Tandis que les lignes « frémissent », l’Histoire elle s’accélère,  par Henri Chesnot

Billet invité.

L’Europe est ainsi l’objet d’un nouveau flux migratoire. Ce qui n’est pour qui s’est penché sur son histoire ni nouveau, ni révolutionnaire.

L’ampleur est pour l’instant réduite, mais ce qui frappe c’est que ces réfugiés (qui ne sont pas des migrants) prennent tous les risques pour échapper à un pays devenu un enfer.

D’après les derniers chiffres, 1 Syrien sur 5 est aujourd’hui un réfugié, déplacé dans les pays limitrophes (et dans des camps où la misère et la violence règnent) ou en route pour l’eldorado européen.

Pour information, outre les routes maritimes, les Syriens tentent tous les passages possibles, y compris par l’Arctique ! à ce flux migratoire d’un genre nouveau (familles complètes, toutes catégories sociales confondues) qui ne peut que grossir s’ajoute une augmentation de la pression migratoire depuis l’Afrique, aux routes traditionnelles (Maroc et enclaves espagnoles) s’ajoutent les routes nouvelles créées par l’effondrement de la Libye.

Quelles sont les causes de ce phénomène inédit et qui a pris par surprise tous les politiques (ce qui vu leur niveau et leur court-termisme n’est pas difficile) ?

Dans tous les cas, qu’il s’agisse de réfugiés africains ou syriens, aux causes traditionnelles liées à la pauvreté (et au rêve européen) s’ajoutent désormais l’explosion de sociétés entières prises en étau entre d’un côté des dictatures que nous soutenons et de l’autre des structures totalitaires ultra-violentes qui se réclament d’un Islam réduit au seul Djihad.

Le déchaînement de violence qui accompagne l’escalade entre terrorisme et répression aveugle, pousse ainsi des populations entières à choisir l’espoir (même aventureux et risqué) d’un périple vers l’Europe plutôt que la certitude de l’enfer.

Pour ce qui concerne les Syriens, ce déclencheur a été l’incapacité internationale à mettre fin aux agissements des uns et des autres, qu’il s’agisse de l’Etat Islamique (qui contrairement à la propagande US gagne encore du terrain) comme d’Assad, qui profite des fautes occidentales en Libye (et qui tue 7 fois plus de civils que l’El selon les derniers chiffres).

Et aujourd’hui, alors que 4 à 5 millions de civils sont déjà concernés, le phénomène ne peut que s’amplifier encore. Alors que l’El gagne du terrain, et que la Russie augmente son soutien au régime dictatorial d’Assad (livraisons de matériel récent et nombreuses rumeurs de « volontaires » russes), l’enfer va s’étendre aux zones de l’ouest de la Syrie, c’est à dire les zones urbaines les plus peuplées (l’El a pour l’instant conquis essentiellement des zones désertiques).

Mais aux Syriens, vont s’ajouter les Libyens, et vraisemblablement les Egyptiens (déjà sous le joug d’une dictature de plus en plus féroce – mais qui est un bon client pour notre industrie d’armement) et même tout le Maghreb au fur et à mesure que les régimes en place, sous la pression des djihadistes, vont durcir une répression (qui n’a nulle part gagné face au terrorisme).

Qui eut cru en janvier 2015 que nos Sociétés exsangues et déboussolées seraient achevées non par une crise de l’Euro, du système financier, ou une catastrophe naturelle, mais par un flux migratoire inédit ?

Que nous dit cette migration, résurgence de l’histoire européenne multimillénaires ?

D’abord qu’entre l’espoir risqué et la décrépitude certaine, les populations choisiront toujours l’espoir, signant de facto l’échec du pari de tous les partisans du TINA.

Ensuite que l’accueil des Européens, bien plus ouvert que les gouvernements, démontre que nos dirigeants ont intégré bien plus vite les idées du FN que les populations. Il ne faut toutefois pas sombrer dans l’angélisme :

– l’accueil des réfugiés en Allemagne répond au besoin local de main-d’œuvre compte tenu des déséquilibres démographiques du pays.

– les réactions xénophobes ne vont pas manquer de ressurgir lorsque l’effet euphorisant de la bienfaisance générale s’estompera et que la réalité des effets sur l’économie de l’ordo-libéralisme et des politiques austéritaires qui en découlent, augmentera la pression sociale (le cocktail est en effet détonnant : un PIB en baisse et une population en hausse).

Enfin, que nos dirigeants sont définitivement inhumains. La manière dont sont traités les réfugiés syriens est abjecte et c’est toute la classe politique actuelle qui sera condamnée par l’histoire, d’abord pour avoir créé l’enfer qu’ils cherchent à fuir, et ensuite pour avoir augmenté les risques qu’ils encourent.

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