“Esprit, es-tu las ?” Une lettre à l’Élysée, par Zébu

Billet invité

Faut-il que l’Europe soit en si mauvaise posture qu’il faille en appeler aux mânes des grands ancêtres ?

Dans une tribune publiée au Journal du dimanche, Monsieur le Président de la République, vous rendez hommage à Jacques Delors, qui, il y a 30 ans, relançait la construction européenne, notamment avec l’idée d’un marché puis d’une monnaie unique. Ce serait l’insuffisance d’Europe, et non l’inverse, qui serait délétère selon vous. Vous proposez donc que la France soit à l’avant-garde, avec d’autres nations européennes, d’une intégration plus poussée de l’Europe, proposition que vous reprenez à Jacques Delors : parlement et gouvernement de la zone euro gérant un budget fédéral.

On ne peut vous dénier de la persévérance à ce sujet, vous qui aviez au sortir même du sommet européen de la dernière chance sur la Grèce réitéré cette idée, reliant ainsi explicitement le destin européen de la Grèce à celui de l’Europe et le destin de l’Europe à celui de ses institutions politiques.

Pour autant, il vous faudra bien poser la question de confiance, cette confiance qui sembla faire défaut à nombre de pays membres de la zone euro à l’égard de la Grèce, exigeant des actes avant d’envisager d’entamer des négociations sur un troisième plan d’aide à ce pays.

Une confiance que vous considérez pourtant acquise de la part de vos concitoyens au sujet de l’Europe, quand de fait, celle-ci s’estompe : 72 % des Français souhaitent renforcer les pouvoirs de la France, quitte pour cela à limiter ceux de l’Europe (Fractures françaises, avril 2015). Un pourcentage en hausse de 2 points par rapport à 2014 et de 7 points par rapport à 2013, quand seulement 52% des Français jugent que c’est une bonne chose que la France appartienne à l’Union Européenne (avec une progression de 7 points néanmoins depuis 2014). Gageons que la récente crise grecque n’a dû très certainement qu’amplifier cette perte de confiance dans l’esprit européen que vous décrivez dans votre tribune, a fortiori sur un projet comme le vôtre d’une Europe plus politique.

Or, si vous posez comme postulat « [qu’]aucune nation ne peut concevoir d’abandonner une part de sa souveraineté […] si elle n’a pas la certitude qu’elle sortira plus forte de ce processus », il faudra bien aussi que l’Europe donne des gages, rapidement et concrètement, aux citoyens français et plus largement aux citoyens européens pour que l’aventure d’une telle avant-garde vaille la peine d’être vécue et soit surtout engagée. Car si sans doute comme vous l’écrivez l’Europe s’épuise de l’absence « d’un nouvel horizon susceptible de faire naître un espoir », elle s’épuise aussi plus sûrement encore « quand elle ne se traduit plus en actes ».

L’Europe de 2015 n’est plus celle d’il y a 30 ans. Les risques centrifuges au sein de l’Europe, on a pu le constater avec la crise en Grèce, se conjuguent aux tentations de repli sur une souveraineté nationale que certains voudraient bien préempter à leur unique profit ou à tout le moins d’un repli sur une Europe réduite en nombre, réduite dans sa diversité, plus formatée pour mieux entrer dans un moule que d’aucuns lui prédestinent.

Ces risques ne peuvent être des prétextes, comme ils le furent longtemps. La crise en cours, en Grèce et en Europe, montre combien il est nécessaire d’agir. Mais il est tout aussi nécessaire de tenir compte du contexte actuel avant d’engager l’avant-garde des troupes, sans avoir de nouveau à invoquer l’esprit européen. Et quel est-il en vérité ? Si dans l’esprit européen, « l’économie est la force indispensable, (…) la solidarité [est] le levier nécessaire. ».

C’est ainsi, en premier lieu, par des actes de solidarité que les citoyens reprendront confiance en l’Europe : sachez, Monsieur le Président, que ces actes vous seront demandés comme l’Europe l’a demandé de la Grèce. Actionnez ce levier pour délivrer la force politique, sans quoi aucune Europe politique, quelle qu’elle soit et quel que soit le nombre de ses membres, ne pourra vivre dans la défiance.

Lors des vœux de la nouvelle année 2015, vous avez évoqué l’idée de relancer le projet de la Taxe sur les Transactions Financières Européenne (TTFE), la France ayant trop longuement freiné sa création, pour qu’elle soit opérationnelle en 2017.

Que cette TTFE, énoncée par un ancien premier ministre et souhaitée aussi par Madame Merkel, puisse alors servir à apporter les ressources financières nouvelles nécessaires au redémarrage de la Grèce. Ces fonds permettront ainsi de ranimer la confiance de l’Europe dans un pays qui en a bien besoin, en garantissant pendant toute la durée nécessaire le remboursement des créances dues, tout en allégeant les lourdes conditionnalités imposées pour un plan d’aide qui n’en serait alors que plus réduit. L’Europe ayant parlé d’aide humanitaire à la Grèce, quoi de plus humanitaire que d’être solidaire avec elle ! Une solidarité qui pourra ensuite être éventuellement délivrée à d’autres à l’avenir, immédiatement, sans que la question de confiance ne soit ainsi posée.

Qu’une telle TTFE puisse ainsi servir d’embryon, solidaire et politiquement juste, à cette avant-garde que vous appelez de vos vœux en Europe, servant de fondation à un budget fédéral, géré par un gouvernement et contrôlé par un parlement de la zone euro.

Accélérez la création de cette TTFE pour qu’elle soit effective dès le 1er janvier 2016, avec une assiette suffisamment large pour qu’elle puisse être réellement pertinente et utile.

La France « (…) se grandit toujours quand elle est à l’initiative de l’Europe » écrivez-vous. Proposez dès lors aux partenaires européens de lier une partie des revenus générés par cette TTFE au plan d’aide à la Grèce et à la problématique d’une dette publique grecque que tous estiment devoir être réduite, afin que le destin de la Grèce puisse redevenir viable et pérenne dans une Europe ayant repris ses esprits.

Par delà les Grecs, par-delà la Grèce, par-delà les citoyens français, ce sont les citoyens européens qui attendent désespérément que quelqu’un invoque à nouveau l’esprit européen.

L’esprit est toujours là. Mais pour combien de temps encore ?

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