Hommage à Bernard Maris, par François Morin

Billet invité. En 2011, Bernard Maris avait publié ici, à ma demande, une notice sur Gilles Dostaler qui venait de disparaître.

Mon émotion est immense devant l‘assassinat de Bernard Maris et de ses amis de Charlie Hebdo. Pour rendre hommage à Bernard, comme collègue et ami, je veux ici rappeler la trace profonde qu’il a laissée lors de sa présence pendant plusieurs années au sein de notre équipe de recherche au Lereps (1990-1998).

La première chose que je voudrais évoquer, ce sont les conditions dans lesquelles il est venu dans notre Laboratoire, rompant avec le parcours qu’il avait jusqu’alors accompli au sein de l’Université des sciences sociales de Toulouse. Bernard était en effet membre jusqu’à la fin des années 1980 du Centre d’Etudes Juridique et Economique sur l’Emploi (CEJEE), où il avait soutenu sa thèse en 1975 sous la direction de Jean Vincens. Lorsqu’il rejoint notre laboratoire en 1990, sa démarche était fondamentalement scientifique et épistémologique, il cherchait un lieu de recherche qui soit en rupture avec les paradigmes de l’économie standard et qui lui permette l’exercice véritable d’une pensée critique.

C’est ainsi, au sein de notre Laboratoire, qu’il a poursuivi ses travaux de recherche, notamment sur la pensée économique de Keynes. C’est également dans notre équipe de recherche qu’il s’est préparé à devenir professeur de science économique. Lorsqu’il le devint en 1994, il retrouva son enseignement à l’IEP de Toulouse. Pendant les deux années qui suivirent, il accepta sans réserves la direction de notre laboratoire et la responsabilité du DEA qui était alors rattaché à nos activités de recherche. Parallèlement à sa présence au sein de notre laboratoire, son activité de chroniqueur à Charlie Hebdo n’avait pas cessé. Et lorsqu’une opportunité de mutation à l’Université de Paris VIII s’est offerte, Bernard a décidé de partir à Paris.

Pour rendre hommage à Bernard, je voudrais ajouter quelques notes plus personnelles. Pendant les années où il était présent parmi nous, j’ai partagé mon bureau avec lui. Ce partage était beaucoup plus qu’un partage fonctionnel. Nous avons échangé nos idées, notre vision de l’économie et du monde dans des discussions parfois sans fin. J’étais alors membre du Conseil Général de la Banque de France. Comme grand spécialiste des questions monétaires, Bernard était très attentif aux orientations de la politique monétaire de notre pays. Dans ce bureau, il m’écoutait attentivement et parfois me harcelait pour en savoir plus. Je n’ai donc pas été surpris lorsque, à son tour, il fut nommé par le président du Sénat au Conseil de la Banque de France. C’était sans doute l’une de ses grandes ambitions (j’ajoute que ces deux nominations successives, en provenance d’un même laboratoire de recherche, sont probablement un fait unique dans l’histoire de la Banque de France !).

Je voudrais enfin évoquer la mémoire d’un ami commun : Gilles Dostaler, grand économiste canadien. Gilles qui est décédé en 2011, est probablement encore aujourd’hui, malgré sa disparition, un des meilleurs spécialiste de la pensée keynésienne. Il était pour Bernard une référence intellectuelle, un maitre absolu, mais surtout un ami très proche. Gilles est venu souvent nous visiter au sein du laboratoire. C’était l’occasion de discussions et d’échanges passionnés. Cette amitié a finalement abouti à la co-écriture d’un ouvrage paru en 2009 : « Capitalisme et pulsion de mort » chez Albin Michel. Dans cet ouvrage, se trouvent décrits non seulement les ravages de la mondialisation financière actuelle, mais aussi les différentes formes de terrorisme, pétries de la haine de l’autre. Un courage et une lucidité totale …

Bernard était mon ami. Mais surtout, c’était un humaniste, un homme de culture, tolérant, subtil, un pédagogue hors pair ; mais j’ajouterai aussi un visionnaire des impasses actuelles de nos sociétés développées et de leurs logiciels intellectuels. Bref, un universitaire, un vrai.

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