« QUI BIEN SE VOIT ORGUEIL ABAISSE », par Bertrand Rouziès-Léonardi

Qui bien se voit orgueil abaisse

Villard de Honnecourt, Carnet de dessins, vers 1230, BnF, Français 19093, fol. 3v : « orgieus si cume il tribuche », « l’Orgueil à l’instant où il trébuche ».

Billet invité.

« Qui bien se voit orgueil abaisse. » La devise (motto) est de Maurice Scève, poète lyonnais. Elle est extraite de Délie, objet de plus haute vertu, un épais recueil d’épigrammes (courtes pièces) amoureuses, premier canzoniere français, publié en 1544. Quoique discret, Scève, à l’instar de ses semblables, courait après la « fame » (du latin fama), après la renommée. Vanité des vanités ? Pas exactement, puisque la « fame », à l’oreille des contemporains, s’identifiait presque (à un son nasal près) à la femme. La femme-objet est, en vérité, le sujet de Délie et c’est à elle, personne bien réelle, que revient la moitié, sinon plus, du profit de gloire escompté. « Qui bien se voit orgueil abaisse. » L’amant parfait se fait un mérite d’abdiquer tout ou partie de sa fierté. C’est ainsi qu’on élève sa foi, en pliant le genou. La variante sacrée se rencontre dans la crucifixion du retable d’Issenheim peint par Matthias Grünewald entre 1512 et 1516 (l’ensemble est conservé au Musée Unterlinden de Colmar)[1]. On y voit Jean-Baptiste montrer Jésus du doigt en disant : « Illum oportet crescere, me autem minui » (« Il convient que Lui croisse et que moi je diminue »). Remplacez Illum par Naturam et vous aurez sous les yeux la devise qui doit guider celles et ceux que préoccupe la survie de notre espèce parmi les espèces.

L’histoire en tant que séquence d’évènements concomitants ne donne pas de leçons, à moins que ses acteurs n’aient inscrit consciemment chacune de leurs actions dans une perspective édifiante et apodictique. Le Messie, instruit du projet divin, a sans doute pensé son passage éclair sur terre comme une leçon d’hygiène morale à l’usage des siècles à venir, mais pour nous, pécheurs indécrottables, le souci de la renommée, qui peut se réduire, une fois qu’on lui a ôté sa cuticule lyrique, au besoin qu’a le mâle ou la femelle en chaleur de laisser une trace, est le seul fil rouge qui tienne ensemble les moments successifs de l’existence. Ce fil rouge ne délivre aucune « leçon ». Il manifeste la permanence de l’instinct de reproduction. En revanche, l’histoire en tant que récit qu’on se raconte à soi-même et qu’on raconte aux autres pour signifier qu’on a barre sur l’instinct, cette histoire-là, elle, est riche d’enseignements. Je rappelle que l’expression « fil rouge » vient de ce que la Royal Navy, pour lutter contre le trafic de pièces de gréement, plaçait au cœur de ses cordages un fil rouge qui ne se révélait qu’à la coupe et indiquait ainsi aux acheteurs la provenance des tronçons volés. Cette image du fil rouge est tout aussi féconde en neuroanatomie. Pour changer de la stratification géologique, je propose de voir dans le cerveau reptilien de l’homme le fil rouge central et dans le réseau de fils qui l’enserre et dont il assure la cohésion, ses cerveaux paléo-mammalien et néo-mammalien.

Depuis le néolithique, les économies humaines s’efforcent d’institutionnaliser le rut en contrôlant son expression dans l’espace de la propriété et dans le temps du travail. Moi-même, en m’exposant sur ce blog sous mon nom véritable, je contribue à cet effort. Je laisse une trace codifiée dont les occurrences mesurent l’étendue de ma renommée (en bien comme en mal, bonae famae, malae famae, auraient dit les Latins) dans un certain registre intellectuel. Les racleurs de lyre, comme les plus vulgaires despotes, ont la manie du monumental : « Exegi monumentum ære perennius » (« J’ai érigé un monument plus durable que l’airain »), lit-on dans les Odes d’Horace (III, 30, 1). On leur trouvera l’excuse d’associer souvent la femme aimée à leur autopromotion. On retient Béatrice et Dante, Laure et Pétrarque, Délie et Scève, Cassandre et Ronsard, Elsa et Aragon. La métaphore, dans l’ordre de la représentation, la maïeutique, dans l’ordre des idées, produisent beaucoup de déchets, mais c’est un moindre mal en comparaison des autres productions humaines, dont le globe, martyr ignoré des hagiographes, porte les stigmates en surface et en profondeur. Cette notion de trace est capitale pour la compréhension des méfaits de l’appropriation des domaines terrestre et circumterrestre (la « banlieue » de la planète est un dépotoir de satellites usagés qui témoigne de nos ambitions pour le système solaire). J’ai déjà eu l’occasion de dire combien Michel Serres a touché juste en dénonçant la saleté du propre.

