ENRON REVISITÉ (II) L’ARROGANCE, MÈRE DE LA FRAGILITÉ

Post-Enron WorldJ’ai donc déjà mentionné, quand il s’agit d’expliquer la chute, sur une période de six mois à peine, de la firme Enron aux États-Unis en 2001, l’hybris, le sentiment que l’on est à ce point supérieur aux autres, qu’ils ne comprendront jamais rien à la subtilité de ce que l’on fait, et qu’il n’en coûte rien du coup de les rouler systématiquement dans la farine, et que s’ils devaient jamais demander des comptes, on leur ferait sans problème prendre des vessies pour des lanternes. Les autres, c’est bien sûr « tout ceux qui ne sont pas comme nous », une catégorie donc très vaste puisqu’on y trouve le gouvernement fédéral et les gouvernements locaux, les pauvres, et les salariés en général – y compris les employés de la firme en-dessous d’un certain rang : en descendant des cadres moyens jusqu’aux concierges.

Cette attitude de « Casse-toi, pauv’ con ! » généralisée, j’en ai déjà donné un exemple : l’utilisation à des fins comptables des montants notionnels des produits dérivés dans le portefeuille de la firme, qui fit prendre Enron pour la 7ème entreprise américaine en importance, alors qu’elle était plutôt la 287ème, mais d’autres exemples très nombreux peuvent aisément être trouvés. Ainsi, les exactions du service de sécurité recruté par Enron lors de la construction de la centrale de Dabhol en Inde, dont elle fut l’actionnaire à 80% d’abord, à 65% ensuite. Ainsi encore, l’escroquerie dont l’État de Californie fut la victime permanente d’Enron sur le marché de l’électricité, par la création délibérée de pénuries, soit par un programme de « maintenance » des centrales savamment orchestré, soit aussi par des transferts stratégiques d’électricité vers les États voisins – transferts visibles aux yeux des traders d’Enron mais non à ceux des fonctionnaires californiens pour qui la visibilité du marché global s’arrêtait, comme très souvent là-bas, aux frontières de l’État, soit enfin, n’existant même que sur le papier. Autre exemple enfin, et variété du « Casse-toi ! » : « Si la loi m’embête, je la fais sauter ! », le recrutement de Wendy Gramm au Conseil de direction d’Enron, aussitôt que, présidente de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), elle se soit assurée que les produits dérivés dans le secteur de l’énergie ne seraient pas réglementés, secteur où la part de marché d’Enron représenta jusqu’au quart.

C’est dans le domaine de la comptabilité qu’Enron fit preuve de la plus grande arrogance, assurée qu’elle était de la complicité enthousiaste de sa firme d’audit. Ces deux-là s’entendirent comme larrons en foire : le budget annuel extravagant consacré par Enron à Arthur Andersen y étant certainement pour quelque chose et trahissant les bénéfices que la firme tirait de l’inventivité de son audit. Les employés d’Arthur Andersen considéraient que ceux d’entre eux qui résidaient en permanence au quartier général d’Enron, participaient d’une culture spécifique au sein de la firme comptable.

Les plus beaux fleurons de la créativité combinée d’Enron et d’Arthur Andersen consistaient à décomposer une transaction banale en un ensemble d’éléments qui jouissaient de traitements comptables et fiscaux avantageux, soit du fait de l’existence de niches fiscales, soit parce qu’en raison de failles dans les réglementations, il existait une incohérence entre le traitement fiscal et le traitement comptable d’une telle transaction.

Prenons le cas des Monthly Income Preferred Shares (MIPS), des actions privilégiées auxquelles Enron recourait du fait qu’elles pouvaient être présentées au fisc comme constituant de la dette de la compagnie, et bénéficiaient d’un traitement de faveur à ce titre, et présentées sur le plan comptable comme constituant des capitaux propres de l’entreprise.

Autre exemple : transformer une opération banale, telle que l’achat de l’immeuble du siège, en un « leasing synthétique » conclu avec un « partenariat » (Special Purpose Vehicle) monté de toute pièce, à qui l’on versera des « intérêts » qui bénéficieront eux de déductions fiscales. Pour que l’opération soit valide, ce SPV doit disposer d’une certaine indépendance budgétaire, à savoir que 3% au moins de ses fonds ont une source autre que la firme-mère. Ce qui déclenchera la chute d’Enron, le 15 octobre 2001, ce sera précisément la découverte qu’en raison d’un montage financier acrobatique, l’un de ces « partenariats » ne remplissait pas en réalité la condition des 3%, obligeant à consolider ses résultats avec ceux d’Enron.

Ce à quoi les dirigeants de la firme n’avaient pas pensé, c’est que tant de subtilités, tant de finasseries, conséquences d’une arrogance sans bornes, constitueraient autant de facteurs de fragilité. Le pire symptôme certainement de cette arrogance des dirigeants d’Enron, était leur croyance dans l’immortalité de la firme : ils programmeraient ainsi sa perte dans la logique-même de son financement. Les agences de notation – déjà elles – exécuteraient la sentence. J’en parlerai par la suite.

(… à suivre)

 

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