours. Le clerc lève l’index de sa main droite, comme s’il rappelait le chevalier à ses devoirs. Le seul outil visible est la bêche sur laquelle s’appuie un laboureur. L’homme est conscient de sa force et de son importance ; sa pose est fière, à des lieues de l’abattement de la condition servile. Sa bêche est l’axe véritable de la société féodale. Normal. Les fortunes des deux autres en dépendent.

« La famille du Seigneur (Dei domus), qui paraît une, est donc dans le fait divisée en trois classes. Les uns prient, les autres combattent, les derniers travaillent. Ces trois classes ne forment qu’un seul tout, et ne sauraient être séparées ; ce qui fait leur force, c’est que, si l’une d’elles travaille pour les deux autres, celles-ci à leur tour en font de même pour celle-là ; c’est ainsi que toutes trois se soulagent l’une l’autre (cunctis solamina praebent). Cette réunion, quoique composée de trois éléments, est donc une et simple en elle-même (Est igitur simplex talis connexio triplex). » Voilà ce qu’écrit Adalbéron dans son Poème au roi Robert [4], un dialogue imaginaire entre le roi et lui, qui traite de la bonne gouvernance. Trois en une, cela ne vous rappelle rien ? La Trinité, bien sûr ! Chacune des classes possède une existence propre, mais toutes ensemble forment un seul et même corps qui ne tient que parce que chaque organe se propose de soulager son voisin des tâches qui l’empêcheraient de remplir sa fonction, d’accomplir l’œuvre que Dieu lui a assignée. Car le clerc et le chevalier, dans la cité idéale, travaillent eux aussi. Ce sont des laboratores à leur façon. Il n’est pas dit qu’il incombe au seul serf de travailler. Adalbéron choisit une classe au hasard, sans préciser laquelle (« si l’une d’elle… »), pour décrire son interaction avec les deux autres.

L’extrait que nous venons de commenter est précédé d’une définition des trois ordres et de leurs tâches respectives. Avant d’aborder l’ordre des laboratores proprement dit, notre évêque sème malicieusement les indices de réciprocité dans les passages consacrés aux oratores, sa propre classe, et aux bellatores. Il rappelle, au sujet du recrutement des premiers, que la loi divine n’admet aucun division dans ses parties (lex divina suis partes non dividit ullas) et donc qu’elle ne tient aucun compte des inégalités de rang (ordo) et de naissance (natura). Certes, cette même loi a voulu que les ministres du culte soient exemptés de toute fonction servile (expertes servilis conditionis), mais c’est pour mieux les faire esclaves de Dieu Soi-même (servos Sibi). Au sujet des seconds, les bellatores, Adalbéron dit bien qu’en veillant sur les plus faibles, ils veillent sur eux-mêmes (cunctos et sese parili sic more tuentur). Nous ne nous sauvons que les uns par les autres. C’est la garantie de se maintenir au pouvoir, pour un prince, que d’être attentif à ce que Napoléon appelait la « conquête morale » [5]. L’évêque de Laon met ensuite dans la bouche du roi une peinture terrible de la condition servile : « Cette classe malheureuse ne possède rien qu’elle ne l’achète par un dur travail. Qui pourrait, en les multipliant par eux-mêmes autant de fois qu’un damier contient de cases, compter les peines, les courses, les fatigues qu’ont à supporter les serfs infortunés ? » Ce à quoi Adalbéron répond, dans une pirouette qui rebat les cartes : « Fournir à tous l’or, la nourriture et le vêtement, est la condition du serf ; et en effet, nul homme libre ne peut vivre sans le secours du serf. Se présente-t-il quelque travail à faire, veut-on se procurer de quoi satisfaire à quelque dépense ? Le(s) roi(s) et les pontifes eux-mêmes sont alors les véritables esclaves des serfs (Rex et pontifices servis servire videntur). » Le triangle féodal se retrouve la base en l’air, à danser sur la pointe.

