L’oxymore de la démocratie représentative, par Roberto Boulant

Billet invité.

En votant à 61,80% pour Jeremy Corbyn, les électeurs du Labour viennent d’infliger un cinglant camouflé à la direction… du Labour ! En effet, affolés par le résultat du référendum aboutissant au Brexit, 172 députés (soit 81% d’entre eux), avaient voté en juin dernier une motion de défiance afin d’essayer de contraindre M. Corbyn à la démission. Afin de se débarrasser de ces sales trotskystes infiltrés qui tiraient leur parti vers, et j’ose à peine l’écrire tant la chose fait frémir.., vers le socialisme révolutionnaire !

Si devant tant d’exagérations complotistes, vous n’en croyez pas vos yeux, lisez l’interview délirante accordée par Tom Watson, le patron des députés travaillistes anglais, au très sérieux Guardian.

Eh bien même pas peur ! Malgré la menace des bolcheviques cachés sous le lit des petits enfants avec un couteau entre les dents, les électeurs ont reconduit Jeremy Corbyn. Et encore, avec plus de 2 points supplémentaires par rapport aux élections de septembre 2015. À désespérer du peuple ! Non content d’être suffisamment stupide pour plébisciter une première fois l’antéchrist, il persiste et signe lorsqu’on lui laisse une seconde chance de bien voter !

À part un léger sentiment de jalousie envers des électeurs britanniques qui semblent pouvoir vraiment choisir leurs dirigeants, alors que de ce côté-ci du Channel nous sommes quasiment condamnés à attendre la mort biologique de nos élus pour les voir disparaître des radars, que retenir de ces élections ?

Probablement la formidable leçon, quasiment un cas d’école, sur la manière dont fonctionne réellement la démocratie représentative.

En clair, peu importe le programme, peu importe le discours, du moment que vous contrôlez la direction des partis et leurs apparatchiks. Qui, vous ? Les intérêts privés du « big business » bien sûr. Quelle autre explication pour expliquer ici en France, l’exemple chimiquement pur de la trahison expresse de François Hollande, qui une fois élu, n’a même pas fait semblant un seul instant d’être socialiste ? Et le fait qu’il a accepté d’en payer le prix en perdant toutes les élections intermédiaires, offre un bon indicateur des poids comparés de l’électorat et du « big business » dans notre monde globalisé…

Il ne s’agit pas ici de reprendre l’antienne du ‘tous pourris’, mais de constater les dangereuses limites d’une classe de politiciens professionnels – par nature – hors-sol. Inutile d’imaginer des virements sur des comptes off-shore pour s’assurer le vote de nos élus, leur corruption morale peut se faire aisément en respectant strictement les termes de la Loi. En tant que professionnels de la profession, faisant carrière donc, ils savent comme viennent de le prouver les cadres dirigeants du Labour, où se trouve leur intérêt.

Alors, pourquoi se priver de confortables pantouflages dans le privé, en cas de revers électoral ? Et n’est-il pas humain après tout, de vouloir le meilleur pour sa famille ? Qui serait assez inconscient – pour ne pas dire égoïste – en compromettant l’avenir de ses enfants pour avoir voté n’importe quoi ?

Un cas de conscience somme toute assez similaire à ceux des journalistes employés par des groupes industriels, et que l’on imagine mal enquêter sur les turpitudes de leurs patrons (pour ceux qui en ont le courage, la couverture par le Figaro des ennuis judiciaires de M. Dassault, offre un exemple assez croustillant des limites de la déontologie).

Voilà. Ce constat accablant est maintenant évident pour le plus grand nombre. Ce qui est beaucoup plus difficile par contre, à l’image de ces problèmes mathématiques qui tiennent en une ligne et dont la résolution prend parfois des siècles, est de trouver la solution pour restaurer (instaurer diront beaucoup), la démocratie.

Et la seconde chose évidente, est que nous n’avons pas des siècles devant nous !

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