Le Monde / L’Écho, La leçon américaine de Yanis Varoufakis, mardi 10 février 2015

La leçon américaine de Yanis Varoufakis. Ma chronique mensuelle pour Le Monde paraît désormais simultanément dans le quotidien belge L’Écho.

Le parti Syriza qui a accédé au pouvoir en Grèce à la faveur des élections législatives du 25 janvier fait apparaître, par contraste avec des partis plus anciens rodés par la discipline de parti, une mosaïque de personnalités parfois hautes en couleur. Tel est le cas de l’économiste Yanis Varoufakis, le nouveau ministre grec des Finances.

Parlant de lui-même, Keynes observait autrefois que « les citoyens ordinaires ne sont pas soumis à la même obligation que nos ministres, de devoir sacrifier la véracité au bien public ». Or, blogueur impénitent, M. Varoufakis se dit déterminé à continuer de communiquer de cette manière, quoique conscient que le style de ce médium n’est pas celui que l’on attend d’un ministre. M. Varoufakis, jusqu’ici convaincant dans l’identification de son engagement à la cause du bien public, n’entend pas sacrifier la véracité pour autant.

C’est à juste titre que l’on suppose que, auteur de livres savants sur la théorie mathématique des jeux, le ministre des Finances grec n’ignore pas dans la pratique ce qu’il maîtrise sur le plan théorique ; il faudrait de même prendre au sérieux le message de son ouvrage Le Minotaure planétaire, originellement publié en 2011 et paru en traduction française en décembre 2014 aux Editions du Cercle, avec l’ajout à cette occasion d’un nouveau chapitre 9.

Différence essentielle entre les versions 2014 et 2011 du livre : le rôle que M. Varoufakis assigne aux États-Unis dans l’économie mondiale.

Le propos global de l’ouvrage est de décrire l’ascension puis la chute de l’« auguste puissance hégémonique » des États-Unis, qui assura de 1944 jusqu’à l’accident survenu en 2008 l’absorption des excédents commerciaux de la planète, avant de se révéler incapable de jouer plus longtemps ce rôle. L’auteur ne cache pas que le remède à nos maux réside selon lui dans « la suggestion de John Maynard Keynes d’une Union monétaire internationale […] que les États-Unis rejetèrent lors de la conférence de Bretton Woods en 1944 ». Il n’en considère pas moins dans la version 2011 de son livre que d’autres pays comme la Chine reprendront aux États-Unis le flambeau de la puissance hégémonique.

La version récente du Minotaure planétaire, datant d’il y a à peine deux mois, tranche avec la première puisqu’on y lit : « J’ai précédemment avancé l’hypothèse que les rênes de l’Histoire soient cette fois-ci prises en main par les économies émergentes [mais] je ne pense pas que cela sera le cas ». Qui donc alors sera à la manœuvre ? En fait, les mêmes qu’autrefois, selon M. Varoufakis : « c’est encore aux États-Unis qu’il incombe de prendre en main, peut-être pour la dernière fois, les rênes de l’Histoire […] je ne vois pas comment une avancée véritable […] pourrait s’accomplir autrement ».

Cette opinion est d’autant plus importante que l’on n’a pas manqué de relever le biais pro-russe de MM. Nikos Kotzias, ministre des Affaires étrangères appartenant au parti Syriza, et de Panos Kammenos ministre de la Défense, président jusqu’à récemment du parti des « Grecs indépendants », partenaire junior de la coalition au pouvoir à Athènes.

C’est en tenant compte du revirement opéré par M. Varoufakis qu’il faut interpréter les propos tenus par Barack Obama le 1er février : « On ne peut pressurer indéfiniment un pays en dépression : il vient un moment où doit intervenir une stratégie de croissance pour qu’il soit à même de rembourser ses dettes de façon à éliminer une part de son déficit ».

Lundi 9 février, M. Obama et Mme Merkel se sont rencontrés. Le Président américain a-t-il attiré l’attention de son interlocutrice sur la clairvoyance dont fait preuve le nouveau ministre des Finances grec quand il analyse le rôle historique joué par les États-Unis ? Peut-être. Mais leur opinion respective fait-elle encore le poids, puisque c’est M. Mario Draghi, président de fait de la zone euro, qui mène désormais la danse ?

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