LE COMBAT GUAINO – JORION, par Zébu

Billet invité.

Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

Lafontaine

Dans une salle de l’Opéra Comédie montpelliérain, surchauffée par un été qui n’a pas dit son dernier mot, aux hauts plafonds dus à Ernest Michel, Grand Prix de Rome 1860, un parterre de femmes chefs d’entreprises attendait patiemment que la superstar Henri Guaino arrive pour enfin l’acclamer ; Paul Jorion était lui arrivé dans les temps.

Quand « L’homme du jour » arriva enfin et que, passées les présentations d’usage, on se déplaça vers le pré pour le choix des armes, celles-ci s’avérèrent être non pas « Imaginons notre futur, économie ou économies », mais bien « La crise : pourquoi ? comment ? mais où est donc Ornicar ? », spectre que l’animateur avait pourtant pris un soin infini de circonscrire préalablement pour en extirper le kyste. Le public fit alors silence pour assister à la joute dont on avait pris soin sur la plaquette d’annoncer la forme à venir : un envoi, auquel il serait répondu.

Durant les deux heures et plus qui suivirent, les duellistes firent bien assaut mais avant tout de politesse et si les échanges assurèrent la durée, ce fut la plupart du temps pour souligner combien la parole de l’Autre fondait la sienne, à tel point que si Paul Jorion put se passer de donner la première partie de son analyse de la crise, c’est parce que – comme il le souligna – Henri Guaino avait déjà dit sur le sujet tout ce qu’il importait de dire.

Paul Jorion et Henri Guaino partagent bon nombre d’analyses : c’est Guaino qui mentionna Keynes et ses « esprits animaux » et situa la Théorie générale de celui-ci comme point de référence ; c’est Guaino qui rejeta comme l’aurait fait Jorion, la dichotomie « finance » versus « économie réelle », et c’est lui qui pesta contre l’idiocratie de la croissance « croissantiste » (quand bien même celle-ci ne dépasserait pas les 1 %), qui rejeta le rêve de revenir un jour au niveau où la croissance nous permettrait de rembourser nos dettes accumulées, mesurées de manière inepte en « points de PIB ».

Qu’on se rassure toutefois : Henri Guaino a aussi cité Milton Friedman. Je veux dire : en bien, arguant de la nécessité de repousser de toutes ses forces toute forme dogmatique, en raison de la nécessité de conceptualiser les questions de manière adéquate si l’on veut pouvoir les résoudre (point sur lequel Guaino conclura d’ailleurs le débat : la clarté intellectuelle étant la condition première pour sortir de la crise). Un examen plus minutieux permettait aussi de mettre en évidence quelques différences, fondamentales, entre les deux participants, à commencer par le « Too Big to Jail » défini par Paul Jorion comme connivence du politique, enclin à dépénaliser les « crimes en col blanc » selon un deux poids, deux mesures dont la finalité est d’exonérer ceux que l’on reconnaît comme les siens, pierre dans le jardin politique de son alter ego d’un jour.

Sur un autre plan, fondamental, pendant qu’Henri Guaino – on n’en attendait pas moins d’un ancien Commissaire au Plan – soulignait la nécessité d’exclure de la logique de marché une part de l’épargne, non définie en proportion mais néanmoins suffisante pour peser, afin de la mettre à l’abri d’une spéculation sans doute inévitable, Paul Jorion délivrait à l’assistance médusée non seulement l’historique de la légalisation de cette même spéculation que l’on tend à présenter comme existant « naturellement » de toute éternité, mais aussi la facilité à la définir comme toute opération génératrice d’un risque jusque-là inexistant, et la nécessité de l’interdire dans un contexte économique où la fin du pillage colonialiste fait apparaître son parasitisme en pleine lumière. On mesure sur ce point-là le chemin qu’Henri Guaino aurait à parcourir pour parvenir là où se définit Paul Jorion, même si l’exercice mental permet aussi de mesurer la distance qui sépare un Henri Guaino de ses compagnons de route habituels de l’UMP mais aussi et paradoxalement, de la même manière exactement, des adversaires politiques qui l’ont succédé au pouvoir.

Quand la conférence prit fin, Henri Guaino était encore à répondre sur l’estrade à ses nombreuses admiratrices dans l’auditoire, quand Paul Jorion était lui emporté vers la sortie de la salle par la foule Édith Piaffienne, se retrouvant en conversation solitaire avec l’auteur de ces lignes. Que l’on ne s’y méprenne pas : la foule des (femmes) chefs d’entreprises n’était pas hostile à Paul Jorion par principe, tout juste était-elle plongée dans la perplexité à la description « martienne » d’un monde produite par un professeur estimable (car estimé – semblait-il – par Henri Guaino), un monde qui ne se laisse réduire ni aux factures pressantes auxquelles sont confrontées les PME, ni aux exigences tatillonnes envers elles d’administrations changeant de cap à tout bout de champ, ni au volontarisme politique – aussi libre soit-il d’entraves intellectuelles quand c’est Henri Guaino qui le professe.

Deux enseignements peuvent être tirés d’un tel événement.

D’abord qu’il y a un certain courage de la part de Paul Jorion, non pas d’aller affronter ses opposants, ce qui accompagne après tout la fonction, mais mieux que cela, d’accepter de se confronter à l’indifférence ou à l’incompréhension d’une foule a priori peu réceptive et de parier sur le fait qu’au bout du compte, il ne restera pas seul mais sera rejoint, quand d’autres, pareils à des rentiers, se satisfont de capitaliser leurs acquis.

Ensuite que, comme l’écrivait Baudelaire : « Le mal se connaissant est moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant. » Il y aurait là leçon à tirer par un pouvoir qui, aux dires d’un Henri Guaino, qui s’y entend pour accorder l’accolade empoisonnée, adopte bon an mal an les mêmes orientations économiques et financières que son prédécesseur, pourtant honni selon les dires.

Une perspective qui pourrait être mise en abîme par exemple avec les allers et retours d’un Pierre Moscovici sur la future ex-taxe sur les transactions financières en Europe, où l’on apprend au passage que c’est bien la Commission européenne, encore une fois, qui défend le projet contre les nations réunies au Conseil européen…

Et l’on mesure ainsi à l’aune de ces deux duellistes combien le départ d’un conseiller du Prince, aussi égocentrique soit ce dernier, creuse d’emblée un déficit pour l’avenir si la fonction de conseiller s’évalue à la capacité d’intelligence transfusée au pouvoir, et si le conseiller lui-même relaie avec autant de talent (même si c’est seulement partiellement) la complexité du monde telle que défrichée par un Paul Jorion. Même un Jacques Attali, pourtant familier des lieux et opérateur d’une économie positive à venir, n’est plus de ces cercles qui permettent au pouvoir de penser et aussi d’agir. Car c’est bien lui, Henri Guaino, conseiller du pouvoir sortant qui, des années durant, ne put que constater son incapacité personnelle à faire un Prince d’un simple président…

Nous comprenons mieux alors cette impression, ce sentiment d’impuissance, qui nous noue aujourd’hui les tripes. Ceux qui sont au pouvoir le savent : quand ce sont les entrailles du peuple qui l’incommodent, c’est qu’il est plus que temps d’intervenir, et si possible, intelligemment.

À commencer, par exemple, par prêter l’oreille à ce que disent les hommes d’intelligence.

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