Billet invité. Jean-Pierre Pagé dresse ici une perspective très différente de celle développée ici-même par Jacques Sapir récemment.
L’arrivée de François Hollande sur la scène européenne a permis de débloquer la situation et d’amorcer un dégel par rapport à la politique du « tout austérité » qui la dominait. Mais elle n’a pas résolu le problème posé par cette politique suicidaire. La « relance européenne », décidée lors du Sommet fin juin à Bruxelles, est plus un signe, un symbole, qu’une action décisive. La marge de manœuvre qu’elle est censée mobiliser est très insuffisante. Surtout, cette mobilisation, dans l’état des institutions et des processus de décision européens, reste totalement hypothétique. Quant à l’annonce par Mario Draghi d’une intervention plus significative de la BCE en vue de contribuer à juguler la crise, elle apparaît comme le « verre à demi rempli ». Par l’acceptation du droit de la BCE à intervenir massivement, elle marque l’intention de cet organisme de jouer enfin pleinement son rôle : c’est le verre à moitié plein. Mais la condition stipulée d’une soumission à la mise en œuvre des politiques d’austérité risque de miner d’avance l’efficacité de cette intervention : c’est le verre à moitié vide.
En outre, force est de constater que les autorités européennes, abusées par les techniciens du FMI et de la Commission européenne, continuent à faire fausse route concernant la Grèce. Même si les gouvernements successifs de ce pays sont responsables de la dégradation de sa situation, il ne sert à rien de lui dicter aujourd’hui une politique dont on sait qu’elle ne peut pas aboutir à des résultats positifs. Vouloir imposer de nouvelles coupes dans les dépenses publiques à un pays qui est déjà, plus qu’en récession, en dépression, ne peut qu’aggraver le mal. C’est un peu comme si l’on demandait à un malade qui se vide de son sang de se soigner à coup de saignées ! Il y a des réalités qui s’imposent, que l’on soit keynésien ou non. On a déjà vu le résultat désastreux de telles pratiques en Russie au cours des années 90. L’actuel Premier Ministre grec a donc raison de demander du temps et il ne sert à rien de proclamer que la Grèce doit satisfaire aux obligations qui lui sont demandées – et aussi qu’elle doit rester dans la zone euro sous peine d’une catastrophe à l’échelle européenne, ce qui est vrai – si elle ne peut satisfaire à ces obligations. Il faut tout à la fois exercer une grande surveillance amicale sur ce qui se passe en Grèce, adapter au contexte local les réformes qui lui sont proposées (et ne pas se contenter de la vulgate libérale centrée sur les privatisations : des améliorations au fonctionnement des institutions et entreprises publiques sont, tout autant sinon plus, nécessaires) et lui fournir les moyens financiers lui permettant de survivre (cela coûtera moins cher à l’Europe que les conséquences catastrophiques de la politique actuellement menée). Il faut lui donner du temps et retarder les échéances en conséquence, pour qu’elle puisse payer ses dettes (cela fait partie des modes de gestion normaux des dettes souveraines) et que les réformes qu’on lui demande d’accomplir produisent leurs effets.
À cet égard, il convient de tordre le cou à une théorie fausse, poussée par les cercles ultra-libéraux, qui se répand et enfle telle une baudruche, selon laquelle le problème pourrait être résolu, grâce aux fameuses « réformes structurelles », par une politique de compétitivité. Certes, il y a certainement à faire pour améliorer celle-ci et enrayer le déclin de notre industrie. Mais l’origine majeure de nos difficultés économiques actuelles ne vient pas principalement de là, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire. Elle tient à l’affaiblissement des débouchés dans notre environnement proche, en Europe, que ne parviennent pas à compenser les opportunités d’exporter ailleurs. Si l’industrie automobile française est en crise, actuellement, ce n’est pas tant parce qu’elle est insuffisamment compétitive (même s’il convient, par exemple, de reconnaître que des erreurs de positionnement concernant les gammes de produits ont été commises), mais parce que ses débouchés en Europe se réduisent sous l’effet des politiques d’austérité imposées par Bruxelles et certains pays comme l’Allemagne. Il faut ici dénoncer l’idée selon laquelle le rééquilibrage en Europe pourra se faire principalement grâce à des politiques structurelles d’amélioration de la compétitivité. Certes, celles-ci pourront avoir un effet positif par rapport au reste du monde, beaucoup moins, toutefois, que le simple effet de la dépréciation de l’euro vis-à-vis du dollar. Mais si tous les pays d’Europe s’efforcent de mener simultanément de telles politiques (en augmentant la productivité du travail, en diminuant les charges sociales, voire les salaires eux-mêmes, par exemple), ils ne feront que lancer, à l’image de ce qu’ont fait certains pays de l’Europe de l’Est en transition en menant une course à la baisse de la fiscalité, une « guerre des compétitivités » dont l’essence et les résultats risquent d’être aussi catastrophiques que ceux du « tout austérité ». Et ne parlons pas de l’affirmation selon laquelle « Seul le redressement dans l’injustice est possible », que l’éditorialiste d’un grand hebdomadaire a osé proférer ! Faut-il répéter que les « réformes structurelles » en Europe du nord, que l’on cite toujours en exemple, n’ont pas été accomplies au détriment de l’« État-providence », que certains citent complaisamment comme le coupable, mais dans le contexte de très généreuses prestations sociales conduisant à un niveau élevé de dépenses publiques.
