Le Proche-Orient « compliqué » comme métaphore des limites de la rationalité de l’espèce, par Roberto Boulant

Billet invité

En attendant d’être surpassé par la prochaine guerre en mer de Chine, en Afrique centrale ou dans les pays baltes, le Proche-Orient et plus particulièrement le conflit syrien, offrent l’exemple de ce qui se fait de mieux en termes de folies sur cette planète. Une véritable carte de visite pour homo-sapiens, infiniment plus fidèle à la réalité que notre CV embarqué sur les sondes Pionner 10 et 11 (même si la représentation incomplète des parties génitales sur le dessin représentant la femme, en dira beaucoup sur notre psychologie à d’éventuels extra-terrestres).


L’analyse stratégique classique, basée sur la dialectique de volontés opposées qui cherchent à augmenter leurs gains, tout en contenant la violence en équilibrant fins politiques et moyens militaires, montre vite ses limites pour expliquer et prévoir le comportement de certains acteurs impliqués dans le conflit syrien. Pour mettre en relief ses limites, prenons l’exemple de deux puissances dont les agissements sont à ce jour aux antipodes l’une de l’autre : la Russie et la Turquie.

L’approche russe peut être qualifiée de classique. C’est celle d’un joueur ayant des objectifs clairement définis, conscient que sa rationalité est limitée par le manque d’information sur les systèmes adverses et leurs interactions nombreuses, complexes et changeantes. Chose d’autant plus vraie, que le chaos de la guerre civile favorise la matérialisation de micro-acteurs et d’alliances éphémères, susceptibles d’avoir de véritables impacts de niveau stratégique sur la conduite du conflit.

Sans être dans le secret des dieux, et à défaut de pouvoir prétendre à l’exhaustivité, il est facile de deviner les objectifs russes. Le premier d’entre eux est de retrouver un statut de grande puissance et d’interlocuteur incontournable sur l’échiquier mondial. La déliquescence des années Eltsine a en effet démontré que la fin de l’URSS ne signifiait pas pour la Russie son intégration dans la grande famille solidaire des nations démocratiques, mais bel et bien son dépècement par l’économie dite « de marché ». Traduction : vae victis, le vainqueur prend tout. Sauf que ce qu’il est possible de faire avec un petit état comme la Grèce est beaucoup plus délicat à réaliser avec une puissance nucléaire, même déliquescente, s’étendant sur 11, puis 9, puis à nouveau 11 (…) fuseaux horaires, et disposant de considérables ressources géologiques et minières. C’est donc bien aidés par la Religion Féroce du néo-libéralisme, que les dirigeants russes ont décidé de laver l’humiliation en en revenant à la politique de puissance… des Tsars.

C’est dans ce cadre englobant que doit être comprise la politique syrienne de la Russie. L’objectif principal n’est pas de soutenir telle ou telle faction, telle ou telle ethnie ou communauté religieuse, mais d’avoir un accès aux « mers chaudes ». Et M Poutine, profitant de la quasi-paralysie de l’exécutif américain précédant l’élection présidentielle de novembre, s’est donné les moyens de ses ambitions. En sanctuarisant ses emprises en Syrie par des moyens A2/AD, en utilisant son aviation d’assaut sans souci des pertes civiles, et en s’appuyant sur l’acceptabilité de la société russe à des pertes militaires limitées.

L’objectif secondaire est de faire comprendre à toutes les démocratures et dictatures de la planète, que contrairement aux Américains et à leur duplicité, ou aux Européens et à leur faiblesse, la Russie est un partenaire fiable (avec un catalogue d’armements très étendu, varié et offrant de grandes capacités de crédits, que demander de plus ?). Car avoir une géostratégie claire, offre un énorme avantage comparatif : chaque pays qu’il soit adversaire ou partenaire plus ou moins potentiel, plus ou moins déclaré, peut facilement prévoir les réactions de la Russie. Paradoxalement dans un monde multipolaire et chaotique, un gage de stabilité pour des joueurs à la rationalité limitée : l’assurance de connaître les limites de ses marges de manœuvre pour éviter de se retrouver « un pont trop loin ».

