VIOLENCE BRUTE ET VIOLENCE INSIDIEUSE, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité

Les régimes autoritaires et les républiques oligarchiques à devanture démocratique se demandent, à voir éclore une révolution ici, à entendre l’émeute gronder là, à mesurer ailleurs ce qu’il en coûte à un gouvernement trop laxiste de donner du champ à l’expression populaire, s’ils tiendront encore longtemps la mer dans ces conditions. Ils cherchent d’urgence des conseils en calfatage, leur arche faisant eau de toutes parts. Les calfats à la mode s’appellent Alexis de Tocqueville et Al Gore. Les oeuvres du premier ont remplacé le Petit Livre Rouge sur la table de chevet des « nouveaux » dirigeants chinois, nouveaux parce que frais sortis des chaînes de remontage et de ravalement des momies précédentes. Nul doute que le maître essai du second, intitulé The Future, fera son chemin dans les milieux politiques étatsuniens, pour le meilleur et pour l’empire [1].

Ah, Tocqueville, le Bouddha des libéraux, qui voudraient tant que le citoyen se résorbe dans l’individu, cette hypostase de « l’intérêt bien compris » ; Tocqueville, la Pythie des politologues qui mesurent l’avenir avec la toise anglo-saxonne et font de la démocratie américaine un idéal type (selon l’étalonnage wébérien) ; Tocqueville, la référence obligée des présidents qui promettent un destin extraordinaire à leur pays en oubliant de préciser que cela s’achète au prix de la guerre perpétuelle ; Tocqueville, l’inépuisable réservoir de maximes apocryphes, comme celle-ci, de la plus belle eau, produite par le bivalve reaganien : « L’Amérique est grande parce que l’Amérique est bonne. Quand l’Amérique cessera d’être bonne, l’Amérique cessera d’être grande. » Remplacez « l’Amérique » par l’un quelconque de nos pays en mal d’hégémonie, complétez « bonne » par « en affaires » et vous aurez la recette de la glu oratoire avec laquelle les démagogues prennent les peuples déboussolés. Que les dirigeants d’un parti encore officiellement communiste – et du reste, il l’est effectivement, puisqu’il redistribue à ses fidèles les bénéfices d’une économie mafieuse d’État -, pilotes sans cap d’une République totalitaire dont ils ont fait leur chose, que de tels hommes lisent Tocqueville et l’apprécient assez pour s’en faire un guide de bonne gouvernance, voilà qui devrait forcer l’admiration de nos démocrates les plus sinophobes. – Minute, papillon. Que lisent-ils exactement de Tocqueville ? L’Ancien Régime et la Révolution (1856), qui est en passe de devenir un best-seller en Chine. Et qu’en retiennent-ils ? Que le risque révolutionnaire n’est jamais si pressant que quand le niveau de vie moyen s’améliore en même temps que les écarts de richesse s’approfondissent. Les révoltes frumentaires ne suffisent pas à lancer un processus révolutionnaire. Tocqueville a bien sûr en tête l’exemple français. On connaît sa thèse : la Révolution a précipité par l’usage intensif de la guillotine [2] un mouvement de réforme irrépressible qui travaillait la société d’Ancien Régime déjà sous Louis XV et qui tendait, sous le patronage modéré de la République des Lettres, vers l’égalisation des conditions. La Révolution n’aurait rien commencé ; elle aurait dévalisé un train en marche. Tocqueville ajoute qu’un mauvais gouvernement court à sa perte dès lors qu’il entreprend de se réformer. Les parrains de Beijing, constatant l’hostilité déclarée des révolutionnaires des printemps arabes envers les oligarchies en place, même quand elles arborent un visage libéral, en ont déduit tout naturellement que pour se maintenir au pouvoir, il leur faudrait, à l’avenir, réprimer sévèrement toute initiative populaire qui s’attaquerait aux murs porteurs de leur trust politico-financier. Comme disait Hayek, qui, démarquant Tocqueville, rebaptisait « tyrannie de la majorité » l’expression de la souveraineté populaire, au motif qu’un individu éclairé est nécessairement plus soucieux du bien commun qu’un agrégat d’individus que se disputent les groupes de pression, la démocratie peut être une bonne affaire, mais les affaires se portent aussi bien, voire mieux sans tout ce charivari de citoyens engagés qui dérègle l’harmonie des hiérarchies établies par la Tradition.

