ALGOS ET INFOS NE FONT PAS BON MÉNAGE, par François Leclerc

Billet invité.

Les géants d’Internet, « qui avaient jusqu’ici une relation distante avec le journalisme, sont devenus ces dix-huit derniers mois des acteurs dominants de l’écosystème de l’information », observe le Tow Center for Digital Journalism de l’université américaine de Columbia, qui fait autorité.

Son étude s’appuie sur l’impact des services Tendances de Facebook et Discovery de SnapChat, qui s’impliquent dans la sélection des informations qu’ils mettent en ligne, une activité relevant habituellement du journalisme. A ceci près qu’elle est confiée à des algorithmes, dont la tâche est notamment de fournir à chacun les informations qu’il préfère après analyse de ses consultations précédentes. Cela peut écarter des informations importantes et nuire au principe selon lequel tout le monde doit avoir accès aux mêmes information. La diversité des points de vue ne peut plus non plus être garantie. Vice-présidente des programmes académiques du Poynter Institute for Media Studies, Kelly McBride ne laisse pas de place au doute : « Les algorithmes vont changer l’organisation de la démocratie, prédit-elle. Dans la démocratie athénienne, la popularité d’une idée était déterminée par la rhétorique des citoyens. Aujourd’hui, elle est déterminée par les algorithmes… »

Selon le Reuters Institute, la sélection algorithmique de l’information semble effectivement répondre aux attentes de ceux qui en bénéficient, mais elle peut les maintenir dans l’ignorance de pans entiers de l’actualité. Accusé d’avoir manipulé son service Tendances, Sheryl Sandberg, la directrice d’exploitation de Facebook, le nie et fait valoir que « nous sommes une entreprise technologique, pas un média ». Mais les critiques mettent en avant que si les algorithmes utilisés pour réaliser le service sont des boîtes noires, ils ont été au conçu au départ par des humains qui ont décidé de principes de sélection des informations. « Facebook peut faire décoller ou tuer un site d’information selon la façon dont il calibre son algorithme », explique Nikki Usher, professeure de nouveaux médias à l’université George Washington. A cet égard, Nicholas Diakopoulos, chercheur au Tow Center de Columbia insiste sur « la nécessité de mettre en place des rédactions en chef pour les robots ». Ce serait justifié étant donné la place grandissante qu’ils prennent dans les rédactions.

La menace que les algos représentent ne s’arrête pas là. Car les géants d’Internet accaparent les ressources publicitaires d’Internet au détriment des médias qui n’ont pas d’autre choix que d’être présents sur ceux-ci pour ne pas disparaitre. Et d’accepter un partage de ces revenus à leur détriment. Selon le Pew Research Center, 65% des revenus publicitaires en ligne avaient en 2015 comme bénéficiaires Google, Facebook, Microsoft, Yahoo !et Twitter, une progression en rapide croissance. Les algorithmes, qui jouent un rôle essentiel sur les services vedettes d’Internet, détruisent le modèle économique des médias. Qui produira demain l’information si les médias disparaissent, les algos ?

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