Presse : La paille et la poutre, par Jacques Seignan

Billet invité.

La censure d’un journal est un acte grave et inadmissible car la liberté de la presse est essentielle dans une démocratie. Que s’est-il passé jeudi dernier ? Le syndicat du Livre CGT a empêché la parution des journaux qui ne voulaient pas publier la tribune de M. Martinez, leader de cette Centrale syndicale. Evidemment présenté ainsi, c’est dire qu’il y eut chantage, abus intolérable et atteinte à la liberté de la presse.

Ayons un peu de recul. Qui aurait anticipé qu’en France, en ce début du XXIe siècle, la majorité de la presse écrite et des médias audio-visuels soit entre les mains de quelques Randolph Hearst [inspirateur du Citizen Kane d’Orson Welles] ? Anticiper ce retour à un capitalisme pur et dur de style américain années 20, d’hégémonie par l’argent avec parfois sa touche de corruption et de fraude fiscale ? Il est vrai avec un enfumage le rendant plus présentable …

En France, cette évolution commença doucement : bétonisation par la droite de la première chaîne de télévision, appelée TF1 ; un journal de qualité et conservateur, Le Figaro, acheté par un marchand d’armes qui ensuite assuma une surveillance pointilleuse sur les contenus. Ensuite tout s’accéléra en raison de diverses crises – baisse de la diffusion de la presse écrite (soumise également à l’influence néfaste aux quotidiens « gratuits » et peu rentables) et crise économique. Les journaux fragilisés tombèrent entre les mains de nos tycoons nationaux, il fallait être modernes, compétitifs et copier le succès d’un Rupert Murdoch (avec son poids politique dans le monde anglo-saxon) pour mieux contrôler les esprits.

La propriété privée d’un média entraine fatalement des dérives liées à la possession quelle que soit la qualité du propriétaire. Une petite histoire l’avait montré. Dans Le Monde (supplément Livres) l’excellent critique E. Chevillard avait exprimé une opinion négative sur le dernier livre de P. Modiano qui venait juste d’être nobélisé (1). M. Bergé, copropriétaire de ce journal, indigné de ce blasphème, avait menacé de le virer ; il s’était calmé car il avait dû comprendre que cela nuisait à son image d’homme de gauche et courtois. L’an dernier, rebelote sur l’affaire Swissleaks, qui lui valut un communiqué de protestation des journalistes de SON journal (2). Mais son comportement n’est pas unique : récemment on observe avec tristesse les effets du contrôle de Canal+ par un autre magnat capitaliste omnipotent, V. Bolloré.

L’autre jour au Grand Journal de Canal+ étaient interviewés trois représentants de la presse supposés offrir la palette des opinions de droite à gauche, N. Beytout de L’Opinion, C. Barbier de l’Express et L. Joffrin de Libération (3). Et ce fut hallucinant de voir Joffrin à l’unisson de ses comparses ! Imagine-t-on le directeur de Libé dans les années 80 ayant ce ton et ce langage ? La journaliste Aline Pailler fait une synthèse éclairante sur la situation de la presse française, en particulier la prise en main de Libération par Patrick Drahi et le rôle de L. Joffrin (4). Un élément de langage s’est propagé : retour à l’URSS et à la Pravda, la Presse unique ! Mais c’est le rêve ultime exprimé de façon subliminale par nos dirigeants ultralibéraux et un projet en cours d’achèvement : une doxa économique régnant sans partage.

L’émission avec les trois éditorialistes est une bonne illustration d’une proposition biaisée de diversité politique mais ne concernant que les sujets secondaires ; quand on arrive au cœur des questions économiques et sociales, l’unanimité se manifeste, de manière décomplexée ou complexée. Et la loi Travail est bien un tournant crucial pour cet alignement ultralibéral sur le travail, exigé par le Système et programmé par la Commission européenne.

Comme toutes les régressions mises en œuvre par Hollande et ses ministres, elle est orchestrée dans des textes très complexes avec des effets bénéfiques immédiats pour le patronat et différés (aux calendes grecques ?) pour les salariés. Toute la subtilité réside bien là comme l’a démontré Cédric Mas dans son billet, « La loi El Khomri, dernière étape d’un bouleversement du droit du travail » : certains aspects positifs mis en avant par les chiens de garde à « gauche » dissimulent des risques considérables sur nos acquis sociaux. Il est d’ailleurs extraordinaire de vérifier que comme souvent ce sont les Socialistes eux-mêmes et leur ancien patron qui ont formulé parfaitement les problèmes et les raisons d’en rejeter les solutions réactionnaires. Sur le 49-3 et son abus anti-démocratique, sur la déchéance de nationalité comme mesure inacceptable, tout l’argumentaire était exposé ; sur ce fameux article 2 de la Loi Travail, Th. Vampouille de Marianne en fait le cinglant rappel (5). Le Parti socialiste avait fort justement le projet de rétablir la hiérarchie des normes ! [Congrès de Poitiers en 2015]

Dans les journaux et magazines de gauche et de centre gauche, d’énormes tensions se font jour car des journalistes de gauche continuent d’y travailler, avec leurs valeurs et convictions. L’approfondissement de la crise rend obligatoire de resserrer les boulons. Certains comme L. Joffrin ou autres J. Quatremer sont spontanément dans l’idéologie économique dominante tirolienne. Pas besoin de les ‘briefer’ ! Par contre il faut vite pousser les récalcitrants dehors. A L’Obs, une motion de méfiance a été récemment votée par 80 % de sa rédaction. Christian Salmon a lancé une pétition sur le licenciement d’Aude Lancelin, numéro 2 de l’Obs, et sur la dérive anti-démocratique du pouvoir, « dernière vilénie du quinquennat » (6).

