MISÈRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE, par Marc Humbert

Un compte-rendu par Marc Humbert.

Paul Jorion continue son explication la plus compréhensive possible de qu’on appelle la crise et qui lui paraît être « un tournant dans l’existence même de notre espèce » (p.16). Ce caractère existentiel rend nécessaire d’explorer nos origines : d’où venons-nous, où allons-nous ? Comment avons-nous mis en place cette « machine à concentrer la richesse » qui s’est emballée et a déraillé. Il explore ensuite à nouveaux frais la manière dont s’est formée en 2008 ce qu’il appelle le «soliton » (page 61 à 158) avec cette vue de l’intérieur que le financier qu’il était lui permet. Il la complète d’une double analyse, celle sur le rôle responsable des mécanismes en place, et celle sur l’incapacité des savoirs notamment économiques d’empêcher ou même de comprendre que soit advenu ce « soliton », cette configuration aléatoire de vagues qui se mettent en concordance pour prendre une force gigantesque. Un peu comme une troupe marchant au pas sur un pont peut en provoquer l’effondrement. Il se concentre ensuite sur cette « misère » de la pensée économique annoncée dans le titre. C’est comme un clin d’œil au second degré à Misère de la philosophie, l’œuvre de Marx qui répondait en français à Philosophie de la misère de Proudhon : la pensée économique « dominante » est une science de la concentration de la richesse qui nourrit la misère du monde. Le lire est un plaisir pour l’esprit. Il nous laisse avec quelque espoir et quelques propositions, certaines souvent entendues : supprimer les stocks options ou bannir les paris sur les prix (la spéculation), d’autres moins : faire du crédit à la consommation un service public ou faire de l’actionnaire non pas un propriétaire mais un simple contributeur d’avances (échangeables sur un marché par fixing journalier voire hebdomadaire) rémunéré de manière variable par des dividendes. A première vue cela me parait bien raisonnable. Il y a beaucoup d’autres choses dans ces 350 pages qui ont retenu mon attention.

À vrai dire Paul Jorion est devenu un auteur prolixe, c’est là son huitième ouvrage depuis 2007. Anthropologue, sociologue et spécialiste de finance, il fait en outre vivre un blog passionnant et très suivi sur les vicissitudes de notre monde et tient une chronique dans le journal Le Monde. Ses écrits ne sont pas très grand public car ils sont savants au sens où sous la forme apparente d’essais, il appuie des argumentations très élaborées sur des auteurs essentiels, et d’autres moins connus, dont il donne les références précises, reprises dans une bibliographie. Son propos est émaillé de délicieuses anecdotes et d’illustrations concrètes tirées en particulier de sa vie professionnelle ; tout cela en fait un conférencier demandé et il est venu plusieurs fois à Rennes par exemple au grand plaisir du public.

Paul Jorion essaie, dit-il, « de produire au fil des années une théorie sur la formation des prix » (p.213). Il soutient avec Aristote que « le rapport de forces est ‘moteur’ dans la formation de tous les prix » (p.184) qui ont chacun une borne inférieure (le coût de production) et supérieure (l’existence d’une capacité d’achat). La lutte des classes me paraît mieux placée dans le « principal problème en économie politique » (p.207) qui est celui de la répartition, là où les bornes semblent bien fragiles si tant est qu’elles soient prises en considération. Elle lui permet de rappeler avec Ricardo (et Sraffa) que la répartition des ressources produites pose aussi comme problème qu’un changement dans la répartition modifie le montant de ces ressources, bref que la solution n’est pas dans l’économie mais dans les rapports de pouvoir, dans le politique.

Paul Jorion dans la même ligne rappelle la distinction fondamentale qu’il faut faire entre prix et valeur. «La valeur est un qualitatif alors que le prix est un quantitatif » (p.202), il ne reflète pas une valeur, il « n’est pas un phénomène de surface exprimant cette valeur » (p.200). « On a affaire à deux mondes qui ne communiquent en aucune manière ». Et de nous rappeler que l’amitié n’a pas de prix, on sait qu’elle est plus ou tendre ou grande mais qu’elle ne se mesure pas. C’est la confusion entretenue par ceux qui parlent de richesse et qui voudraient que les valeurs aient un prix, ou dit autrement que l’on considère les valeurs comme un richesse que l’on pourrait « quantifier », « évaluer » disent-ils, passant sans coup férir de l’espace des valeurs à celui des « prix ». C’est bien sûr un non-sens et ne mène nulle part.

