De la solidarité à la charité, par Michel Leis

Billet invité.

Dans l’histoire, il apparaît régulièrement des dates charnières, des dates qui dépassent l’événement factuel et marquent clairement la bascule d’une époque. Chacune de ces dates a son propre enchaînement de circonstances qui peuvent être analysées sous un angle purement factuel, mais qui reflètent aussi l’aboutissement de processus sous-jacents à l’œuvre depuis fort longtemps. Les éléments qui conduisaient d’un Ancien Monde à un Nouveau Monde étaient déjà en action et n’apparaissaient au grand jour qu’à la faveur d’évènements qui ne pouvaient alors apparaître que comme des accidents de l’Histoire. L’exemple le plus récent et le plus évident aux yeux de tous fut la chute du mur de Berlin en 1989 qui soudain entérinait la fin d’une vision alternative du progrès, celle du progrès social, l’implosion du système soviétique qui avait sa propre dynamique prenait un sens particulier, le progrès économique s’imposait urbi et orbi comme la religion féroce qui devait gouverner le monde.

Je doute que la négociation entre l’Europe et la Grèce qui vient de s’achever aura la portée rétrospective d’une date charnière, je n’ai par contre aucun doute sur la nature du changement qui s’opère : l’Europe est en train de basculer d’un ordre où la solidarité était inscrite dans le contrat social vers un ordre fondé sur la charité.

Par solidarité, il faut entendre cette solidarité institutionnelle qui renvoie aux deux sens du mot solidaire : à la fois une entraide et une assistance entre les individus, mais aussi un engagement formalisé au travers d’un cadre juridique, en l’espèce celui de l’État social et les mécanismes de protection qu’il a mis en œuvre. Cette solidarité institutionnelle est un produit de l’Histoire, celui d’avancées sociales conquises de haute lutte, de confrontations et de rapports de forces qui ont conduit à des arbitrages plus protecteurs pour les citoyens, de réponses à des accidents de parcours, mais parfois aussi de visées électorales pour des partis au pouvoir qui à la faveur d’une conjoncture favorable accordaient quelques avantages dans l’espoir d’une réélection facile.

Ce qui est demandé à la Grèce aujourd’hui, c’est de franchir une nouvelle étape dans le démantèlement de cette solidarité institutionnelle. L’austérité n’est pas un programme économique, c’est un programme politique et social qui remet en cause notre contrat social. Le fait qu’il s’agit en Grèce d’une remise en cause violente ne doit pas nous masquer la réalité, à l’effondrement grec répond l’érosion qui sape peu à peu les bases de notre système de solidarité. En France comme dans les autres pays d’Europe, la solidarité institutionnelle disparaît à chaque remise en cause sociale.

Ce n’est pourtant pas le vide qui s’instaure, mais bien un système fondé sur la charité. Il ne s’agit pas ici de la charité inspirée par la Philia, ni de la charité religieuse, devoir des croyants fondé sur l’amour du prochain et de Dieu, mais bien celle des pratiques caritatives qui sont d’une toute autre nature. Dans un monde où les inégalités sont de plus en plus criantes, ou des personnes sont dans le plus extrême dénuement au cœur même de l’Europe, il reste nécessaire de procurer aux uns et aux autres un minimum de moyens de subsistance et guère plus.

La pratique caritative relève d’une logique toute différente de la solidarité : celui qui la distribue en choisit les bénéficiaires, la forme qu’elle prend, le montant, et il dicte les conditions nécessaires à son obtention. On fait l’aumône ou on met en place des programmes plus ambitieux, on choisit ses pauvres, on choisit ses œuvres, et ceux qui ne veulent pas répondre aux conditions de son obtention doivent se débrouiller par eux-mêmes et en assumer toutes les conséquences.

À bien des égards, le plan qui a été proposé à la Grèce est le reflet de cette mutation, l’Europe a fait une aumône à la Grèce au prix de la destruction de son contrat social. C’est l’aboutissement d’une logique que l’on pouvait déjà observer au travers d’informations éparses. Les programmes sociaux hongrois mis en place sous le gouvernement Orban sont exactement de cette nature et reposent sur un des choix pleinement assumés quant à ceux qui peuvent en bénéficier. Les efforts que font quelques milliardaires qui consacrent une partie de leur fortune à des actions humanitaires se font sur la base de choix personnels (« mes œuvres ») et ils ne contribuent pas (ou très peu) à la construction des solidarités.

La pratique caritative reflète des choix qui s’exercent de haut en bas, elle est indissociable d’une situation où les rapports de forces sont concentrés en quelques mains. En ce sens, elle est le pendant de la religion féroce qui nous gouverne, elle en est même l’un de ses devoirs pour maintenir la passivité sociale qui coûte moins bien moins cher à l’usage que la solidarité institutionnelle. Reste qu’implicitement, le passage de la solidarité à la charité est bien plus qu’une question de vocabulaire, c’est le retour à une société sans contrat social ni démocratie.

Partager :