Le meilleur contre le pire : numérisation de la révolution et révolution numérique, par Jacques Seignan

Billet invité.

Sous le pseudonyme de John Doe [l’équivalent américain de M. Dupont] le lanceur d’alerte des Panama papers évoque la nécessaire « révolution numérique » après avoir fait une analyse implacable du système global dans lequel nous vivons. Citons sa conclusion dans la traduction du Monde (1) :

Les historiens peuvent aisément raconter comment des problèmes d’imposition et de déséquilibre des pouvoirs ont, par le passé, mené à des révolutions. La force militaire était alors nécessaire pour soumettre le peuple, alors qu’aujourd’hui, restreindre l’accès à l’information est tout aussi efficace – voire plus –, car cet acte est souvent invisible. Pourtant, nous vivons dans une époque de stockage numérique peu coûteux et illimité et de connexion Internet rapide qui transcende les frontières nationales. Il faut peu de choses pour en tirer les conclusions : du début à la fin, de sa genèse à sa diffusion médiatique globale, la prochaine révolution sera numérique. Ou peut-être a-t-elle déjà commencé.

Il faut lever une ambiguïté sur la fin et les moyens, les révolutions numériques.

Le mot révolution peut s’entendre de plusieurs façons : un événement historique comme celui de 1789 ou un bouleversement à plus grande échelle et d’ordre technologique comme la révolution industrielle. Ces deux notions (bouleversement technologique fondamental, et changement de régime politique irréversible) ne sont pas sans liens mais en général les chronologies en sont différentes. Autrefois une opposition nette existait entre temps long et court pour ces deux types de révolutions ; aujourd’hui l’accélération des progrès technologiques est telle que les temps semblent converger vers le temps court, à l’échelle de la décennie. L’espèce humaine est donc encore une fois arrivée devant un point de bascule, un grand tournant où une accumulation d’innovations provoque des changements radicaux dans les modes de production pour reprendre un concept marxiste. Si l’on se réfère à la révolution industrielle – notion créé par Auguste Blanqui – il apparait que des choix sont faits sans que personne a priori (ou même aucun groupe) n’en décide de manière consciente et volontaire ; toutefois un rapport de force préexistant les oriente et tout devient ensuite irréversible… Et des mondes meilleurs auraient été possibles lors de ces bifurcations. Paul Jorion a ainsi rappelé la proposition faite par Sismondi : dès le début de la révolution industrielle, créer une taxe pour un partage équitable des gains avec les ouvriers quand ils étaient remplacés par des machines (2). Aujourd’hui tout le monde constate que nous sommes face à une révolution numérique, (qualificatif synthétisant l’informatique, les IA et les robots, le ‘big data’, l’Internet, etc.) et elle peut nous conduire au pire ou au meilleur. La révolution industrielle par son emploi massif du charbon a bien été une des causes premières du réchauffement climatique anthropique. De plus comme pour la révolution du XIXe siècle, il n’y a aucun partage des gains de productivité avec les salariés broyés par les nouvelles technologies informatiques. Or le rapport de force qui nous permettrait de suivre la meilleure voie devrait impliquer une utilisation efficace et massive des outils numériques et en ce sens on peut donc aussi parler de « révolution numérique », celle souhaitée par John Doe.

Voilà donc le point de bascule : toutes les forces de la Caste dominante en utilisant la révolution numérique en cours, aidés par leurs monopoles GAFA, œuvrent pour instaurer un contrôle total des peuples – des individus plutôt puisque, selon le dogme de l’Ultra Mrs Thatcher, la maman de TINA, ce ne sont que des collections d’individus. Cette optimisation forcenée des profits rencontre les fantasmes de toute classe hégémonique. C’est la pente fatale de toute domination qui pense (et avec raison pour le moment présent) n’avoir plus de réelle opposition. Ils sont grandement aidés par une incompréhension habituelle de la formidable puissance des outils informatiques actuels, sans cesse accrue. Quand on finit par le comprendre, on doit normalement ressentir un choc et même une frayeur (3). Pourtant en Big Data, on parle actuellement de zettaoctets (10^21 octets) : en 2012, 2,8 Zo étaient stockés. Quand les hommes ont évalué les distances astronomiques entre les étoiles, l’unité année-lumière a pu donner l’illusion que l’on appréhendait cette sorte d’infini ; le zettaoctet, et demain le yottaoctet (10^24) pourront jouer ce rôle, pour faire semblant de manipuler des infinis à l’échelle humaine. Un autre cas illustre les possibilités de la numérisation globalisante : les banques souhaitent abolir l’argent liquide (billets et pièces) sous prétexte de « progrès » et de lutte contre la fraude, le banditisme etc. Mais comme s’en inquiète Philippe Escande dans sa chronique [Le Monde économique du 05.05.2016], ce sera un moyen supplémentaire de traçage de nos activités : « (…) l’individu résiste, aime le bas de laine et l’échange de la main à la main en dehors de tout contrôle des banques ou des Etats. Comme un dernier espace de liberté dans une société qui peut désormais tout savoir de nous ».

