TODD OU STIEGLER, OU LES DEUX ?, par zébu

Billet invité.

« L’inquiétant vide idéologique », c’est le titre du dernier billet de Françoise Fressoz sur son blog. Il tombe assez bien, car après avoir vu le ‘face à face’ Todd-Stiegler sur l’avenir du FN, il restait comme des interrogations sur les termes employés, à savoir ‘face à face’ et ‘FN’.

D’abord parce que les deux participants ont bien pris soin de ne pas apparaître comme sur un ring, malgré les provocations un brin ironiques d’Emmanuel Todd à ce sujet mais bien au contraire, de souligner l’origine différente de leurs analyses.

Bernard Stiegler en particulier a souligné à de nombreuses reprises la complémentarité de celles-ci, justement parce qu’elles avaient des origines et des méthodes différentes. Sur ce point, force est de constater que Stiegler à raison : Todd, en anthropologue et démographe qu’il est, a dressé un tableau des réalités sociales, culturelles et politiques françaises, quand Stiegler ne se préoccupait ‘que’ de tenter de définir la toile, mouvante, des idées sur laquelle ces réalités se peignent, à moins que ce ne soit l’inverse.

Le premier avait l’œil du photographe, comparant ces photos d’il y a trente ans à celles prises hier, le second captait le mouvement des nuages dans sa caméra sur les paysages sociaux où les hommes et leurs réalités ne s’y inscrivaient que fugitivement.

De ces deux focales, n’en choisir qu’une seule restreint le champ de vision.

Celle, minutieuse, de Todd scrute les transformations de la société française qui lui permettent d’affirmer que l’avenir du FN est restreint sinon définitivement plombé, de par la résistance qui lui opposent par exemple les régions où les systèmes familiaux sont plus communautaires, comme en Bretagne, laquelle a connu une ‘explosion éducative’ et un vote massif des classes populaires pour Hollande lors de la dernière présidentielle. Plus globalement, alors même que la pyramide sociale s’est inversée dans le temps à travers et grâce au prisme éducatif et que celle-ci est contrainte à la fois à la crise (globale) et de regarder vers le bas, en lieu et place d’une société traditionnelle française où les ‘masses’ regardaient vers le haut (les élites), la majeure partie de cette pyramide ne vote que faiblement plus pour le FN, en 30 ans quasiment de présence politique, notamment les jeunes ayant suivis un cursus scolaire.

Ceci permettrait d’envisager ‘raisonnablement’ selon Todd, que malgré ou même à cause du vieillissement de la pyramide qui porte au conservatisme (et non à la révolution, quelle que soit sa direction extrême), le FN sera irrémédiablement scotché à son plafond (environ 20%), avant que de subir le sort du PCF : étrillé.

De surcroît, le FN, qui progresse sur les terres égalitaires de la République, cœur de la révolution française, ne pourra pas gérer la contradiction de ses idées, lesquelles restent éminemment ‘classiques’ (fond de commerce d’extrême-droite) et les aspirations égalitaires de ceux qui votent maintenant pour lui.

Force est de reconnaître la puissance rationnelle de l’argumentation de Todd, qui s’appuie sur ses connaissances démographiques et anthropologiques pour délivrer un message quelque peu moins pessimiste que les discours des Cassandres actuels, sans toutefois nier, au contraire, l’impact d’une crise qu’il qualifie (comme Stiegler) de ‘globale’.

Pour autant, et bien que plus difficile à étayer parce que ne s’appuyant pas sur les réalités sociales décrites par Todd, l’analyse de Stiegler met en valeur un ou plusieurs points aveugles dans la démonstration de Todd.

