Un nouveau détergent miracle pour l’entreprise : le dépôt de bilan, par Jean-Paul Vignal

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Les conséquences politiques de la désindustrialisation de la rust belt américaine viennent d’être particulièrement bien mises en évidence par la victoire inattendue de Donald Trump aux élections présidentielles américaines de novembre dernier. On attribue cette désertification industrielle aux délocalisations plus qu’à l’obsolescence, ce qui est exact, mais sans toujours mentionner qu’elles ont de multiples causes. La plus connue est le coût unitaire élevé de la main d‘œuvre à qualification égale. La rigidité des règlementations environnementales a aussi une part de responsabilité, ainsi que la fiscalité, parfois, mais pas aussi souvent qu’on le pense.

Peu souvent citée à sa juste valeur, la forte syndicalisation a également joué un rôle important. Les salariés des grands groupes industriels étaient en effet très syndicalisés et bénéficiaient d’avantages – tels que la prise en charge par les entreprises de tout ou partie du coût de leur assurance maladie et de leur assurance retraite, ou le droit à plus de congés payés – qui faisaient l’envie de tous ceux qui n’avaient pas la chance de travailler pour les « majors ».

L’exemple des constructeurs automobiles est révélateur : ils avaient bien quelques usines hors de la rust belt, notamment au Texas et en Géorgie dans le Sud, mais le personnel y était aussi syndiqué, et avait l’équivalent local des avantages du Nord. L’installation aux Etats-Unis des constructeurs automobiles étrangers et de leurs sous traitants, japonais initialement, mais aussi rapidement allemands et français dans le cas de Michelin, est venue bouleverser le paysage. Ils ont en effet décidé de casser le monopole syndical en prenant le risque de s’installer dans le Sud, où la main d’œuvre avait la réputation d’être plus docile et moins coûteuse, mais aussi moins qualifiée. Ils ont réussi leur pari, en partie parce que les gens du Sud n’étaient pas tous, tant s’en faut, des cueilleurs de coton comme le voulait la légende, mais aussi parce que ces implantation sont intervenues à un moment ou les machines et les logiciels remplaçaient progressivement le savoir-faire humain, qui devenait de ce fait moins important pour la compétitivité des sites.

Après les ajustements initiaux presque toujours inévitables quand on construit une usine ex nihilo sur un nouveau site, les sociétés américaines se sont retrouvées avec des concurrents étrangers très affutés techniquement, utilisant à production et qualité égale moins de main d’œuvre payée moins cher, et dont les produits ont rapidement acquis une réputation tout à fait honorable. Handicapés par des outils de production moins modernes et des coûts de main d’œuvre plus élevés, ils ont alors eu le choix entre deux options :

– Délocaliser leur production hors des Etats-Unis puisque leurs syndicats les empêchaient de pouvoir espérer « partir de zéro » dans le Sud comme leurs concurrents étrangers l’avaient fait. La signature de l’accord de libre-échange nord-américain est intervenue opportunément pour faciliter ces délocalisations

– Opter pour la solution plus radicale de la faillite pour faire le grand ménage de leurs bilans financiers et sociaux aux Etats-Unis, en renégociant pied à pied les avantages acquis lors de la négociation du concordat de sortie du dépôt de bilan

Ford est le seul des 3 grands qui n’a pas fait un passage par la case faillite, mais il ne s’est pas privé de délocaliser au Mexique et continue à le faire. Si le Président Trump a bien obtenu l’annulation d’un nouveau projet – sans doute en menaçant de taxer les voitures neuves importées du Mexique – qui sera rapatrié dans le Michigan, Ford a quand même maintenu un second projet au Mexique, pour un montant équivalent.

L’automobile n’est pas le seul secteur ou cette remise en cause des acquis sociaux s’est faite dans le cadre de la négociation d’un concordat. Les compagnies aériennes l’ont également fait avec succès pour contraindre leur personnel à aligner leur statut sur celui des compagnies dites low cost. Cet artifice a aussi été utilisé pour éviter de devoir faire face aux conséquences financières désastreuses des procès intentés pour les pollutions créées par les usines, ou pour les accidents intervenus du fait de l’utilisation d’un produit ; l’exemple le plus connu dans ce domaine est celui de l’amiante, mais il y a en d’autres.