Le problème de fond, tel qu’il a été clairement exposé par de nombreux économistes, demeure et ce serait une tragique erreur que de croire qu’il a été résolu lors du Sommet de Bruxelles. Une zone économique déjà fortement intégrée comme l’est la zone euro ne saurait fonctionner si toutes ses composantes se bornent à appuyer, ensemble, sur les freins comme tel est le cas aujourd’hui, ne serait-ce qu’en raison des effets induits par un tel comportement sur le commerce intrazone. S’il en est ainsi, elle ne peut être que condamnée à un étouffement progressif. On ne reviendra pas sur ce qui a été amplement démontré.
Si la zone euro entend rétablir les équilibres et se désendetter, elle ne peut le faire qu’à deux conditions complémentaires :
1) Mener de fortes actions de stimulation économique impulsées par un « centre » disposant d’un budget conséquent (c’est l’aspect « New Deal »), ne se résumant pas à la relance keynésienne par la dépense, ce à quoi on les assimile le plus souvent, mais prenant la forme d’un plan ambitieux de développement et de restructuration de l’économie européenne tirant parti des innovations technologiques et répondant aux impératifs de modernisation, compétitivité et protection de l’environnement ;
2) Réaliser d’importants transferts de ressources financières des régions les mieux dotées et les plus riches vers les plus pauvres et les plus déséquilibrées. C’est encore au budget central qu’il reviendrait de prendre en charge et opérer ces transferts.
Ces deux conditions ne sont pas réunies dans le cas de la zone euro. Le budget fédéral de la zone est ridicule, un avorton de l’ordre de 1 % du PIB européen, alors qu’il faudrait que celui-ci atteigne un minimum de 10 %. Malheureusement, les pays « riches » ne semblent pas psychologiquement prêts à accepter le principe de ces transferts de ressources (même si, dans les faits, les mesures de replâtrage opérées les conduisent à le faire implicitement, mais sans effet positif : ce ne sont que des pis-allers).
Quand Angela Merkel se prononce en faveur d’une union politique dont le pilier serait une union budgétaire, elle ne pousse pas son raisonnement jusqu’au bout. Elle conçoit l’union budgétaire comme un ensemble de dispositions (dont l’apogée est la fameuse « règle d’or ») obligeant les pays membres à adopter et respecter des règles les contraignant à équilibrer leurs finances publiques. Mais elle oublie (ou omet de préciser) que ceci implique, pour ne pas conduire aux conséquences négatives évoquées ci-dessus, des mécanismes de transferts permettant aux économies des pays les plus démunis et les plus déséquilibrés de fonctionner, d’éviter l’arrêt cardiaque. Pourtant, elle est bien placée pour le savoir, puisqu’elle dirige une union d’États (les « Länder ») fonctionnant selon ce principe qui conduit les « Länder » les plus riches (comme la Bavière) à subventionner les « Länder » en difficulté financière (comme Berlin). Ce qu’elle accepte d’appliquer à son propre pays qui est une union fédérale, elle est mal placée pour le refuser à l’étage au-dessus.
Il appartient, pour une part importante, à notre pays de faire sauter ce blocage, même si cela oblige à des abandons de souveraineté et à des transferts budgétaires auxquels beaucoup rechignent. Il convient donc de mener une action pédagogique d’urgence. Même si l’on conçoit bien l’esprit de compromis qui a conduit François Hollande à accepter le « pacte fiscal » complété par des mesures (malheureusement très insuffisantes) pour soutenir l’activité économique en Europe, il n’en demeure pas moins que, tel qu’il est libellé, il y a de fortes probabilités pour qu’il ne fonctionne pas et n’atteigne pas son but qui est le rééquilibrage progressif des finances publiques, faute d’une relance appropriée de l’économie européenne. Actuellement, le cours de cette économie paraît inexorablement orienté vers la récession, voire la dépression comme au cours des années 30, faute de carburant dans le moteur, avec tous les effets qui ne peuvent qu’en découler. Ceci a été clairement démontré par de nombreux économistes parmi les plus compétents et les plus responsables. Le « pacte fiscal » ne peut être accepté par les populations que dans le cadre d’un changement beaucoup plus profond des institutions européennes dans le sens de l’intégration pour davantage de solidarité et de justice sociale.
Il faut donc « finir le job ». Le temps est compté. Nous sommes arrivés à un de ces moments, une césure, où l’Histoire se décide. Il n’est plus possible d’attendre que les esprits se fassent à la nécessité du changement, que les longs processus habituels de décision communautaires se déroulent, que la « Cour de Karlsruhe » soupèse sans fin avec de nombreux experts les décisions à prendre. Il y a le feu ! Il faut aller très vite, sous peine de revenir aux errements passés, de voir se reprofiler le spectre de l’éclatement de la zone euro, mettant fin à la belle idée de la construction de l’Europe. Malheureusement, force est de constater qu’il n’y a plus, même dans notre pays, le même élan et la même générosité qui ont conduit, après la Seconde Guerre Mondiale, à commencer la merveilleuse aventure européenne. Aujourd’hui, les calculs, les hésitations, les mesquineries ont tendance à l’emporter. Les craintes qui ont justifié le « non » au référendum sur le Traité Constitutionnel ne sont plus de mise. Il faut renverser la problématique. C’est en imposant la solidarité et la générosité, en retrouvant l’esprit du Conseil National de la Résistance, que nous pourrons inverser la logique pernicieuse née du triomphe de l’ultralibéralisme qui a gangréné le fonctionnement des institutions communautaires. Ce n’est qu’ainsi que pourra être confirmé le dégel attendu de l’arrivée au pouvoir du Président Hollande.
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