En premier lieu, la question de l’idéologie (et pas uniquement celles des idées) n’est pas abordée : la question, centrale, du besoin, de la volonté de croire, et ce quelles qu’en soient les idées, n’est pas traitée dans la version ‘optimiste’ de Todd quand Stiegler en fait son angle d’attaque : la question n’est pas d’étudier les idées du FN (leurs cohérences, leurs natures, leurs origines, …) pour dessiner son avenir mais bien plutôt ce que celles-ci masquent, à savoir l’idéologie, soit le système qui porte ces idées. C’est d’ailleurs, en second lieu, ce qui permettrait d’expliciter l’apparente incohérence entre les idées présentées par le FN comme siennes et celles des citoyens dont les systèmes ou structures configurent d’autres orientations, radicalement différentes (égalitaires notamment). On aurait ainsi beau jeu de rappeler à l’historien Todd que la ‘révolution nationale’ de Vichy a agrégé différents courants politiques et idéologiques, des réactionnaires de l’Action Française à des syndicalistes, en passant par des partisans du fascisme, lesquels étaient eux-mêmes issus comme Marcel Déat ou Jacques Doriot de la SFIO ou du PCF. Tous se retrouvèrent dans la rupture issue de ce que Marc Bloch dénommait ‘l’étrange défaite’, dans l’effondrement de cette IIIème République, de la même manière que le CNR regroupait des groupes issus d’origines différentes mais dont l’idéologie commune était non seulement la libération de la France mais aussi sa reconstruction sur des bases radicalement différentes.

Sur la question de la rupture comme moteur de l’idéologie et inversement, Todd ne va sans doute pas assez loin pour saisir la spécificité de l’idéologie dans un contexte de crise. Il le dit pourtant, en parlant du FN comme d’une orientation quasi nationale-socialiste, qui viendrait percuter l’héritage du père par la fille mais en la relativisant toutefois, sur la base du fait que cette réorientation n’est ni crédible ni cohérente. En ce sens, c’est par excès de rationalisme que Todd pèche car l’absence de cohérence ou de crédibilité (aux yeux des analystes) n’a jamais empêché des idéologies de se développer.

Sitegler démontre aussi que l’idéologie et sa puissance ne se définissent pas au nombre de députés (combien de divisions politiques ?) mais bien au fait que les idées qui la sous-tendent se répandent dans la fabrique de l’opinion, « comme un poisson dans l’eau » aurait pu dire Mao ou d’une autre manière, Gramsci. La question n’est donc pas tant de savoir si oui ou non le FN pourra accéder au pouvoir par les élections dans le cadre institutionnel ou le contexte (encore) stable actuellement en France, mais bien plutôt qu’en cas d’effondrement ou de crise aiguë (au sein d’un contexte de crise globale), de connaître les raisons d’une telle impossibilité. C’est ainsi que l’analyse de Stiegler vient compléter celle de Todd, lequel a raison d’affirmer que, dans le cadre actuel de nos institutions, de nos systèmes et structures sociales, le FN, comme parti portant des idées d’extrême-droite, ne parviendra sans doute pas au pouvoir, par la voie démocratique. Par contre, que ce parti, dans le cadre d’une rupture majeure, profitant du travail de sape mené par la droite depuis plusieurs années sur les bases de ses propres idées, lesquelles ont fini par se répandre dans l’eau comme des gouttes de teinture, puisse ‘proposer’ ce que les autres partis politiques ne proposent plus, à savoir une idéologie (y compris donc avec un programme ‘incohérent’), parvienne au pouvoir, cela n’a malheureusement rien d’improbable.

La question n’est d’ailleurs pas tant celle de ‘l’avenir du FN’ en tant que parti politique mais bien plutôt celle de l’avenir du pari politique de Marine Le Pen de sortir des idées d’extrême-droite pour engager un véritable travail idéologique face à l’échec monumental de l’ultra-libéralisme de ces 40 dernières années, afin de se positionner comme seul recours idéologique lorsque celui-ci s’effondrera de lui-même. Que ce travail soit incohérent ne lui enlève que peu sinon pas d’attractivité.

Certes, cette attractivité semble sinon réduite du moins en voie de stabilisation, mais uniquement ‘dans le cadre actuel’.