La « voie humaine » soutenable passe par l’acceptation de l’idée qu’il existe quelque chose au-dessus, en dessous et autour de nous, un écosystème complexe et unique dans l’univers connu, et que pour sa sauvegarde et notre salut, il nous faut rapporter toutes nos activités de transformation du réel à ce référent suprême, suprêmement fragile. Il est intéressant de noter que le chimpanzé accepte à l’occasion la tutelle d’un homme moins robuste que lui, en lui tendant une main paume ouverte vers le haut ou en cherchant à lui embrasser la main ou le pied, comme il le ferait en présence d’un congénère dominant, mais que l’homme, si acharné à soumettre son prochain, si prompt à ramper quand celui-ci a le dessus, n’imagine pas devoir plier le genou devant une autre espèce, ni même devant l’assemblée des espèces. L’humanité s’honorerait de créer un droit global de la nature (au sens d’écosystème complet), comme elle a créé un droit particulier de l’animal (Déclaration universelle des droits de l’animal proclamée à Paris en 1978, révisée en 1989). Elle ferait encore mieux si elle subordonnait à ce droit global le corpus de droits associés à son emprise matérielle. L’orgueil humain, que la sagesse grecque antique nommait hybris, est le péché absolu auquel tous les autres péchés, l’avarice, l’envie, la colère, luxure, paresse et gourmandise, se rattachent. Cette passion de l’excès, le capitalisme l’a portée à son paroxysme. Il a fait d’une maladie de l’âme un credo. Comme il est dans la nature de l’orgueil de s’excéder lui-même, l’orgueilleux n’assume pas ses choix et fait porter sa croix par tous les êtres vivants. La grande habileté de la pensée libérale aura consisté, ses dernières années, à rebaptiser « élan vital » cette passion mortifère, ce qui revient à naturaliser un vice humain. Nous gaspillons ? Nous bouleversons dans les grandes largeurs ? Mais voyez la Nature. Elle aussi gaspille, elle aussi bouleverse, allant jusqu’à raser des mondes. Nos choix économiques participent de cet élan vital. Résister à ce mouvement, c’est avoir un comportement contre nature. L’écologie est l’ennemie de la Nature. Etc. En vérité, l’économie capitaliste ne participe pas de l’élan vital, elle l’outrepasse dans ses figures les plus violentes, comme si la violence était le trait définitoire de « l’action » naturelle et qu’il fût recommandé de le faire sien pour survivre. Entre mille autres exemples de cette violence faite à la nature au nom de sa propre violence, on évoquera ce « volcan » artificiel qu’un forage vite fait mal fait a éveillé sur l’île de Java, près de la ville de Sidoarjo, et qui déverse chaque jour depuis mai 2006 50000 m³ d’une boue cancérigène contre la progression de laquelle nul ne peut rien (jetez un œil sur Google Earth). En l’occurrence, la Nature, du moins dans ses manifestations terrestres, est surclassée. Cela nous fait de belles jambes.

Il y a à la racine des actions humaines même les plus folles une intention. La Nature, jusqu’à preuve du contraire, ne veut rien, puisqu’elle a tout. Elle ne gaspille rien, puisqu’elle embrasse tout. Elle ne bouleverse rien, puisqu’elle est ce qu’elle bouleverse. L’homme, parcelle de la Nature, n’a qu’une vision parcellaire de son fonctionnement et se permet d’agir sur celle-ci comme s’il était elle et même davantage qu’elle. Il voudrait que la Nature soit une puissance à laquelle il puisse mesurer la sienne. La Nature est forte non parce qu’elle domine, mais parce qu’elle est travaillée par des forces physiques incommensurables dont l’équilibre précaire, en un point donné de l’univers, peut-être en quelques autres aussi, mais ce n’est qu’une hypothèse, a donné naissance à des formes de vie. La vie n’est pas toute la Nature. Il semble même que ce soit un accident rarissime dans l’histoire mouvementée de l’univers. Elle ne subsiste que parce que les forces cosmiques se déchaînent ailleurs. Qu’un être vivant, en toute méconnaissance de cause, se fasse l’agent de ces forces, au risque d’éteindre toute vie consciente, dont la sienne propre, voilà qui en dit long sur l’espèce de supériorité qu’il se prête. Permettez que je m’incline, que je m’humilie devant une telle royauté de sottise. Cette royauté est la mienne. Cette royauté est la vôtre. Dépouillez-vous dans l’instant de tous les attributs de la puissance, si vous pensez ne pas en être.



[1] La plus belle ekphrasis (description) de cette crucifixion est signée J.-K. Huysmans, fils de peintre lui-même. On la trouvera au début de son roman Là-bas (1891).

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