Il ne faut bien sûr pas se laisser leurrer par cette représentation idéale, qui est tout ensemble le contrepoint et le contrefeu d’un état de fait où serfs et laboureurs, dont la fortune est très variable, sont loin de recueillir des seigneurs laïcs et ecclésiastiques toute l’estime qui leur est due. Les exemples d’entente entre ces deux puissances sont nombreux, même si un ordre religieux comme celui de Cluny a pu souligner l’antagonisme foncier des deux milices, la spirituelle et la séculière, et l’on a vu des abbés plus inexorables avec leurs serfs que les plus cruels barons. L’Église interprétait parfois dans un sens très personnel la tradition qui faisait des propriétés monastiques le « bien des pauvres ». La paix de Dieu, un peu comme la « pacification algérienne » évoquée récemment sur le blog, avait moins pour fonction de mettre un terme aux déprédations et aux crimes commis par les seigneurs en conflit, souvent au détriment des petites gens, que d’en cantonner les effets dans le registre de l’acceptable. L’Église avait du reste plutôt intérêt à ce qu’il y eût quelque crime à se faire pardonner, une donation substantielle en étant la contrepartie ordinaire. Poussée et contre-poussée. L’ingénierie sociale médiévale dose avec plus ou moins de bonheur ces deux forces bien connues des bâtisseurs d’églises, forces dont le jeu caractérise, selon l’historien Dominique Barthélemy, un « système visqueux » [6]. L’encadrement de la faide chevaleresque, la vendetta à la sauce franque, fut surtout le fait du pouvoir royal, qui lui assena le coup de grâce en exhumant le droit romain. Mais le processus d’apprivoisement prit du temps. Aux IXe et Xe siècles, les serfs voient leur condition s’améliorer et se détériorer à la fois, s’améliorer parce que la chevalerie se dote peu à peu d’un code de bonne conduite qui l’oblige envers eux, se détériorer parce qu’étant davantage tenus d’être fidèles à leur seigneur, ils sont considérés comme des ennemis à part entière par l’ennemi de leur maître, et molestés en conséquence. Un seigneur peut travailler à se rendre agréable à « ses » paysans, dont il tire ses revenus, et traiter avec le plus grand mépris les paysans de son rival. Soit dit en passant, on observe de nos jours la même disjonction, mais en sens inverse, chez les patrons français, qui ne laissent pas de louer la frugalité, l’endurance, pour ne pas dire l’abnégation des semi-esclaves qui peinent dans les usines-mouroirs des pays en voie de développement et qui n’ont pas de mots assez durs à l’endroit des tire-au-flanc surpayés, surprotégés, rebelles à tout serrage de ceinture, qui, dans leurs propres usines, s’activent mollement.

Mais revenons au Moyen Âge. Il apparaît que le servage, bête noire des révolutionnaires, n’existait déjà quasiment plus, sinon de manière formelle, aux alentours de l’an mil, ce qui expliquerait que la théorie des trois ordres ménage une place si avantageuse à l’ord vilain que la tradition littéraire, en retard d’un chariot, fait profession de détester. Au XIe siècle, les cas de nobles (le noble est un homme libre, pas forcément un seigneur de haut parage) devenus serfs par pénitence ne sont pas rares, comme l’attestent les chartes de la France moyenne et septentrionale. Attention, il s’agit d’un servage symbolique, qui n’implique ni un travail de la terre ni un déclassement, la chevalerie se devant d’être éclatante en tout, y compris dans la contrition. Le servage, à cette date, avait perdu de son caractère ignominieux. Comme l’explique Barthélemy, l’essentiel de l’assujettissement se faisait « au titre de la tenure rurale, de la justiciabilité, de la tutelle un peu perverse exercée dans le cadre de la faide chevaleresque, et le servage au sens strict, avec ses rites, n’[était] plus dans tout cela qu’un instrument annexe » [7]. Le chevage, charge caractéristique du servage au XIe siècle, était versé une fois l’an au cours d’une cérémonie dont la récurrence a dû adultérer à la longue le principe humiliant : le serf plaçait quatre deniers sur sa tête (chief, d’où chevage) inclinée. Cette cérémonie peut être lue aussi bien comme un hommage servile que comme la reconnaissance contractuelle d’une vassalité de rang inférieur, négociable, amendable au prix de quelques bricolages agréés par les deux parties, en tout cas fort éloignée d’un esclavage.

Ce bref voyage dans le temps montre une chose : il y a toujours une alternative au système, quelque verrouillé et coercitif qu’il soit en apparence, endogène au système. Il aura fallu cinq siècles pour que le dévoiement du contrat d’association du petit propriétaire et du « patron » soit rectifié en faveur du premier. Notre société est encore une société d’ordres, mais dans sa version primitive, déséquilibrée. Les contre-poussées peinent à s’y manifester. Le garde-fou clérical a été élagué et on lui a substitué le garde-fou médiatique, sans qu’aucune amélioration notable de la surveillance ait été constatée. Les laboratores modernes, pourtant beaucoup plus instruits et mieux dotés que leurs homologues médiévaux, en sont encore à méconnaître leur force plus de deux siècles après la Révolution. On leur serine que la croissance repose sur leurs épaules et ils n’en tirent aucun argument pour exiger de ceux qu’ils soulagent du soin de produire l’abolition de la servitude et son remplacement par le service réciproque. Tant que cette première étape dans la conscientisation n’aura pas été franchie, les initiatives développées hors cadre n’auront pas de prise sur les publics qu’elles visent. En affirmant que « les rois et les pontifes eux-mêmes sont […] les véritables esclaves des serfs », Adalbéron faisait plus que réhabiliter une classe, il ouvrait la porte à l’éclatement du système qu’il venait de poser. Et de fait, la contre-poussée vigoureuse du peuple, 750 ans plus tard, assujettirait un roi-citoyen à la loi commune. Nietzsche, commentant la phraséologie socialiste, affirmait que l’ouvrier serait libre dès lors qu’il cesserait de se considérer comme membre d’une classe. C’est la deuxième étape. Après avoir découvert sa force, le laborator renonce à en user pour s’arroger le pouvoir d’asservir à son tour son prochain. Je suis conscient que c’est l’étape la plus difficile à concevoir, car la passer revient à abdiquer le peu de pouvoir que nous avons, à liquider notre rêve d’ascension sociale, à rendre fluide ce qui était visqueux et nous laissait le temps d’apprécier la distance qui nous sépare d’autrui. Pourtant, c’est à ce niveau-là que l’alternative endogène et l’alternative exogène peuvent se rencontrer et s’épauler l’une l’autre, dans la recherche d’un nouveau régime d’association. Nous en sommes loin. Troubadours et trouvères sont parvenus à rendre accros au service d’amour des barons incultes habitués à se servir. Ce qu’ils ont obtenu de leurs maîtres, arriverons-nous à l’obtenir des nôtres ?