Faites l’expérience autour de vous : expliquez que l’on peut mettre en mémoire la vie détaillée de plusieurs milliards d’humains et de plus, employer bientôt des IA pour instantanément en tirer toute information utile, savoir tout mieux que la personne elle-même qui n’a pour assistance que sa seule mémoire et les gens vous regarderont les yeux ronds en s’interrogeant sur votre sobriété ou en supposant que vous êtes un simple fan de science-fiction…. En résumé, une voie déjà en partie empruntée est donc celle d’un totalitarisme orwellien voulu par les ultralibéraux. L’ex-URSS en avait rêvé ; ils cherchent à l’accomplir.

Mais l’autre voie, encore ouverte, également commencée partout dans le monde (cf.la conclusion de John Doe), est celle offerte par ce merveilleux instrument de communication horizontale, de connaissances partagées et de libération. Souvenons-nous du rôle des réseaux sociaux dans les Printemps arabes. En France elle a enfin émergé grâce à Nuit Debout. Justement pour lutter contre « un nouveau système que nous appelons toujours capitalisme, mais qui se rapproche davantage d’un esclavage économique » selon l’analyse du lanceur d’alerte anonyme.

Nos dirigeants croient que Nuit Debout va s’essouffler et que quelques bavures et casseurs permettront de faire oublier tout ça mais heureusement pour nous, cette croyance résulte d’une certaine méconnaissance d’Internet et son potentiel (4). Ils analysent sans doute ce mouvement à travers des événements du passé comme Mai 68.

Reprenons les choses sur le terrain car c’est certainement la meilleure manière de reprendre la main quand une idéologie dominante a réussi à tout monopoliser et à occuper le temps disponible de cerveau humain selon l’immortelle formule d’un patron de TF1.

A Toulouse, les Nuit Debout ont occupé le McDonald de la place du Capitole. Cette action ponctuelle est amplifiée par la vidéo :

Action d’occupation du McDo de Toulouse à Capitole.

Regardez ce petit film : c’est un bel exemple des potentialités de la révolution numérisée : filmé en direct, monté puis diffusé (ah quel mauvais exemple !). Entendons-nous bien : s’en prendre aux fast-foods, ou spécifiquement aux McDo, qui peuvent être aussi des lieux de convivialité, doit se faire sans aucune violence et n’est pas une fin en soi. La question est plus fondamentale : c’est celle de notre vivre ensemble et de l’impact du Système sur nos vies. Peuvent en témoigner les Toulousains plus âgés qui se souviennent avec nostalgie que ce McDo idéalement situé sur la place a remplacé l’ancien café Tortoni et ce ne fut qu’un élément d’un désastre urbain sur cette place : librairies, cafés, éliminés et remplacés par des boutiques de chaînes commerciales, des banques… Un article de la Dépêche du Midi en donne un parfait résumé (5). Savaient-ils ces jeunes les résonances de leur action chez leurs aînés, y compris chez ceux qui ont quitté Toulouse depuis longtemps ? La solidarité induite ? Et en voyant les jeunes occupants expulsés par les CRS, je rêvais que les riches commerçants du quartier, à terme menacés par la même logique, soient solidaires de cette action, assis avec eux. En effet ce serait logique. Il suffit pour admettre cette idée, malgré son aspect saugrenu, de quitter le terrain et reprendre une approche plus générale. Pourquoi des librairies et des brasseries ont dû fermer ? Un manque de rentabilité, une mauvaise gestion ? Non, des loyers qui montent au ciel sous l’effet d’une spéculation foncière inacceptable (6). Mais alors pourquoi de nouveaux commerces peuvent s’offrir ces baux ? La réponse nous a été donné par un courageux lanceur d’alerte, Antoine Deltour, avec LuxLeaks. Dans le Grand-duché de M. Juncker – là même où il doit subir un procès pour son action magnifique –, les transnationales comme McDonald ne paient quasiment pas d’impôts grâce aux rescrits fiscaux ; les loyers aux montants exorbitants restent ainsi toujours abordables à un nombre de plus en plus restreint de sociétés. Si l’on ajoute que des chaînes de vêtements font de belles économies en payant des salaires de misère à leurs ouvriers dans des pays lointains, la boucle est bouclée : aucune fatalité mais une stratégie féroce et bornée de l’ultra financiarisation. (En parlant de loyers, on a appris qu’à Londres de jeunes cadres, malgré leurs bons revenus, sont forcé de choisir la colocation (7). Le travailliste, Mr Sadiq Khan a été élu maire avec 56,8 % des voix, n’y aurait-il aucun rapport ?)