De l’autre côté du Pacifique, où l’intérêt chinois pour Tocqueville, référence constitutive de l’idiosyncrasie nationale étatsunienne, fait déjà craindre de mauvaises contrefaçons, le livre évènement est celui d’Al Gore. The Future signale six grands bouleversements en cours : 1) l’accélération de la globalisation, 2) le développement mondial des réseaux de communications et de la robotique, 3) le déplacement vers l’Asie du leadership économique, 4) la croissance insoutenable de la population humaine et la raréfaction consécutive des ressources, 5) les pas de géant accomplis par la recherche dans les domaines de la biologie, de la biochimie et de la génétique, qui donnent accès au coeur palpitant de la fabrique du vivant, enfin, 6) l’aggravation de l’instabilité des rapports de notre espèce avec l’écosystème global. Gore détaille chacun de ces points avec la minutie et l’érudition qu’on lui connaît. Il rappelle fort opportunément qu’autant les anciens Babyloniens distinguaient deux temporalités, celle des évènements humains et celle des évènements célestes qui les déterminent, autant nous, modernes, sommes confrontés, du fait de la puissance de nos interactions avec notre environnement, à la confusion de ces deux temporalités : en polluant notre atmosphère, en laissant se constituer une ceinture de déchets dans la banlieue de notre planète, nous capturons le ciel dans le filet de nos problématiques terrestres. Si le ciel nous tombe un jour sur la tête, il y a plus de chances que ce soit sous la forme d’un morceau de satellite que sous celle d’un éclair échappé de la main de Zeus. Al Gore peste contre le réductionnisme scientifique (« science » économique incluse), qui se refuse à aborder la complexité dans une position de surplomb ; il dénonce le faible contrôle de notre démographie, lequel revient à mener une expérience de dissémination à l’air libre, hors de tout cadre protocolaire. Il prévient : « La survie de notre monde est en jeu, pas celle de la planète elle-même. Cette dernière se remettrait assez vite, même dans un état dégradé, de la disparition de la civilisation humaine » (« Our world is at stake. Not the planet itself ; it would survive quite nicely without human civilisation, albeit in an altered state »). La solution pour éviter cette nemesis apocalyptique qui obsède tant les Américains ? Que les États-Unis recouvrent leur pleine capacité d’affirmation transcendante du leadership mondial (« the re-establishment of a transcendent capacity for global leadership »). Le futur rêvé par le clairvoyant Al Gore ressemble étrangement au passé, dans son principe directeur.

C’est ici que les programmes chinois et américain d’endiguement du demos se rejoignent, dans le maintien d’un état de guerre plus ou moins larvé entre superpuissances concurrentes, autrement dit, dans le maintien de l’ordre actuel, qui prospère sur les désordres locaux. Al Gore, souvenons-nous-en, fut le plus fervent promoteur, comme vice-président de Bill Clinton, du développement des autoroutes de l’information (« Information Superhighways »), le plus vaste projet de réticulation du réel jamais conçu et réalisé par l’homme. Le premier navigateur web naissait en 1993. Internet fut le fer de lance du retour offensif d’un impérialisme industriel à portée géostratégique dont l’objectif n’était rien de moins que la reconquête du terrain perdu dans les années 1980 face aux Japonais (JVC, Sony) et aux Français (cession de la marque RCA à Thomson en 1986), dans le domaine des technologies de la transmission et de la diffusion. Le microprocesseur fut le petit soldat de cette nouvelle guerre et c’est la poursuite de cette guerre-là, ne nous y trompons pas, que Al Gore propose à ses concitoyens en fait de perspective radieuse, car on voit mal dans quel autre secteur les États-Unis pourraient encore s’illustrer. Leur avance est difficilement rattrapable ; ils contrôlent quasiment tous les rouages matériels et humains essentiels sur leur territoire et sur les territoires « alliés ». Ils tiennent le monde dans la Toile, et pas seulement leur propre peuple. Voilà donc les deux modèles complémentaires de musellement du politique qu’élaborent les deux Grands du moment : la violence brute et la violence insidieuse. Les nations qu’ils couvrent de leur ombre sont susceptibles de servir de cobayes, soit qu’elles aient demandé à l’être, soit qu’elles n’aient rien entrepris pour s’empêcher de le devenir. À bon entendeur…

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[1] Titre d’un roman hilarant de James Hawes.

[2] On objectera toutefois que la Terreur Blanche ne fut pas en reste.

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