La démocratie selon Friedrich (von) Hayek, économiste autrichien, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Autant le dire tout de go, Friedrich Hayek (1889-1992), prix Nobel d’économie (1974) aurait dû, si Fortune avait été plus clémente avec lui, se voir attribuer en sus le prix Nobel de la Paix, car aux troupeaux d’hommes qui se rebiffent contre la tyrannie libérale, il n’a cessé de dire : « La paix ! Les bouviers savent ce qu’ils font. » Notre homme, disciple avoué d’Edmund Burke, maître à penser du parti Whig (conservateur) anglais, a beaucoup réfléchi à la démocratie, ce régime tant décrié, bouche-trou des interrègnes autoritaires. Il y a tellement réfléchi qu’il a fini par accoucher d’une définition toute personnelle de la chose, définition dont les rendements ont un peu baissé, cependant, depuis que bourgeonnent les printemps arabes : la meilleure démocratie, selon lui, est celle qui fait l’économie du demos. Il est l’inventeur, sinon de l’expression, du moins du concept paradoxal d’aristocratie libérale ou « démarchie ». Et le corps sec, terreur des vers, de feu l’inflexible Thatcher d’applaudir du fond de l’enfer de ses deux mains gantées de fer. Margaret Thatcher était une des claques les plus enthousiastes de Friedrich Hayek. Elle ne manquait jamais une occasion de recommander à chacun de ceux qui l’approchaient la lecture de ses principaux ouvrages d’économie politique, The Road to Serfdom(1944), charge antisocialiste inspirée de Tocqueville, The Constitution of Liberty (1960) et Law, Legislation and Liberty (trois tomes, 1973-79), le nectar et l’ambroisie de l’Olympe libertarienne. 

Hayek a moins fait de disciples que de zélotes. Il faut dire qu’il avait des visions prophétiques, de celles qui suscitent des temples et des incendiaires de temples (car la résistance aux thèses hayekiennes a recruté ses Érostrate les plus opiniâtres chez les keynésiens). Ainsi annonça-t-il la chute de l’URSS longtemps avant que les signes de décrépitude fussent manifestes. Du reste, il ne guettait pas vraiment ce genre de signes puisque le socialisme, dans toutes ses réalisations, lui apparaissait de toute façon comme contre nature. Tout État socialiste était, selon lui, condamné à brève échéance (la Russie communiste mourut à 70 ans). Hayek avait également des visions concernant l’avenir de nos démocraties occidentales. Dans ce cas-ci, les signes revêtaient à ses yeux une grande importance, comme un éboulis de viscères aux yeux de l’haruspice. Peu avant sa mort, il ne donnait que quelques dizaines d’années de survie à un régime déjà fortement dégradé. La décélération démographique, jointe à l’endettement exponentiel des États, mènerait inéluctablement à la faillite des systèmes de protection sociale et de retraite par répartition. Les citoyens, enfin éclairés sur les vices de la « démocratie illimitée », appuieraient un train de réformes draconiennes mis en route par un gouvernement aristocratique libéral. 

Attendu que Hayek oppose à la « démocratie illimitée », autre nom de la « dictature de la majorité », le gouvernement limité, on s’étonnera qu’il faille en passer, pour parvenir à ce dernier, par une phase autoritaire librement acceptée (ce que j’appelle les « réformes draconiennes »), mais pas par tous, j’imagine, ce qui rétablirait d’office la dictature de la majorité, moins le droit de la contester. Hayek ne s’arrête pas à cette contradiction, tout occupé qu’il est à découvrir les germes de l’autoritarisme et du totalitarisme dans ce qu’un préjugé encore trop tenace nomme « démocratie ». Il n’hésite pas à comparer la quête démocratique de souveraineté aux tendances absolutistes de la monarchie française : « Dans le monde occidental, la souveraineté illimitée n’a pratiquement jamais été revendiquée par personne depuis l’Antiquité, jusqu’à l’apparition de l’absolutisme au XVIe siècle. Elle n’a certainement jamais été reconnue aux princes médiévaux, et à peu près jamais réclamée par eux. Et bien que les monarques absolus du continent européen y aient prétendu avec succès, elle n’a pas été réellement acceptée comme légitime avant que soit installée la démocratie moderne qui, à cet égard, est l’héritière de la tradition absolutiste. […] J’ai bon espoir qu’un temps viendra où la même répugnance que nous éprouvons envers les autres formes de gouvernement arbitraires sera ressentie à l’idée d’un groupe d’hommes détenant le pouvoir d’ordonner tout ce qui lui plaît même s’il y est autorisé par une majorité des citoyens. C’est là créer une situation de barbarie, non parce que nous avons donné le pouvoir à des barbares mais parce que nous avons lâché le pouvoir hors des digues du droit, produisant des conséquences inévitables, quels que soient les hommes à qui un tel pouvoir est confié. » (The Constitution of Liberty) Le demos, quand il s’exprime en tant que collectivité civique majeure et souveraine, est qualifié de tyrannique, mais quand il retombe en minorité en abandonnant sa souveraineté agissante à une oligarchie d’experts supérieurement intelligents, le demos, comme par enchantement, redevient fréquentable : « Le concept crucial pour le démocrate doctrinaire [qualifié ailleurs de « dogmatique »] est celui de la souveraineté populaire. Ce concept signifie que la règle majoritaire n’est pas limitée ni limitable. L’idéal de démocratie, originairement destiné à empêcher tout pouvoir de devenir arbitraire, devient ainsi la justification d’un nouveau pouvoir arbitraire. […] Ce n’est pas dans les résolutions d’une majorité que nous trouverons une sagesse supérieure. Elles sont plutôt à même d’être inférieures aux résolutions qu’auraient prises les plus intelligents des membres du groupe après avoir écouté tous les avis. » (Idem) « Tous les avis » ? Oui, enfin, ceux des honnêtes gens. 

