LES IMMORTELS DU GRAND-DUCHÉ, par Un Belge

Billet invité.

Les temps changent… les forteresses aussi. A Luxembourg, les portes de la Ville Haute ne sont plus fermées ni défendues par des canons, mais c’est une Ville Encore Plus Haute qui s’est construite : the Kirchberg District, sur le plateau du même nom, dominant le Palais qui domine les remparts qui dominent… etc.

Au Kirchberg, nouvelle citadelle, le Quartier Européen et le Quartier Financier sont distants de quelques centaines de mètres. A vélo, on rejoint en trois coups de pédales les scintillantes tours jumelles (24 étages) de la Cour de Justice Européenne ou les bâtiments plus austères de la Commission… On flâne rêveusement sous les fenêtres d’Eurocontrol, de Clearstream ou de la Banque de Luxembourg…

Ne pas manquer le QG de la Deutsche Bank, sombre et inquiétant bunker aux allures de machine infernale, évoquant l’univers de Georges Lucas ou l’esthétique virile des premiers épisodes de Goldorak… Non loin, admirer la saisissante sculpture de Frank Stella (Sarreguemines, 1993) : un hallucinant monticule de métaux froissés, sans doute prémonitoire.

Sur les 360 hectares du Plateau, l’Union Européenne et la Finance Internationale rivalisent en effet de prouesses architecturales, en une frénétique parade nuptiale… On se prend à rêver d’une idylle entre ces deux géants, qui se toisent et se croisent le soir venu, dans l’enceinte de la somptueuse Philarmonie (Christian De Portzamparc, 2005)… et peut-être refont le monde sur les ailes d’une aria de Barbara Hendricks.

En somme, le Kirchberg est davantage qu’une citadelle ou qu’une Ville Haute… C’est un rêve, un fantasme, un Luna Park… façonné pour accueillir tour à tour (c’est le cas de le dire) la Haute Autorité de la CECA, un nombre croissant d’institutions de l’UE, un cortège de mastodontes financiers, et finalement les redoutables FESF (Fonds Européen de Stabilisation Financière) et MES (Mécanisme Européen de Stabilité). Or qu’ont donc en commun toutes ces créatures ? Ne serait-ce pas une certaine idée du pouvoir ?

C’est en refermant mon Guide Vert que j’ai trouvé : le Kirchberg est un avatar délirant de l’Olympe ! L’Olympe d’Homère, cette montagne inaccessible aux mortels, où Zeus, Héra, Poséidon et leurs semblables se livraient aux intrigues les plus infantiles, plongeant les hommes dans les tourments les plus cruels pour de basses questions d’orgueil, lorgnant les peuples en perdition, là-bas, sous les nuages : vers Athènes, vers Nicosie…

Prenant congé de cette vision pénible, juste avant de redescendre vers la ville, je me suis arrêté Place de l’Europe, saisi d’un étrange pressentiment… Tout ce délire prendra fin… Comme les précédentes forteresses de Luxembourg, le Kirchberg sera pris et démantelé, ai-je pensé. Comment ? Par qui ? Je l’ignore, mais ce temps viendra.

La prise de Kirchberg est inscrite dans l’Histoire… et peut-être dans le destin de Luxembourg, cette étrange petite ville où inlassablement, siècle après siècle, on construit des ponts et des citadelles, comme un enfant qui bâtirait compulsivement des châteaux de sable, hanté par un ancêtre féodal mal enterré…

En redescendant vers l’Alzette, petit cours d’eau discret et rafraîchissant, je me suis demandé ce qu’un Victor Hugo aurait pensé de Kirchberg… et ce vers m’est monté aux lèvres : Luxembourg ! Luxembourg ! Luxembourg ! morne Olympe !

(A suivre)

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