Le colloque Walter Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », par Serge Audier (VI) Walter Lippmann (1889 – 1974)

Le colloque Walter Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », préface de Serge Audier – Penser le « néo-libéralisme », éditions Le bord de l’eau, 2012. Madeleine Théodore nous propose un résumé en plusieurs parties de cette réflexion essentielle. Ouvert aux commentaires.

« L’admirable livre de Walter Lippmann ».

Lorsque en 1938, Louis Rougier publie son nouvel ouvrage aux éditions Médicis, intitulé « Les mystiques économiques. Comment l’on passe des démocraties libérales aux états totalitaires », il tient à évoquer d’autres auteurs convergents, comme Ludwig von Mises et Walter Lippmann. Il avait annoté son livre « La cité libre » en mentionnant son caractère complet : crise du vieux libéralisme, débâcle du laisser-faire, jusqu’à la catastrophe du totalitarisme et la question de la misère prolétarienne, et les nouvelles tâches de l’Etat économique et social, dans le cadre d’un agenda du libéralisme. Rougier avait construit des colonnes dans ses notes, pour différencier le vieil Etat libéral, l’Etat dirigé totalitaire et le nouvel Etat constructeur.

La mention des éditions Médicis, ou de la librairie de Médicis, 3 rue de Médicis, est très importante : elle a été fondée par Marie-Thérèse Guérin, et sera gérée en lien étroit avec Marcel Bourgeois, qui sera au Colloque Lippmann, deux personnalités situées nettement à droite et dont le but est de mener contre les communistes, les socialistes et les radicaux, une contre-offensive concertée et continue dont les cibles principales sont le dirigisme et le planisme. Les ouvrages phares de la librairie Médicis sont « Le Socialisme » de von Mises et « La Cité libre » de Walter Lippmann.

Lorsque paraît aux Etats-Unis en 1937 son livre « An Inquiry into the Principles of the Good Society », Lippmann est déjà un auteur connu et influent.

Ses convictions de jeunesse, à Harvard, le conduisent au socialisme et il est un brillant journaliste de grand renom, deux caractéristiques qui le distinguent de Rougier. Militant au Parti socialiste américain, il est d’abord marqué  par Graham Wallas, pilier historique du socialisme « fabien ». Ses références philosophiques sont d’abord Georges Santayana et surtout le théoricien du pragmatisme William James. Il fréquentera plus tard un autre pragmatiste, John Dewey, avec lequel il aura de nombreux désaccords.

Il travaille d’abord au « Boston Common » d’orientation socialiste avant de créer, en 1914, avec Herbert Croly et Walter Weyl, le célèbre journal « The New Republic », qu’il codirigera quelques années, et où il fera connaître la pensée de Keynes, entre autres. Il est alors une grande figure du « progressisme », avec une forte fibre sociale. Il sera également un protagoniste majeur du « New York Herald Tribune », à partir de 1931.

Mais il est aussi conseiller des gouvernements américains. Il est étroitement associé à la politique étrangère de Washington à la fin de la guerre 1914-1918, pour mettre en oeuvre « les 14 points du Président Wilson ». Il affirme que le devoir des Etats-Unis est de regarder du côté de leurs « tyrannies intérieures », par exemple leurs mines de charbon au Colorado, leurs aciéries gouvernées autocratiquement, leurs usines qui exploitent la main d’oeuvre, leurs bas-fonds. Cependant, sa trajectoire évolue peu à peu, en l’éloignant pour toujours du socialisme de sa jeunesse et même du progressisme du « New Republic » qu’il finira par abandonner.

Réfléchissant à sa propre activité de journaliste et à son expérience de la communication et de la propagande de guerre en 1914-1918, il se lance dans des investigations pionnières autour du thème de « l’opinion publique », en lisant notamment Freud, à la même époque que son ami Keynes, avec lequel il gardera le contact. Il porte un regard désenchanté sur la démocratie de son époque et sur des phénomènes comme l’abstention électorale. Il lit les théoriciens réalistes et élitistes de la démocratie, comme Robert Michels, qui pointent les thèmes de la « classe politique », de l’organisation hiérarchique des partis « bureaucratisés », du poids des oligarchies. Une démocratie conçue comme auto-gouvernement direct est un mythe. L’originalité de la recherche de Lippmann consiste à développer ce genre de théorie de la démocratie à partir de ce qui constitue pour lui le grand impensé : afin que le peuple soit vraiment souverain, il faut qu’il sache lucidement ce qu’il décide, qu’il soit informé le plus rigoureusement possible de la réalité et de la situation qui l’entourent, dans toute leur complexité, or, le citoyen ordinaire n’a ni les compétences, ni le temps, ni l’envie, de se procurer une telle connaissance informée. De plus, la citoyenneté active ne constitue pas nécessairement son premier souci. Tel est en gros le problème affronté dans « Public Opinion » en 1922 et dans « The Phantom Public » en 1925, textes à dimension élitiste. La trajectoire du « New Republic » au « New York Herald Tribune » est un éloignement d’une certaine gauche progressiste. Cependant, Lippmann mettra tout son talent et son prestige en faveur de la victoire de Franklin Roosevelt.

