A Bruxelles, réfugiés et bénévoles sont menés en radeau, par Un Belge

Billet invité. 

Il est 20h00, ce 14 septembre 2015. Le soir tombe sur le Parc Maximilien de Bruxelles, où des centaines de demandeurs d’asile trouvent refuge depuis plusieurs semaines. Le petit village de toile, très animé, ressemble à un terrain de camping surpeuplé. Les tentes sont alignées sur les pelouses, l’une contre l’autre, ou massées sous les arbres.

La superficie disponible tend vers zéro. Les derniers arrivants se sont installés à la lisière du Parc, à quelques mètres des voitures en stationnement, au pied de deux hautes cages à poules en béton. De leurs balcons, les habitants de ces immeubles ont une vue imprenable sur les hommes, les femmes et les enfants qui ont bravé la mort et parcouru des milliers de kilomètres pour se retrouver là, sous leurs fenêtres.

En face de l’entrée principale du Parc, de l’autre côté de la Chaussée d’Anvers, l’Office Fédéral des Etrangers rouvrira ses portes au matin. Les « campeurs » seront nombreux à faire le pied de grue, si possible dans l’ordre et le calme, pour y être admis… Que vont-ils y chercher ? Une preuve d’enregistrement : un document nominatif, avec leur photo et leurs empreintes digitales, mentionnant leur convocation à un entretien individuel qui aura lieu, pour beaucoup, une semaine plus tard.

C’est un peu comme si, à la poste, vous attendiez des heures pour obtenir un ticket numéroté… afin d’accéder au guichet la semaine suivante. Sauf qu’ici, c’est dehors, par tous les temps, que s’allonge la file d’attente. Et sauf qu’il ne s’agit pas de patienter pour envoyer un colis à son oncle d’Amérique. Il s’agit, pour ces hommes et ces femmes, d’expliquer sa situation, son parcours, — d’être entendu et orienté.

Explication : l’Office des Etrangers délivre chaque jour un nombre limité de ces sacro-saints documents : 250, pas un de plus. Officiellement, la salle d’attente de l’Office des Etrangers serait trop exigüe. En réalité, ce sont les directives du Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Théo Francken, dont le parti ne peut se montrer trop complaisant en matière d’asile, sous peine de s’aliéner la part dure de son électorat. Ce parti (la NVA) n’est d’ailleurs pas le seul en Belgique à faire ce genre de calculs.

Chaque jour, donc, seuls 250 demandeurs d’asile obtiennent le précieux sésame et voient leur existence prise en compte par l’Administration belge. Qu’advient-il des autres ? Ils sont repartis pour un ou plusieurs tour(s) d’attente. Rien n’étant prévu pour les accueillir, ils retraversent la Chaussée d’Anvers dans l’autre sens et regagnent le Parc Maximilien. Là, d’infatigables bénévoles leur offrent l’abri, la nourriture et le réconfort que le Gouvernement belge est incapable (ou refuse) de leur procurer.

Depuis des semaines, partis politiques au pouvoir et partis d’opposition s’émeuvent… et regardent ailleurs. En Belgique, comme partout en Europe, l’immigration redevient un dossier empoisonné. Même l’extrême gauche se fait mollement entendre sur le sujet, mal à l’aise avec des militants de base qui, ça et là, se laissent aller à des propos nauséabonds. Les « dérapages » se succèdent également au Parti Socialiste et au Mouvement Réformateur (entre autres). Un vent puant souffle sur le Royaume.

 

Vent et pluie… Dans le Parc Maximilien, des précipitations plus abondantes ces derniers jours ont transformé en bourbiers les sentiers les plus fréquentés. Certaines tentes baignent partiellement dans la gadoue. Ici et là, des palettes de bois font office de plancher instable, au dessus des flaques d’eau. En ce début d’automne précoce, humide et froid, dont la Belgique a le secret, le campement ne désemplit pas, mais se transforme lentement en radeau.

Ces conditions difficiles ne semblent pas altérer l’énergie des demandeurs d’asile et des bénévoles, du moins tant que le soleil n’est pas couché. Beaucoup d’animation : ici, un match de mini-foot très disputé, entre rires et prouesses techniques; là, un petit groupe de percussionnistes en pleine jam session ; ailleurs, des enfants qui courent et jouent entre les tentes.

Il y a foule, surtout, dans ce qu’on pourrait appeler la « Grand Rue » ou la « Place du Village » : un espace semi-couvert entre le « restaurant », les sanitaires, le centre d’accueil et les baraques de la Plateforme Citoyenne, qui administre le lieu avec une constance et un à-propos exemplaires. C’est là, Place du Village, qu’on se rassemble pour boire, manger, venir aux nouvelles ou demander de l’aide.