Hayek juge la démocratie d’après les hommes politiques sans envergure ni idées qui l’animent, ou plutôt qui la désincarnent, en tant qu’obligés serviles des opinions majoritaires. Le char de l’État, conduit par de tels hommes, suit la même trajectoire erratique qu’un rouleau compresseur au volant duquel des ivrognes se relaieraient (l’image est de Hayek). Il constate et déplore le règne du clientélisme, du marchandage, mais lorsqu’il cherche un exemple de ces minorités qui négocient des privilèges en échange de leur ralliement, il n’évoque pas, bizarrement, les lobbies de la finance ou de l’agro-industrie, mais les syndicats, dont les exigences sont forcément et dans tous les cas de figure déraisonnables : « Si un gouvernement a le pouvoir de ratifier l[es] exigences [des groupes particuliers], il devient leur esclave. […] Ce fut le cas en Grande-Bretagne avant madame Thatcher où les syndicats bloquèrent toute politique pouvant tirer le pays hors du déclin économique. » Nous y voilà. Les rassemblements de citoyens contestataires, suspects de vouloir tirer la nappe à eux, gênent la marche du monde. Demander de meilleures conditions de travail ou de reclassement, si votre outil de travail est devenu obsolète, c’est exercer sur la société tout entière une pression insupportable qui risquerait de donner des idées à d’autres corps de métier et d’entraîner de fâcheux désordres. Deux poids deux mesures. La liberté de manoeuvre que Thatcher dénia aux ouvriers et aux fonctionnaires, elle l’accorda largement, comme nous le savons, aux financiers, tellement plus compétents dans les matières économiques. Ces derniers en firent un si bon usage qu’ils imaginèrent de faire éponger leurs dettes de jeu par les États sur la dette desquels ils spéculaient – et spéculent toujours. Cette piperie du renflouement perpétuel, digne de la roue d’Orffyreus, a une devise maintenant célèbre : face je gagne, pile tu perds. 

Je relève une autre contradiction dans le discours d’Hayek. Sa bête noire philosophique, c’est ce qu’il désigne par l’étiquette « rationalisme constructiviste », qu’il pose sur Descartes, Hobbes et Rousseau. Ces trois-là prétendent asseoir la vie en société sur des principes de raison (« contrat social ») alors qu’il se mêle aux projets humains collectifs un tas d’autres règles plus ou moins explicites, les « traditions », qui en dévient le cours et en renouvellent la matière. Naïveté que de croire que la société veut ceci ou cela. La société ne veut pas. Elle est voulue. Le fondateur de l’école autrichienne d’économie, Carl Menger, soutenait même que les institutions sont nées spontanément, sans plan préétabli, au carrefour des intérêts privés bien compris. Hayek et lui rejettent le « rationalisme constructiviste » dans les limbes de la pensée primitive. On voit bien où ils veulent en venir. La démocratie, avec ses frottements multiples, avec ses organigrammes compliqués, avec ses systèmes tortueux de compensation sociale, prend le contrepied des traditions, traditions d’inégale répartition des richesses et des pouvoirs sous prétexte de meilleures capacités de discernement et de projection, lesquelles ne sont réputables telles, à bien les regarder, que parce que le plus grand nombre n’y a pas accès – détail généralement omis par les apôtres de la liberté d’entreprendre sans la démocratie. La contradiction réside dans le fait qu’Hayek retire au peuple les capacités de rationalisation de l’organisation politique pour en doter le petit groupe des « démarques » en charge du « gouvernement limité » de ses rêves, comme si l’élite des hommes était moins vulnérable aux errements qu’il décèle dans le commun des hommes. Il n’avait pas prévu l’ascension d’élites désespérément communes et l’émergence de peuples étonnamment inventifs. Des évènements récents, en certains points du globe, tendraient à montrer que le demos, dans le sens plein et noble du terme, non seulement existe, mais pense et se pense par-delà les us et coutumes et contre la tyrannie des minorités qui ont pensé jusqu’à présent pour lui et l’ont assujetti à leur déraison. 

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