Que celui-ci vienne à s’effondrer et c’est tout ‘l’inquiétant vide’ dont parle Françoise Fressoz qui poussera à se combler ‘naturellement’, et d’autant plus ‘naturellement’ que le travail de préparation aura été mené en amont.

A la limite, ‘l’échec’ de Marine Le Pen aux élections législatives est un succès pour elle. Cela lui permet de ne pas avoir à se ‘souiller’ au sein d’un ‘système’ qu’elle dénonce (celui du ‘parlementarisme’, comme le faisait l’Action Française pour le IIIème République), tout en ayant pu démontrer que ‘la prochaine fois sera la bonne’.

Pour revenir, enfin, à Todd, il faut aussi relativiser l’effondrement de l’Eglise catholique en Bretagne sur laquelle il bâtit son analyse (en partie), ne serait-ce que parce les valeurs portées par cette même religion se sont transmuées en valeurs éducatives, lesquelles ont permis à la fois l’émergence d’une dynamique éducative ainsi qu’une dynamique de réaction (chrétiennes) de rejet des idées d’extrême-droite.

Au final, ce n’est pas tant ‘l’avenir du FN’ qui devrait nous préoccuper mais bien plutôt l’avenir de dirigeants qui utilisent ce parti comme machine de guerre politique à la conquête de remparts idéologiques désertés, en se basant sur les remblais de ses idées d’extrême-droite qui lui servent de marche-pied et/ou de socle, et ce malgré l’apparente incongruité des idées proposées. Le NSADP d’Hitler avait lui aussi à ses débuts des orientations et des origines rivales (urbaine/rurale, racisme/socialisme, …), ce qui n’a pas empêché une unification politique par le primat de l’idéologie.

On mesure mal combien une affaire Cahuzac par exemple peut porter préjudice au cadre actuel et il faut espérer que la réponse et du gouvernement et du parlement sera à la hauteur des enjeux, du moins bien plus que la seule ‘transparence’ dont on a vu avec Paul quelles étaient ses origines : quelles seront par exemple les principes politiques qui seront énoncés lors du débat sur la proposition de loi concernant la fraude fiscale ? À ce jour, les seules réponses n’ont été en tout et pour tout que des réponses de ‘moralisation’ (de la vie politique) et des réponses administratives, ce qui augure mal de ce qui aura à venir.

De manière identique, on ne mesure pas combien les gouvernements d’union nationale ou ‘technocratiques’, comme en Italie, détruisent le peu de substrats politiques qui restaient encore dans ce cadre représentatif, lequel, comme le note très justement Stiegler, n’a pas répondu à la révolution conservatrice depuis 40 ans. Pire, qui l’a laissé se développer.

Ce ne sont pas non plus le MODEM ou le Front de Gauche qui pourront combler ce vide idéologique à venir, lequel est renouvelé à chaque fois que l’on énonce le TINA des politiques d’ajustements austères, soit parce que ces partis ne disent rien sur ce vide, soit parce qu’ils n’ont pas renouvelé des idéologies qui se sont actuellement révélées caduques (issues du radical-socialisme pré- et post- première guerre ou de la démocratie chrétienne pro-Europe post- seconde guerre mondiale) pour résoudre la crise globale.

Ce sont encore moins le PS ou l’UMP qui le pourront, ceux que Frédéric Lordon qualifie de droite complexée ou décomplexée.

Le FN, quant à lui, est au milieu du gué, dans l’attente de la vague qui viendra, ou pas.

Que celle-ci advienne et on pourra compter sur ses dirigeants, s’ils ne sont pas trop idiots (et à priori, ils ne le sont pas), pour surfer dessus.

Que celle-ci n’advienne pas ou peu ou trop tardivement, et Todd pourrait bien avoir raison contre Stiegler.

Mais ceci ne résoudrait rien : le vide n’aura fait que s’intensifier ou s’élargir.

Todd pourrait bien alors avoir raison avec Stiegler.

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