La classe moyenne disparaît : illustration, par Michel Leis

Billet invité. Ouvert aux commentaires

L’hebdomadaire Marianne a cru bon de dénoncer dans son édition électronique une possible fraude de la ministre Christiane Taubira qui aurait loué un appartement social de 96 m2 plus terrasse et parking dans le XVIIe arrondissement de Paris au prix extraordinairement avantageux de 2.196 € par mois, charges comprises, soit en dessous des prix réels du marché qui se situeraient aux alentours de 2.600 € par mois, charges comprises. Libération nous rappelle utilement que ce n’est pas un immeuble social, mais un immeuble à loyer plafonné compte tenu d’avantages fiscaux (loi Borloo), construit pour loger la « classe moyenne »… Et c’est bien là que le sujet devient vraiment intéressant.

Pour bénéficier de cette offre exceptionnelle, dans un quartier qui est loin d’être un quartier chic de Paris (proche de la porte de Clichy), il est nécessaire de se trouver dans une marge étroite, entre des revenus suffisants pour prétendre à la location et un plafond de ressources prévu par la loi. Pour la contrainte de revenus suffisants, tenons-nous en au ratio de 3 fois le loyer charges comprises (certains bailleurs exigent 4 fois) : il est donc nécessaire de pouvoir justifier d’un revenu mensuel de 6.588 € pour louer ce logement à destination des « classes moyennes ». En ce qui concerne le plafond de ressources, il est de 86.479 € pour un couple avec deux enfants, soit 7.206 € par mois. Si l’on se réfère aux travaux de Thomas Piketty, la contrainte de revenu suffisant comme celle du plafond de ressource nous place dans le 97e percentile, soit les 3 % des Français les plus riches. Si le plafond de ressource augmente sensiblement avec le 3ème enfant, un couple qui n’aurait qu’un enfant à charge n’a pas la possibilité de satisfaire la double contrainte d’un revenu suffisant et du plafond de ressource.

Si l’on se place dans la perspective du marché libre, sans plafond de loyer ni avantages fiscaux, une location de 96 m2 nécessite un revenu mensuel de 7.800 € (et probablement de sérieuses garanties), ce qui nous place d’après les études de Thomas Piketty dans le 98e percentile, soit les 2 % des Français les plus riches. Reste enfin la possibilité d’acheter, un bref calcul financier nous montre qu’il faut pouvoir débourser au minimum 750.000 € pour un appartement d’une surface équivalente (après négociation), frais de notaires inclus. Cela représente une mensualité de 2.018,78 € sur 25 ans (hors charges) au taux de 2,5 % avec un apport de 300.000 €. Au passage, je suis au regret de dire à madame la ministre qu’un tel investissement lui est inaccessible, compte tenu d’un apport initial insuffisant si l’on se réfère à sa déclaration de patrimoine, ainsi que de son âge qui ne lui permet pas un endettement sur 25 ans.

Bien entendu, la grande majorité des Franciliens ne rentrent pas dans ce cadre. Il leur reste donc à considérer un double arbitrage : sortir des limites de Paris intra-muros et ajouter du temps de transport ou réduire la surface louée. La situation la plus fréquente étant une combinaison des deux stratégies. Dans tous les cas de figure, il y aura un impact négatif sur leur qualité de vie. Par manque de logements sociaux, les classes populaires sont soumises aux mêmes arbitrages, entre éloignement, réduction des surfaces, auquel il faut ajouter la perspective de cités concentrant les problèmes de sécurité, de propreté et de respect.

J’avais défini dans un précédent billet la classe moyenne par le revenu disponible après les dépenses pré-engagées, suffisant pour faire de l’épargne ou engager des dépenses guidées par la quête d’une satisfaction personnelle, mais insuffisant pour mener les deux de front. À Paris et dans les grandes villes, compte tenu des coûts de l’immobilier, la classe moyenne (telle que je l’ai définie) recouvre une part importante de la population. Ses conditions de vie se sont largement dégradées et la part du revenu arbitrable diminue. C’est d’autant plus vrai que le développement de la classe moyenne patrimoniale (l’achat immobilier) n’est plus accessible dans les grandes métropoles sauf à être issue de famille très riche.

Dans la situation actuelle, la dimension territoriale se combine avec la dimension sociale. Les opportunités de travail se trouvent à Paris et dans ces grandes métropoles. Dans le même temps, les villes moyennes perdent dans leur grande majorité des emplois alors que le logement (et le patrimoine pour ceux qui en ont) a déjà connu un sévère ajustement à la baisse. Compte tenu des tendances actuelles, les perspectives des classes moyennes et populaires se résument donc à avoir un travail et vivre de plus en plus mal dans les grandes métropoles, ou être dans une situation de plus en plus précaire dans les villes moyennes ou à la campagne, même si l’environnement est meilleur. Comment s’étonner dans ces conditions que la pression et le ressentiment grandissent ?