Cette destruction d’un art de vivre dans nos centres villes (et leur gentrification qui après avoir expulsé les pauvres, chasse les classes moyennes) s’est répandue partout, pas seulement à Toulouse : à Paris, les Champs-Elysées ou le Quartier latin ont subi le même sort. Oui, il y a bien des Casseurs sur les places et dans les avenues de centre-ville, eux aussi ils avancent masqués mais ils agissent à distance. Ils cassent nos commerces, nos usines, nos emplois, nos bien-être urbains, nos lieux de convivialités, en un mot, nos vies et ils restent impunis. Pour le moment et grâce à notre résignation.

Nuit Debout vit par ses agoras, à Paris, à Toulouse et ailleurs ; elles sont essentielles, elles sont sa force. Mais ce mouvement d’un type nouveau va gagner aussi sur ce terrain « numérique ». Il y a un fantastique effet démultiplicateur permis par la révolution numérisée contre la révolution numérique imposée ! Le meilleur outil contre la pire menace. Dans une interview à Reporterre (8), Denis Robert, un des premiers lanceurs d’alerte (contre Clearstream, faut-il le rappeler), a déclaré à l’instar de John Doe : « L’informatique est un piège merveilleux pour nous. Et infernal pour eux. » Rien en France ne sera plus jamais comme avant, mais surtout ne le répétez pas…

Cyril Touboulic dans son billet, Ceci est un message de courage, a une formule que j’aimerais reprendre : « L’inverse du désespoir n’est pas l’espoir, mais le courage. »

Nuit Debout nous donne ce courage !

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(1) – La révolution sera numérique, le manifeste de John Doe, lanceur d’alerte des Panama papers

NB – Dans le texte original anglais, il est écrit littéralement « la prochaine révolution sera numérisée » [the next revolution will be digitized]. Voir le texte original en anglais : John Doe manifesto’s

(2) – Sur la taxe de Sismondi, une invitation au partage par un Belge

(3) – Un petit rappel peut en donner une idée. Le séquençage de l’ADN de l’homme fut un grand projet de la fin du XXe siècle. Achevé en 2003, il coûta 2 milliards € et dura environ 15 ans ; aujourd’hui un séquençage se fait en quelques heures et ne coûte qu’environ 750 €.

(4) – A titre anecdotique, il est cocasse que le sieur Macron, autoproclamé modernisateur ultime, ait laissé produire une vidéo de lancement de son parti où les supposés vrais gens, les Français sont issus de banques de données de divers pays, et avec trucage… Personne ne l’a averti que des outils permettent de détecter ce genre de ridicule Voir Le petit journal épingle le clip d‘en marche ! de E. Macron

(5) – Les projets de la place du Capitole de Toulouse, la Dépêche du Midi, 02.03.2011

« Après la récente fermeture de la librairie Arcade au profit d’un glacier, beaucoup s’interrogent sur le devenir de la place du Capitole. (…) La place du Capitole n’en finit pas d’interroger. Dernièrement, la librairie et maison de la presse Arcade a tiré le rideau abandonnant son emplacement au glacier Amorino, chaîne parisienne. « Encore un énième commerce de proximité qui s’en va, se désole Marie Denise Gayet, responsable de la bijouterie du Capitole, présente sous les arcades depuis quarante ans. Cette place meurt, aucun magasin ne la valorise vraiment et depuis que les voitures n’en font plus le tour, c’est le désert commercial ». Et de remonter le temps : « Il y a trente ans, deux librairies étaient installées impulsant la culture de proximité ». Le passé a souvent grâce aux yeux de certains. René, exposant de livres sur l’esplanade l’a connue « grouillante de monde même la nuit. La place vivait. Les affaires aussi ».

Ce qui a changé place du Capitole

(6) – On ne vendra plus de livres au Capitole Le Monde 09.12.2012

« Le propriétaire des murs, une société immobilière dont le siège est à Paris, dans le 16e arrondissement, exige un nouveau loyer exorbitant : près de 800 000 euros annuels. Georges Blanc, 60 ans, qui gère la librairie familiale depuis des décennies, évoque ainsi un « quadruplement » du prix pour expliquer qu’il décide de jeter l’éponge. »

(…) Aux dernières nouvelles, l’opérateur de téléphonie Orange pourrait s’installer à la place de la librairie ; peut-être en association avec l’enseigne américaine Starbucks Coffee. (…) « L’ennemi des libraires, ce n’est pas Internet ni le livre numérique », estime à contre-courant François Bon. L’écrivain, qui est aussi éditeur en ligne, s’en dit persuadé : les responsables de la fermeture de la librairie sont le « baron Alban Merlin d’Estreux de Beaugrenier », propriétaire des murs, et Christine Albanel, ancienne ministre de la culture, qui travaille désormais pour Orange »
(7) – A Londres de jeunes cadres dynamiques se logent en colocation

(8) – « On nous prend vraiment pour des cons »

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