QUE VEUT L’HOMME MODERNE ?, par Michel Leis

Billet invité.

Que veut l’homme moderne ? Cette formulation un peu désuète qui fleure bon les années 60 et 70 pose à mon sens la question de la corrélation entre le discours politique et la norme sociale dominante.

Il me semble que le progrès a été la norme sociale dominante du long XIXe et du court XXe siècle. Deux visions du progrès concurrentes s’opposent, l’une fondée sur les mérites de l’individu et l’autre fondée sur un État qui organise et planifie le partage des richesses. Progrès économique d’un côté, progrès social de l’autre, l’un étant la porte d’accès à l’autre suivant le point de vue auquel on se place. En donnant une dimension temporelle (le futur) à l’amélioration des conditions de vie de chacun, la norme de progrès canalise les attentes des individus. À partir de la seconde moitié du XIXe, des partis puissants vont porter ces aspirations et donner un sens et un contenu au débat public (l’essence même de la démocratie ?), même si l’accès au pouvoir par les urnes n’est pas toujours au programme. L’adhésion des masses aux grands errements collectifs de « l’Âge des extrêmes » n’est qu’un dévoiement de ces deux visions antagonistes, née de la crise de l’entre-deux-guerres et des frustrations nées d’une sortie de conflit mal maîtrisé.

Il me semble qu’à la fin de l’âge d’or, la norme de progrès a été remplacée par une nouvelle norme sociale dominante : la norme de consommation. C’est la plus-value d’image générée par la structure de consommation qui porte l’inscription dans le social. Dans ce basculement, ce n’est pas la prépondérance de l’individu qui me semble le point le plus important, c’est le changement de dimension temporelle. La norme de progrès acceptait que le bénéfice individuel soit différé dans le temps, la norme de consommation exige une satisfaction dans l’instant (ou un futur très proche).

Le discours politique s’accommode mal de cet horizon temporel raccourci. Les grands vainqueurs des années 80 auront été les partis promettant des baisses d’impôts. La dimension immédiate de ces politiques et l’impact sur la consommation se trouvaient être en parfaite adéquation avec cette nouvelle norme dominante. Mais l’aspect réduction des impôts n’était que la partie émergée de l’iceberg. La grande rupture du monde politique, c’est d’avoir abandonné une position d’arbitre pour se positionner clairement du côté du monde économique. Cela aurait pu faire sens, tant l’épanouissement de la norme de consommation est dépendant de l’économie. En pratique, les rapports de force entre le monde économique et les individus s’expriment maintenant dans toute leur violence et remettent en cause la norme de consommation à peine éclose. Le discours sur la crise actuelle (du type « du sang, de la sueur et des larmes » pour rester dans une dimension churchillienne) ne peut que renforcer le rejet de la politique : il ajoute d’autres menaces à la norme de consommation et sa dimension future n’est pas en ligne avec la norme dominante.

Cette inadéquation entre le monde politique traditionnel et les attentes de « l’homme moderne » conduit à ces alternances répétées. A contrario, les partis nationalistes ou populistes sont beaucoup plus en phase avec cette recherche. Ce qui donne un tel écho à leur discours, ce ne sont pas les solutions proposées, c’est d’inscrire leur action dans l’immédiateté.

On peut se poser la question de la compatibilité d’une norme sociale fondée sur le court terme et la démocratie. La démocratie et l’horizon politique doivent s’inscrire dans une dimension temporelle qui n’exige pas un résultat immédiat. Les partis ont infléchi leur discours vers une approche gestionnaire, pensant être en phase avec leurs électeurs. En contribuant à ce court-termisme généralisé, ils contribuent à l’enrayement de la démocratie.

Et si « la fin de l’histoire » n’avait été que l’intuition de ce changement d’échelle de temps ? Bien sûr, Fukuyama se trompe, cette évolution ne porte en rien un arrêt de l’histoire. Tout au contraire, en butant très vite sur ses propres limites, la rupture prévisible de la norme sociale dominante va conduire à d’autres bouleversements. Et la remise en cause de notre norme de consommation n’est-elle pas le premier pas vers la réintroduction du temps, et donc de la démocratie dans le discours ?

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