LA DANSE DE LA PLUIE, par Jacques Seignan

Billet invité.

Le supplément économique du Monde (29/1/2014) a pour titre « Emploi : les patrons refusent de s’engager ». L’article en page intérieure précise « Pacte Hollande : les patrons attendent de voir ». Des patrons méchants ou égoïstes ? Non, c’est simplement de l’honnêteté intellectuelle. L’entreprise n’a pas à créer des emplois ! D’où sort cette vision saint-sulpicienne de l’économie ? Un vrai chef d’entreprise doit agir le plus rationnellement possible dans le cadre économique existant, aujourd’hui au service exclusif de ses actionnaires et des hauts cadres dirigeants. Le client, c’est la poule à plumer ; le salarié, le coût à éliminer.

Les mesures d’allègement de charges ont prouvé par le passé n’avoir pas créé d’emplois, significativement et indubitablement. Mais visiblement à Sciences Po (puis l’ENA) on préfère la Théorie à la pratique. D’ailleurs souvent, pour les diplômés, la pratique en entreprise se fait du haut des étages d’une tour de La Défense, bien au-dessus de nous… Reconnaissons-leur une difficulté conceptuelle. Si l’on appartient aux proclamées élites (économiques) par pure reproduction sociale, il est quasiment impossible de concevoir comment des gens calculent à quelques euros près, en fin de mois, comme c’est le cas de millions de Français (rapport de M. Delevoye). N’est-ce pas Messieurs les directeurs de Dexia ?

Prenons un cas concret. Une petite minoterie en Normandie avec environ une douzaine d’employés. Ses clients sont des boulangers. Bien des clients des boulangeries n’achètent que des baguettes, prix autour d’un euro – pas de la brioche. Ces chalands sont de plus en plus nombreux à être précarisés, chômeurs, pauvres en un mot ! Bien des boulangers acceptent leurs ardoises ; ils accumulent eux aussi, pour survivre au jour le jour, des dettes avec la minoterie ce qui finit par la mettre en grande difficulté. L’allègement des charges va donner un peu d’air à ce moulin, mais croit-on vraiment que cette petite entreprise étranglée va embaucher ou même investir ? Pourquoi faut-il en arriver à expliquer ces choses tellement triviales ?

Ces temps-ci des interrogations sur ce problème de la machine coincée par  manque de redistribution des richesses et d’inégalités jamais vues (depuis les années 20) se font jour comme on l’a vu au dernier forum de Davos. La Une du Monde daté du 30/1/2014 est : « Obama à l’offensive contre les inégalités ». Finirait-il par avoir un rêve ? Il parle d’augmenter le salaire minimum des salariés d’entreprises sous contrat avec l’État fédéral. Au Royaume-Uni également, ce gauchiste de Cameron a avancé cette idée saugrenue. En Allemagne, Angela Merkel, aidée par le SPD, prouve encore son pragmatisme (après Fukushima, sans barguigner, elle a arrêté le nucléaire !). Là encore un peu d’oxygène pour l’économie par une hausse des salaires minimaux. Dans le billet « Le capitalisme s’autodétruit-il comme Marx l’avait prédit » François Leclerc explique cette problématique des revenus décroissants que Nouriel Roubini, lucide, a également développée.

Dans Misère de la pensée économique (Fayard, 2012) Paul Jorion, parmi les réformes à mettre en œuvre immédiatement, propose : « Accorder à nouveau la priorité aux salaires (…). Augmenter les salaires des employés de rang inférieur et moyen participe au processus de déconcentration de la richesse. L’objection faite traditionnellement à cette proposition est qu’une augmentation des salaires déboucherait inévitablement sur une hausse des prix des marchandises qui en annulerait les effets ». Mais pour résumer, cet effet mécanique  n’a aucune nécessité. « Une hausse des salaires de la grande masse des salariés doit s’accompagner d’une baisse équivalente des dividendes attribués aux actionnaires et des salaires extravagants accordés à certains dirigeants d’entreprise ».

On pourrait rêver que Madame Merkel et Messieurs Cameron et Obama ont de bonnes lectures, mais ils s’arrêteront vraisemblablement à la première partie de la proposition ; il ne faut pas trop en demander…

Et en France, qu’en est-il ? En retard d’une guerre selon notre tradition ? Et en effet on est bien loin de cette approche plus pragmatique avec la mise en place d’une politique de l’offre. Toutefois il y a une vraie cohérence dans la pensée gouvernementale encore une fois inspirée des fadaises des économistes néolibéraux : une psychologie de comptoir. Après l’incantation sur l’« inversation-de-la-courbature du non-emploi », voici « le Retour de la Confiance ». La pensée magique !  Au fond c’est exactement la Danse de la Pluie des sorciers amérindiens. Des incantations, des prières au Ciel patronal : « Donnez-nous nos millions d’emplois et je vous sacrifie 30 à 50 milliards d’euros (tarif à débattre) : je coupe les dépenses (aides aux assistés), je pousse des gens à la misère mais c’est pour leur bien futur, dans le monde enchanté du social-réalisme ».

Parfois il finit par pleuvoir et on fait croire qu’il y a eu lien de cause à effet. Mais quand il ne pleut toujours pas, alors il faut s’interroger sur les talents du sorcier…

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