Ainsi en inversant la focale, on peut aisément imaginer que le clan de la famille el-Assad et leurs inféodés, sont parfaitement conscients que les Russes se contenteront de les maintenir la tête hors de l’eau en leur permettant de conserver la Syrie ‘utile’, mais qu’en aucun cas ils ne s’investiront au-delà. Une attitude beaucoup plus lisible pour Damas que celle de la fameuse ligne rouge de l’administration Obama (sans même parler de la politique française à l’égard de la Syrie qui par sa continuité et la compréhension fine de l’écosystème politique syrien qu’elle sous-tend, force l’admiration. Passer de l’hostilité chiraquienne à l’invitation sarkoziste au défilé du 14 juillet, puis de la rupture précipitée de toutes relations diplomatiques, aux menaces de frappes aériennes s’achevant en rodomontades pitoyables, voilà bien de quoi assoir la confiance que les autres diplomaties peuvent investir dans notre pays).

À l’opposé de l’approche russe, celle de la Turquie semble montrer quelques limites assez inquiétantes, susceptibles d’ajouter du chaos au chaos, voire de déstabiliser le pays lui-même ! Il semble assez clair que sous prétexte de combattre la sédition, M Erdogan se rêve en néo-sultan sous habits présidentiels, et qu’il privilégie maintenant l’option policière et militaire pour régler un problème politique, celui de la forte minorité kurde en Turquie (16% de la population). Il est pourtant de notoriété publique que la force armée ne peut pas régler à elle seule un problème politique. Tout au plus peut-elle espérer cantonner la violence à son niveau le plus faible, le temps qu’une solution politique apparaisse.

Or, en cherchant à évincer les députés pro-kurdes du HDP du Parlement, en multipliant les opérations armées très coûteuses en vies civiles contre les populations kurdes, l’escalade militaire avec le PKK devient inévitable. C’est donc clairement une option de guerre civile de basse intensité -sur le temps long-, qui est sciemment choisie !

Tout aussi aventureux et passablement irrationnel, fut l’ordre donné à la chasse turque d’abattre un Su-24 russe en novembre dernier. Passons rapidement sur les procédures qui permettent d’éviter ce genre d’escalade et qui sont quotidiennement appliquées sous tous les cieux du monde. Leur seule existence permet simplement d’affirmer que la volonté n’était pas là de défendre un espace aérien, mais bel et bien d’abattre un avion russe ! Une attitude incompréhensible, car de toute évidence hautement contre-productive. Et ce qui était d’ailleurs vraiment prévisible, étant donné la dépendance de l’économie turque à l’économie russe, à son gaz et à ses flots de touristes, arriva : l’embargo décrété par V. Poutine est estimé avoir provoqué un manque à gagner de 11 à 12 milliards d’euros pour la Turquie depuis le 24 novembre 2015. Tout cela pour se rapprocher quelques mois plus tard du Kremlin.., afin d’exercer un chantage sur les Occidentaux au travers du maintien du pays dans l’OTAN, ou des accords avec l’UE concernant les réfugiés. Voilà qui ressemble furieusement à de l’improvisation sous le coup de l’émotion de l’heure. Hautement rassurant au vu du contexte régional.

Enfin dernière remarque, dernière interrogation sur la politique turque : celle portant sur la grande purge qui ne s’est pas arrêtée à l’armée, mais qui a touchée l’ensemble des ministères de l’appareil d’état, dont la Justice, mais également la presse et les milieux d’affaires. C’est bien entendu une manière de se faire beaucoup d’ennemis, mais surtout encore une fois, une manière absurde et hautement contre-productive d’affaiblir son propre appareil d’état ! N’est-il pas évident que dans ce genre de purge, ne restent en poste que les éléments qui ont la servilité pour plus grande des qualités professionnelles ? De là à conclure que M Erdogan poursuit maintenant une politique de dissuasion du fou au fort (qui a si bien échoué contre la Russie) contre les États-Unis, une politique du fou aux faibles contre l’UE, et une politique cherchant sciemment l’affrontement armé à l’intérieur de sa propre société…

Mais, et c’est bien connu, pour ne pas désespérer il faut lutter contre le pessimisme de la raison par l’optimisme de la volonté. Alors avant de se replonger dans la chasse aux Pokémon Go, ou dans un passionnant débat théologique afin de déterminer si le burkini griffé Zara est hallal, songeons que tous ces enfantillages proche-orientaux cesseront naturellement lorsque la température moyenne de la région atteindra l’été un rafraichissant 50° Celsius.

Une des rares données stratégiques qui soit parfaitement fiable et invariante.

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