Que mille fleurs s’épanouissent aux pieds de la République Scientiste, par Roberto Boulant

Billet invité

Vous en étiez resté à Miss France et à ces demoiselles défilant devant un parterre de vieux messieurs libidineux ? Désolé, mais tout cela est horriblement daté 20ème siècle : place au défilé devant … une intelligence artificielle ! ou plus précisément, devant des algorithmes de reconnaissance faciale.

Le principe est tout simple : le ou la candidate poste son selfie sur Beauty.AI et les algorithmes désignent suivant des critères prédéfinis, mais il va s’en dire, totalement impartiaux, le ou la gagnante. Et toujours dans le but de faire progresser la civilisation vers « un ailleurs plus meilleur », il est demandé aux programmeurs amateurs de soumettre gratuitement leurs meilleurs algorithmes à la société Beauty.AI.

Totalement crétin, mais inoffensif ? Hélas non, pas vraiment.

Il y a bien sûr le développement d’algorithmes qui n’ont pas grand-chose à voir avec les concours de beauté, mais tout avec la surveillance généralisée. Imaginez toutes les possibilités merveilleuses que ces algos de reconnaissance faciale permettront dans un futur proche. Imaginez un pays vivant sous une loi d’exception permanente, un état policier où le nombre de caméras excède le nombre d’habitants. Imaginez que ses bienveillants dirigeants veuillent vous localiser précisément, alors qu’ils ne disposent que d’une photo de vous vieille de 20 ans. Aucun problème ! Grâce à l’aimable et gratuite participation de milliers de gentils contributeurs à ce concours de beauté d’un nouveau genre, des machines fonctionnant sur le modèle du deep learning exploiteront cette gigantesque banque de données pour vous retrouver. Malgré l’empreinte laissée par les ans sur votre visage et votre silhouette, les algorithmes de reconnaissance faciale sauront vous reconnaitre immanquablement. Ils scanneront l’ensemble des images captées par les caméras, et le verdict tombera : implacable. Localisant précisément trois ou quatre cibles sur l’ensemble du territoire, par ordre décroissant de probabilité.

Génial non ? De quoi faire monter des larmes d’émotion aux yeux de tout ministre de l’intérieur qui se respecte.

Et que de contrats juteux en perspective avec tous les régimes amis des droits de l’homme qui pullulent à la surface de cette planète. Ceux à qui nous vendons déjà des armes.

Mais il y a mieux encore, bien mieux ! Faire travailler les gens gratuitement à la construction de leurs propres chaînes est une chose, mais ce qui est vraiment fort, c’est de les faire payer pour qu’ils s’en couvrent volontairement.

Impossible ? Que nenni !

Grâce aux miracles conjugués du marketing et des objets connectés, non seulement chaque être humain pourra être tracé physiquement, mais il sera en plus possible de le connaître intimement. Jusqu’à penser pouvoir le téléguider, tout en lui donnant, pardon – tout en lui vendant- l’illusion de la liberté, et de la maitrise de sa propre vie.

Toujours grâce à nos amis les algorithmes, qui cette fois-ci travailleront au service des transnationales. Et à l’instar du cochon, tout sera bon chez ce nouvel homo-sapiens connecticus !

Qu’on se le dise, le progrès fait rage : les parents étaient déjà Nikés de la tête aux pieds, leurs enfants seront eux, totalement scannés et connectés de la tête aux pieds. Cela afin de réaliser le fantasme des fantasmes, celui d’un marketing vraiment individualisé. Cette petite vidéo vous montre comment il vous sera bientôt possible, guider par d’inoffensifs algorithmes, de trouver et d’acheter parmi les milliers de référence disponibles, LA crème anti-âge qui correspond exactement à votre profil génétique et à votre mode de vie. Bien entendu le principe fonctionnera pour tous vos achats, qu’ils soient de biens ou de services.

Ainsi la pression de la transparence finira par s’inscrire comme une évidence dans le cerveau des gentils consommateurs. S’ils veulent être servis comme des dieux, il est naturel, que dis-je ? il est sain et normal, qu’ils renoncent aux obsolètes notions d’intimité et de vie privée !

Mieux, un taux élevé de connexion deviendra le gage de la nouvelle citoyenneté. Et c’est légitimement que les soupçons de la machine d’état se porteront alors sur les asociaux non connectés !

Cette dystopie sera techniquement possible dans un avenir proche. Renforçant et complétant les moyens légaux d’une surveillance généralisée déjà acté par la loi ordinaire, l’ignominie sera bientôt gravée dans le marbre de la Constitution.

Bienvenue en République Scientiste camarade, déshabille-toi et incline-toi devant les maîtres des algos !

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