Plus généralement, et bien que la littérature ne soit pas très loquace sur ce point, et pour cause, le dépôt de bilan est de plus en plus considéré comme un outil de management certes un peu particulier mais loin d’être tabou quand les avocats, le lobbying ou la corruption ne suffisent pas pour faire évoluer les règles dans le sens souhaité par l’entreprise. Sa gestion serait même paraît-il enseignée dans quelques écoles de management. La virtuosité acquise par les multinationales pour déplacer pertes et bénéfices au gré des logiciels d’optimisation fiscale permet de donner une allure honorable à l’utilisation de cette arme de destruction financière et sociale massive ; le chantage à l’emploi est quant à lui une arme de dissuasion efficace lors de la négociation des concordats, et ce d’autant plus que chacun sait que les engagements pris n’engagent que ceux qui les ont crus, et que leur non respect n’est qu’exceptionnellement sanctionné.

Cette évolution n’est pas isolée : elle va dans le même sens que l’émergence de la super souveraineté des entreprises aux dépens de la souveraineté des Etats via la mise en place de tribunaux arbitraux de droit privé pour régler les conflits entre multinationales et gouvernements. Outre son aspect discutable sur le plan éthique – mais qui s’en soucie dans les cercles dirigeants – elle pose bien entendu de nombreux problèmes car il n’est pas simple pour une collectivité ou un citoyen rivé à son territoire de se protéger contre des organisations qui utilisent leur puissance financière, l’optimisation fiscale et le chantage au revenu salarié pour imposer la promotion de leurs intérêts, quel qu’en soit le coût environnemental, social ou financier pour la collectivité ou le citoyen.

Une chose est certaine : le détricotage du peu de protection sociale solide qui existait aux Etats-Unis et le laminage de la classe moyenne sont sans doute la principale cause de l’ascension de Donald Trump. Pour les membres des cercles dirigeants, nombreux, qui ne l’apprécient pas, c’est certainement un avertissement à prendre au sérieux.

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21 réflexions sur « Un nouveau détergent miracle pour l’entreprise : le dépôt de bilan, par Jean-Paul Vignal »

  1. Du danger inhérent à caler les droits sociaux au niveau de la négociation d’entreprise et non au niveau général… Suffit de faire disparaitre l’entreprise pour faire disparaitre les droits sociaux qui y avaient été arrachés.

    1. Par contre, l’entreprise d’un indépendant amenée au dépôt de bilan ne voit pas sa dette sociale disparaître… Le RSI poursuivra.

  2. Bonjour,
    Ce détergent miracle n’est malheureusement pas si nouveau que cela!
    Seuls ses ultimes effets sur l’économie, dont on pourrait dire qu’ils remontent à 2008 (à condition d’ignorer les crises précédentes), paraissent inédits par leur ampleur et leur violence.
    L’usage immodéré du « désinfectant social » par le grand capital serait-il donc in fine la cause de sa perte prochaine?
    Le penser serait peut-être oublier que la science économique dispose de laboratoires et de chercheurs à profusion en vue de créer « le produit » miracle apte à sauver un capitalisme aujourd’hui atteint de stérilité systémique.
    Rassurons nous donc, ce produit nouveau, présenté comme « high-tech », mais en fait, tellement facile à synthétiser en grande quantité, cette précieuse molécule, la finance l’a désormais isolé, et la voici devant nos yeux ébahis:
    On la dénomme « Macron »!
    Quelques gouttes suffisent pour gripper ce qui tourne encore et enfin, atomiser le passé!
    L’emploi disparaît?
    Peu importe!
    Il y a du travail! Mettons le aux enchères!
    Le salariat, voilà l’erreur originelle du capital, il est temps aujourd’hui de promouvoir l’entreprise individuelle!
    Vive le travailleur libre et indépendant!
    Et enfin une main d’oeuvre sans défense!
    Pas de front républicain contre Macron?
    Tant pis pour la république!
    Eric

      1. « au sens du BIT »:

        Les personnes employées au sens du BIT sont celles ayant travaillé pendant une durée quelconque,
        ne serait-ce qu’une heure,
        au cours d’une semaine dite de référence.

        Ces chiffres montrent donc uniquement le désir de cacher le chômage sous le tapis.

      2. T’es à côté d’la plaque Gagnot, évidemment que le BIT compte les actifs parmi les actifs ; ce que je pointais c’est que la population française en âge de travailler (15-64) diminue de 100 000 par an depuis 2011 puisque les classes qui entrent chaque année (depuis la classe née en 1996) dans la catégorie sont moins nombreuses que celles qui en sortent (nées à partir de 1950), 100 000 chômeurs potentiels en moins par an quoi. Fatalement, comme le nombre total d’emplois augmente parallèlement, le taux d’activité grimpe.