Une seule vérité (pravda en russe) est proclamée à longueur de temps sur le TINA (There Is No Alternative) dans quasiment tous les médias. Il faut flexibiliser, faire des réformes de structures, faire de l’austérité budgétaire (7) pour rembourser la dette etc. La droite française entre avec un retard de quelques décennies dans cette surenchère alors que même certaines voix au FMI commencent à en souligner les limites (cf. le billet de F. Leclerc « Au FMI, un ver dans le fruit ». Les lois que Sarkozy n’a pas osé faire passer, Hollande les impose brutalement, quitte à laisser à son successeur le soin de les approfondir lors d’une prochaine alternance.

Devant ce mur de l’argent triomphant, du cynisme arrogant, de la bêtise dogmatique, devant cette agression et cette trahison, fallait-il ne rien faire ? M. Philippe Martinez est un lanceur d’alerte : agir alors qu’il encore temps. Certes cette action pour faire connaître les conséquences insupportables de cette loi (que peu à peu les Français découvrent) est discutable mais ne peut-on évoquer la parabole de la paille et de la poutre ? Parler de l’URSS est indécent. N’est-ce pas le moment de reparler de la « common decency » selon George Orwell (8) : une morale commune, une décence commune pour fonder une société décente. Nos dirigeants et leurs porte-paroles stipendiés en sont dépourvu et établir une société juste n’a jamais été leur objectif. Ils sont préposés aux basses besognes – et ça se voit de plus en plus !

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(1) – Bergé insulte un chroniqueur du Monde au sujet d’une critique sur Modiano

(2) – La direction du « Monde » et ses journalistes protestent contre les propos de Pierre Bergé

« La Société des rédacteurs du “Monde” est très fière du traitement de l’affaire SwissLeaks par les équipes du journal et du site. L’investigation, la critique et la liberté de jugement font partie de nos missions fondamentales.
Comme il en est coutumier, Pierre Bergé est sorti de sa réserve au mépris du pacte qu’il a cosigné avec les autres actionnaires en 2010. Cela n’a pas empêché et n’empêchera pas les journalistes de travailler sereinement en toute indépendance et responsabilité.
Nous condamnons avec force, comme les fois précédentes, cette intrusion dans le contenu éditorial. Le rôle des actionnaires est de définir la stratégie de l’entreprise, et non de tenter de peser sur le sens de l’information. »

(3) – voir le replay

(4) – Article d’Aline Pailler : crime de lèse-majesté

(5) – L’article 2 : NON Hollande n’a pas été élu pour ça

(6) – Le licenciement d’Aude Lancelin et la pétition de Christian Salmon

« A l’état d’urgence, à la déchéance de la nationalité, au 49.3, il manquait encore une vilenie pour achever le quinquennat, et la voici : la presse aux ordres. A un an de la présidentielle, le premier hebdomadaire de la gauche française, l’Obs, a brutalement décidé d’engager une procédure de licenciement à l’égard de sa numéro 2, Aude Lancelin. On a du mal à croire que les raisons de cette éviction puissent revêtir un caractère « managérial », comme s’obstine à le soutenir curieusement la direction du journal. » (…) « On n’imaginait pas qu’en 2016, et sous un gouvernement de gauche, on pouvait encore assister à des mises au pas d’une telle brutalité. Tout est donc dit à propos d’un gouvernement qui n’a décidément plus de principe, et considère la presse comme un outil à sa discrétion. Un des actionnaires a reproché, en conseil de surveillance, à Aude Lancelin d’avoir laissé -publier des articles «antidémocratiques». On se demande bien ce que ce genre de chose peut simplement vouloir dire. En revanche, on voit très bien dans quel type de démocratie, ou plutôt d’antidémocratie, les gens qui agissent ainsi se proposent de nous faire vivre. »

(7) – Même au prix du sacrifice de la R&D : budget de la recherche amputé, indignation des organismes de recherches. Un exemple parfait parmi tant d’autres de l’imbécillité profonde des gens qui nous gouvernent et de leur infini cynisme car ils proclament toujours que l’innovation par la R&D est indispensable !

(8) – Article « Orwell et la common decency / le libéralisme et la morale commune par J.-C. Michéa

Comment peut-on traduire en français ce terme de « common decency » ?
Le terme est habituellement traduit par celui d’ « honnêteté élémentaire », mais le terme de « décence commune » me convient très bien. Quand on parle de revenus « indécents » ou, à l’inverse, de conditions de vie « décentes », chacun comprend bien, en général (sauf, peut-être, un dirigeant du Medef) qu’on ne se situe pas dans le cadre d’un discours puritain ou moralisateur. Or c’est bien en ce sens qu’Orwell parlait de « société décente ». Il entendait désigner ainsi une société dans laquelle chacun aurait la possibilité de vivre honnêtement d’une activité qui ait réellement un sens humain.

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