[1] J’ai dit ailleurs sur ce blog qu’on saute un peu vite par-dessus l’autre sens de tripalium, le « travail » des éleveurs, outil de contention.

[2] Voir le billet de Cédric Mas : http://www.pauljorion.com/blog/?p=36065.

[3] La palme de l’inventivité revient au député de la Constituante Le Guen de Kerengal, qui se dit « paysan breton » alors qu’il est négociant en toiles, lequel évoque, avec les trémolos d’indignation idoines qu’on imagine, « ce bizarre droit établi dans quelques-unes de nos provinces, par lequel les vassaux sont obligés de battre l’eau des marais quand la dame du lieu est en couches, pour la délivrer du bruit importun des grenouilles […] ». Et l’imposteur de lancer un défi d’ivrogne à l’assemblée : « Qu’on nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer des nuits entières à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs. » Voir Patrick Kessel, La nuit du 4 août 1789, Paris, Arthaud, 1969, pp. 142-143. Cette fable des grenouilles devait faire florès dans les manuels d’histoire de la République.

[4] Dans la traduction très dilatée de Guizot.

[5] Les exigences exorbitantes d’une guerre continuelle interdirent à l’empereur d’achever les siennes, de conquêtes morales, même dans les états vassalisés où l’égalité des citoyens devant la loi avait été le plus poussée (parfois davantage qu’en France), comme le royaume de Westphalie.

[6] Dominique Barthélemy, L’an mil et la paix de Dieu, Paris, 1999, p. 215.

[7] Chevaliers et miracles, Paris, Armand Colin, « Les enjeux de l’histoire », 2004, pp. 155-156.

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95 réflexions sur « UNE SOCIETE AUX ORDRES, par Bertrand Rouziès-Léonardi »

  1. En fait c’est une histoire de trou !
    Il y a un trou qui s’est ouvert sur un monde inconnu, causé par le copiste qui a dessiné la lettre A.
    Le clerc a demandé au manant de le boucher parce que le diable peut pénétrer par là.
    Le chevalier est arrivé et veut aller explorer ce monde inconnu, le clerc essaie désespérément de l’en empêcher !
    Le manant écoute la conversation alors que sa bergère le tire hors du cadre par sa main gauche (regardez le mouvement de son torse derrière la poignée du manche de sa pelle ; la femme elle est là) en lui disant qu’il y a des choses plus agréables à faire que d’écouter ces deux zigotos déblatérer à propos d’un trou dont on n’a que faire !

    Voilà la véritable histoire de cette enluminure.

    1. Tiens ça me rappele Jo !

      Mais non c’est la manante bien peu conventionnelle qui s’était pris une grosse pelle ce jour là, parce qu’on avait dit d’elle au village qu’elle ne faisait pas encore assez bien son trou et son beurre dans un tel monde de gens bien mieux élevés à la chose. Vous savez les gens bien arrivés qui occupent souvent les premières places dans les choses. Alors un jour un mauvais chevalier de passage et de compassion prit le temps de s’arrêter au passage, bien sur cela ne fut pas du goût de tout le monde, alors une grosse explication s’ensuivit, et puis il y avait aussi un certain symbole sur le bouclier.

      Voilà en fait l’autre histoire de cette enluminure, c’était en fait une très mauvaise travailleuse de la terre et du ciel, elle avait grandement pêcher envers le ciel durant sa très longue vie de libertinage elle méritait bien son sort la gueuse, la vilaine, la vénale, creuser d’abord son propre trou pour mieux ensuite s’y faire enterrer par une autre préférant bien plus se sauver et prendre sa place, toute l’histoire du monde.

    2. @ Louise

      Je lis avec toujours une grande attention le message que les femmes de ce blog délivrent. Et je crois que votre commentaire les résume d’une certaine façon. Tellement différent de la glose (il y a parfois des tirades de Lucky -dont les miennes…) masculine.

      Je milite sur ce blog pour une prise de pouvoir (le terme est ama inadéquat, car de connotation trop masculine) par les femmes.

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