    1. candidat du vide, uberisateur sous acides de la Republique ou adepte de l’orgasme capitalistique, le Macron a tout d’un personnage terminal. C’est à croire que ceux qui le suivent désirent secrètement un seppuku du système.

    2. « Ce détergent miracle n’est malheureusement pas si nouveau que cela! »

      Exact, la cessation de paiement n’est pas une nouveauté, c’est certain. Ce qui est nouveau, c’est la banalisation de son utilisation pour apurer le bilan financier, social ou environnemental d’une entreprise viable. Les victimes de l’amiante, le personnel naviguant des compagnies aériennes ou les petits porteurs du Tunnel sous la Manche l’ont appris à leurs dépens.

  3. le détricotage du peu de protection sociale solide qui existait aux Etats-Unis et le laminage de la classe moyenne sont sans doute la principale cause de l’ascension de Donald Trump

    Non, ça signifie surtout que la protection sociale véritable (générale/fédérale) était massivement insuffisante et les avantages corporatifs (bénis par Roosevelt et son compère John Lewis) de quelques millions de privilégiés comme les anciens de l’UAW insoutenables à terme.

  4. « Ce détergent miracle n’est malheureusement pas si nouveau que cela! »
    De fait les grosses entreprises utilisent depuis longtemps des maillons faibles des sous-traitants pour se dégager de leur responsabilité. Pour certains entrepreneurs en bâtiments, c’est la technique de fuite en toute irresponsabilité.

    http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-chantiers-navals-du-havre-ou-comment-gacher-2-milliards_1331157.html)

    1. « De fait les grosses entreprises utilisent depuis longtemps des maillons faibles des sous-traitants pour se dégager de leur responsabilité. Pour certains entrepreneurs en bâtiments, c’est la technique de fuite en toute irresponsabilité. »

      C’est effectivement une autre evolution significative des grandes entreprises: externaliser les contraintes qui leur deplaisent dans leur supply chain.

    1. alors que Gabriel questionne le modèle Allemand, qu’Habermas critique l’austérité et ses « effets dissymétriques » nord / sud, et met en garde vis à vis de l’austérité qui a creusé la « division de l’Europe »
      Macron se la joue valet repentant. Décoction du marchand de sable:
      « On est des rois pour donner des leçons aux Allemands. Il faut d’abord nous, nous réformer. »
      « L’Europe ce n’est pas une vision ultralibérale du marché unique, (…) c’est une Europe qui protège »
      « La France n’a pas vécu l’austérité. L’austérité, elle a frappé l’Europe du sud. »
      « La clé pour moi c’est de restaurer un niveau de confiance qui n’existe plus » entre France et Allemagne. »
      etc.

      1. « It’s always been said that there was no austerity policy in France but that’s not true. » (1:28:37)

      2. « c’est une Europe qui protège ». On rigole. Protéction oui, pour certaines catégories; ce l’on « oublie » de dire.

      3. Bof, cher Vigeron, je vis dans un cadre exclusif, privilégié, cela facilite la chose; il y a des Francais en Germanie qui n’ont pas cette chance, certains ont même peur (!) de rentrer en France.

  5. On peut penser et dire ce que l’on veut au sujet de Trump, mais une chose est sûre: le marasme en terme d’emploi, ainsi que l’absence de perspectives qui font espérer, sont la première cause de son élection. Elle exprime la révolte contre les excès d’une mondialisation économique incontrôlée, la « gangstérisation » de la finance, la complicité de la classe politique de Washington. La classe politique américaine du camp Clinton prône le « continuons la ligne tracée », faire comme si les classes sociales écartées et même méprisées n’existeraient pas.

  6. « Il n’y a pas de quoi être surpris » du grand coup de balai annoncé par l’administration Trump sur la régulation financière instaurée sous Obama.
    C’est vrai qu’avec de grands défenseurs de la Dodd-Frank (ou de gars comme Gensler quand il était à la tête de la CFTC) comme certains grands partisans de la régulation dans les parages, il n’y a pas vraiment de quoi s’étonner de la facilité du coup de balai, puisqu’il n’y aurait rien à balayer ou si peu.

    1. Si la régulation Obama était tellement inoffensive, demandez vous pourquoi l’administration Trump est si empressée à la détricoter, au risque de décevoir une partie de son électorat anti-Wall Street chauffé à blanc par Trump comme par Bernie ou Pocahontas. Ne vous étonnez pas, effectivement, qui sème le vent.

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