C’est là aussi qu’on discute ferme, en attendant la distribution du repas du soir. Quand celle-ci commence, un attroupement se forme et patauge devant de longs « comptoirs », face à un assemblage de toiles qui tient lieu d’entrepôt et de cuisine… Cinq fois par jour, on se débrouille pour y préparer (et y servir) à manger, à plusieurs centaines de personnes.

Quand vient la nuit, c’est un froid humide qui s’installe sur le Parc. Peu à peu, la « Grand Rue » se vide. Dans la lumière des réverbères, les silhouettes se font plus rares et plus lentes. Mais le village est tout sauf endormi et les bénévoles veillent. A l’entrée de la tente des « New Arrivals« , une jeune femme regroupe quelques Africains, arrivés le jour même.

Ils ont entendu parler du bâtiment « WT3 », aménagé sommairement par le Gouvernement et administré par la Croix-Rouge… C’est 500 mètres plus loin, au coeur du World Trade Center bruxellois, en plein quartier d’affaires, face à l’orgueilleux building de Belgacom-Proximus. J’ai déjà parlé du WT3 et des conditions d’accueil en vigueur (parfaitement inadaptées). Mais ces conditions sont désormais en voie d’assouplissement et le bâtiment serait bientôt doté de sanitaires. Il devrait pouvoir accueillir 250 personnes dès ce mardi… sur près de mille présents dans le Parc.

Cette nuit, l’entrée de ce havre de béton sera cependant refusée aux Africains qui souhaitaient le rejoindre : ils n’ont pas le sacro-saint sésame délivré par l’Office des Etrangers. A l’entrée du bâtiment, le service d’ordre est navré : il ne peut que conseiller au petit groupe de faire la queue le lendemain matin, Chaussée d’Anvers, comme tous les autres. Pas de couverture à donner, pour la nuit ? Non, pas de couverture. La jeune bénévole n’insiste pas. Inutile. Je la sens fatiguée. Elle restera jusqu’à une ou deux heures du matin. Et retournera travailler demain matin.

Il est maintenant près de 23h00. Je ramène les Africains au Parc, les confie à Ahmed, responsable de la tente des « New Arrivals », où une vingtaine de matelas offrent un repos sommaire aux derniers venus. Avec son gilet jaune fluo, sa lampe de poche et son walkie-talkie, Ahmed a l’air d’un bénévole bruxellois parmi d’autres Mais ce n’est pas le cas : I’m Irakian! I’m a refugee too! dit-il, souriant de ma méprise.

En face de la tente où veille Ahmed, le « restaurant » est désormais fermé et la Place du Village est désertée. Une planche ayant servi de table baigne dans une flaque d’eau. Il y a à peine une demi-heure, des retardataires rôdaient encore autour des comptoirs.  Une poignée de marmitons bénévoles leur trouvaient du pain, et de quoi l’accompagner… si possible. Car chaque soir, il faut aussi penser au lendemain matin.

J’ai demandé de quoi les cuisiniers auraient besoin pour le prochain repas. Le chef, venu répondre à ma question, a réfléchi, comme s’il faisait mentalement le tour des armoires (elles aussi en palettes de bois) de sa réserve. Entre autres choses, il aurait surtout besoin…

  • d’un réchaud à gaz,
  • de louches de grande taille,
  • de quelques caissettes de tomates.

Pour le reste, jour après jour, l’association Collectactif, approvisionne et gère les stocks sur place. Elle publie en ligne une liste des besoins de la cantine.

Ce lundi 14 septembre 2015, au moment de quitter le Parc Maximilien, j’apprends qu’une nouvelle tente va être dressée dans les heures qui viennent. Elle servira à accueillir… les bénévoles, dont certains, présents sur place depuis des jours, sont moralement et physiquement exténués.

Il est vrai que leur dévouement et leur efficacité sont tels qu’on proposerait volontiers au Gouvernement belge de leur trouver un lieu décent où exercer leurs compétences, — en les rémunérant ! Pourquoi pas, après tout, puisqu’ils prennent en charge un service public déficient, réduit à la portion congrue au fil des législatures ?

Mais il y a fort à parier que l’on s’achemine au contraire, en Belgique, vers une privatisation de l’accueil des réfugiés. Cette option offre en effet l’avantage de rassurer d’un coup trois acteurs autrement plus importants que les demandeurs d’asile : l’électorat raciste (de gauche comme de droite), la Commission Européenne, … et bien sûr, les marchés financiers.

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