Devant les risques d’attaques médiatiques, Mme Taubira a résilié le contrat de location, ce qui est tout à son honneur, elle devra donc trouver un logement à des prix plus élevés. J’espère que cette mésaventure lui fera prendre conscience des quelques réalités évoquées dans ce billet. La couverture médiatique de cette affaire et les lois votées par de précédentes majorités illustrent une fois de plus la déconnexion des élites avec la réalité. Voter des mesures applicables aux 3 % des Français les plus riches et les qualifier de « classe moyenne » montre l’ampleur du décalage (au mieux) ou du cynisme.

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135 réflexions sur « La classe moyenne disparaît : illustration, par Michel Leis »

  1. « Ensuite, les plus forts seront peut-être… »

    Ce que je traduis par « après moi le déluge… », conception on ne peu plus irresponsable des choses!

    1. Donc Dominique, toi tu n’as que des certitudes ? Même Darwin, toute sa vie avait des doutes, mais toi tu es convaincu d’avoir raison et d’être très responsable

      1. Tu renverses les choses là!

        Je ne suis pas certain, contrairement à toi, qu’une révolution amènerait de nouveaux tyrans.

        Avant de tirer une quelconque conclusion, il faut étudier le problème avec de moyens en rapport avec son importance, d’ailleurs extrême.

        Par ailleurs nos moyens (informatique en particulier) permettent d’envisager une gestion démocratique des Ressources primaires, et une transparence totale de la chose. C’est déjà un sacré atout, non?

  2. Dominique Gagnot dit :
    12 janvier 2016 à 02:10
    Je ne suis pas certain, contrairement à toi, qu’une révolution amènerait de nouveaux tyrans.
    …………….
    Les Khmers rouges, sous l’emballage de la force libératrice par la population : près de 20 % de la population cambodgienne, et particulièrement les intellectuels, périssent sous la direction de Pol Pot, par les exécutions et la torture, la maladie ou la famine, les purges au sein du parti…

    Morts de la révolution Russe : entre 8 000 000 à 20 000 000 serait le nombre « des victimes de la révolution » (dans toute l’acception de ce terme). Difficile à déterminer exactement vu les rapports qui divergent énormément. Mais le pays en est sorti totalement ruiné, exsangue, épuisé, affamé.
    Les chiffres, même gonflés permettent de montrer le caractère vicieux et criminel de la révolution en tant que telle

    Huit cent millions d’assassinats au 20è siècle par idéologie, comme déjà évoqué sur ce blog. C’est d’une révolution de l’esprit dont l’homme a besoin, et non pas d’une barbarie de plus.

    1. La barbarie permanente c’est le capitalisme. Ouvre les yeux…
      Combien de milliards de victimes passées présentes et encore à venir ?

      Les grands propriétaires ont besoin de révolutionner leur esprit…, je te l’accorde. Comment faire?

    2. Il me semble que toi même affirme que des milliards d’êtres humains doivent disparaître car dans CE système économique (capitalistes des rentiers énergivore), l’écosystème ne peut supporter tout le monde!!
      Dans le genre barbare on ne peut faire mieux!

  3. Lorsqu’un médecin dit à son patient d’arrêter de fumer sinon il va attraper un cancer, toi tu vas accuser le médecin de vouloir tuer son patient.
    Lorsque les scientifiques tirent la sonnette d’alarme quant à la démographie galopante et ses conséquences dramatiques, épuisement des ressources, famines, épizooties etc, tu les accuses de vouloir tuer les gens.

    1. James,

      Nous sommes bien d’accord sur le fait qu’il faut changer de paradigme, ok?

      Et, sachant que:

      Les plus gros consommateurs d’énergie et de matières premières, les plus gros pollueurs et destructeurs de la Planète sont:
      1 – les militaires et leurs armées,
      2 – les industriels et leurs armées de publicitaires qui font tout pour maximiser gaspillages et pollutions,

      Tout ceci soutenu par le monde de la Finance, et les plus riches,

      QUESTION:

      Que proposes tu de suffisamment convaincant pour que ces gentils citoyens changent gentiment de paradigme ?

      Leur dire « il faut changer de paradigme » est un peu court, me semble t-il…

      Réponse vivement souhaitée.

  4. Je fais comme le colibri au lieu de pester toute la journée sur l’accaparement des Ressources avec des incantations et des grigris

    1. Le problème est que les « colibris » sont totalement ridicules face aux industriels et leurs publicitaires, soutenus par les forces armées toujours prêtes à provoquer des désastres là ou il y va de leurs intérêts (voir Afrique et Moyen orient), le tout au service des financiers et des plus riches, qui se gavent de tout ça …

      Comprends tu que sans Révolution rien ne changera sur le fond? Mais peut être est ce ce que tu souhaites, auquel cas dis le franchement…
      Sinon tu es un grand naïf !

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