Il y a au moins un autre point encore sur lequel je partage l’analyse de Paul Jorion, avec quelques variations bien sûres ; ici sur les prix, il me semble qu’on pourrait compléter par une analyse commentée de la manière dont les entreprises industrielles décident de leur prix sortie usine. Là j’en viens au « sentiment », notion que Paul Jorion introduit en référence à son « maître Sir Edmund Leach (1910-1989)» (p.47). Dans cette ébauche d’approche systémique face au structuralisme, il introduit le sentiment, c’est-à-dire « la façon dont l’individu vit le fait d’être à la place qu’il occupe » dans la structure. Il n’en parle pas de manière directe p. 288 et sqq quand il écrit « le « juste » [est] ce à quoi chacun estime avoir droit », pourtant il nuance « au moins pour se ‘sentir’ vraiment heureux, du moins pour ne pas avoir envie de se plaindre ». Il en fait bien une affaire de place dans la structure de statut à la Aristote. Et « le ‘juste’ du pêcheur se situe un ou plusieurs crans en dessous du juste du mareyeur ». La justice est du domaine du qualitatif, du sentiment comme le dit Jean Pierre Dupuy, et n’est pas calculable à la Rawls ou autre. Paul Jorion nous ouvre les portes ou au moins nous donne des clés pour aller un peu plus loin pour construire une société dont tous les membres bien qu’ils ne puissent accéder aux mêmes ressources ne se battent pas : il faut, et c’est possible, que chacun ait le sentiment que cette société, dans son fonctionnement et ses structures, est « juste ».

Peu de choses dans l’ouvrage sur les questions de l’épuisement de la Nature ce qui n’était pas le sujet principal choisi par l’auteur, mais là aussi la pensée de la concentration de la richesse a fait la misère de la Planète des hommes et de la nature.

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9 réflexions sur « MISÈRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE, par Marc Humbert »

  1. Ma mère m’a expulsée avec la combinaison de survie. Je me souviens de ses premiers mots : « Toi qui entre ici abandonne toute espérance ».
    Merci maman.

  2. Et « le ‘juste’ du pêcheur se situe un ou plusieurs crans en dessous du juste du mareyeur ».

    Effectivement, si l’on conçoit un « juste prix » par référence à un « sentiment de justice », alors oui, un « prix juste » peut exister. Mais l’on voit bien qu’il faut y « mettre le prix », c’est-à-dire que certains, en position d’infériorité, doivent accepter d’être perdants. L’on voit surtout que ce « prix juste » relève plus de la psychologie que de l’économie…

  3. « Ses écrits ne sont pas très grand public car ils sont savants au sens où sous la forme apparente d’essais, il appuie des argumentations très élaborées sur des auteurs essentiels, et d’autres moins connus, dont il donne les références précises, reprises dans une bibliographie. »

    L’habitude quand il est question d’économie et de finance est de n’examiner qu’une petite partie du système en sous-entendant sans les expliquer ni même les nommer un grand nombre de choses. Ça permet de justifier n’importe quoi et de noyer ceux qui ne sont pas compétents (un expert peut tout à fait affirmer qu’une dévaluation est une catastrophe tout en se lamentant parce que la monnaie est surévaluée et s’avérer incapable de préciser quel niveau du taux de change serait satisfaisant, discourir sur ce que devraient être les salaires sans ne rien dire des prix et inversement, etc.)

    Le fait que P.J. prenne les choses de haut et donne une vue d’ensemble fait que ses livres sont, sinon faciles, du moins beaucoup plus compréhensibles que la plupart des exposés sur ces sujets (même si c’est un aspect auquel les lecteurs qui sont des spécialistes aguerris sont beaucoup moins sensibles.)

  4. Paul Jorion continue son explication la plus compréhensive possible de qu’on appelle la crise et qui lui paraît être « un tournant dans l’existence même de notre espèce » (p.16).

    La plus compréhensive ? Je ne pense pas que Paul se montre « compréhensif », bien au contraire. Vous avez peut-être voulu dire « complète » et avez utilisé un anglicisme…

  5. « Compréhensif » n’est pas un anglicisme, consultez un dictionnaire.
    J’apprécie hautement le blog de Paul Jorion et je le signale largement, dans cette note de lecture également.. Ceux qui y écrivent sont intéressés, passionnés et l’ensemble constitue un forum bien dynamique et favorable à ce que nous cheminions peu à peu vers des voies de transition qui sauvent notre monde. Sur ce blog et dans ses ouvrages, Paul Jorion explore quelques pistes des plus prometteuses.. Merci à lui et à vous qui êtes habitués de ce lieu.

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