Pour comprendre ses idées politiques, il est intéressant de les comparer sous deux angles différents avec celles défendues par l’un des philosophes américains les plus importants de l’époque, John Dewey, à partir de la crise de 1929 et de l’expérience du New Deal. John Dewey sera fortement attaqué par von Hayek. Il défend un « libéralisme radical » et est un théoricien central du pragmatisme. Il est amené à fréquenter le cercle des journalistes de « New Republic », se sent assez proche de Lippmann et plus encore de Weyl et Croly, avec qui il partage l’ambition de promouvoir une sorte de planification sociale démocratique , mais entre lui et Lippmann les désaccords vont croître.

Dans le livre de Dewey de 1927, « Le Public et ses problèmes », il rejette les conclusions élitistes de Lippmann et milite pour un renouveau démocratique. Il parie sur une réactivation de la vie publique qui repartirait, notamment, des communautés locales et de la vie associative. Ce désaccord croise un autre thème, celui de la crise de 1929. Dans le contexte du « New Republic », se développent et se différencient les idées de Dewey, dont certaines ont eu une influence sur le New Deal (proposition politique d’accroître le rayon d’intervention de l’autorité publique, de procéder à la reconnaissance des organisations syndicales des travailleurs, d’encourager le coopératisme).

Dewey n’est pas alors le seul du « New Republic » à aller vers un socialisme démocratique, coopératif et associationniste, une planification démocratique : il y a également Georges Soule, directeur du journal depuis 1920, théoricien de l’économie dirigée. Soule avait senti une exaltation à la fin de la guerre 1914-1918, quand le monde semblait muter radicalement : la réorganisation de la société serait-elle possible ? Les vertus de la planification avaient été prouvées par la Révolution russe, la Révolution socialiste allemande, la montée du Parti travailliste, les thèmes du socialisme corporatif et du syndicalisme étaient positifs.

L’économie dirigée est à l’ordre du jour. Le New Deal se montre très audacieux sous  cet aspect avec ses deux grands programmes : « Agricultural Adjustement Act » (AAA) et le « National Industrial Recovery Act » (NIRA).

A ce moment Lippmann se détache du New Deal, après l’avoir soutenu, car il doute à son sujet. En France également, Gaëtan Pirou rejette le système des « Codes ». Dewey s’en détache pour d’autres raisons : il juge certaines orientations trop technocratiques et bureaucratiques et ne remettant pas en cause la logique capitaliste, alors que Lippmann prend de la distance au nom d’une certaine vision rénovée du libéralisme, repoussant le socialisme. Il continue cependant à nourrir sa pensée économique de celle de Keynes, à qui il reconnaîtra devoir l’essentiel de sa formation économique, au point de se dire plusieurs fois keynésien. En témoigne son essai le plus keynésien, « The Method of Freedom », publié en 1934, deux ans avant la « Théorie générale », dont Keynes devait lui présenter oralement certaines orientations avant sa publication. L’ambition de Lippmann est alors de dépasser l’opposition entre le laisser-faire et la programmation économique : toute la question porte sur le degré de l’interventionnisme : « Or, dans les démocraties libérales de langue anglaise, on assiste à la montée d’une méthode de contrôle social nouvelle qui n’est ni le laisser-faire ni le communisme, et qui reste fidèle à l’originalité des nations libres dont l’expérience est grande en matière d’auto-gouvernement et d’entrepreneuriat moderne. Une telle méthode est à la fois collectiviste parce qu’elle reconnaît l’obligation de l’Etat de garantir un niveau de vie déterminé et d’opérer dans l’ordre économique pris comme un tout, et libre parce qu’elle garantit des libertés très amples pour les transactions privées. La nouveauté essentielle de cette méthode tient à sa capacité de contrebalancer les actions privées par les actions publiques de l’Etat ». Plus précisément, Lippmann insiste sur le fait que l’Etat doit fortement intervenir pour réduire le chômage et parvenir à « l’extinction de l’insécurité prolétarienne ».

Il y aura rupture provisoire entre Lippmann et Roosevelt. D’abord, il n’est pas convaincu par certaines orientations du New Deal, dont le NIRA, et il essaie de convaincre l’administration Roosevelt en s’appuyant sur Keynes, lui non plus guère séduit et qui va même jusqu’à dire qu’elle pourrait ralentir la reprise. De plus, Lippmann s’inquiète de la montée du nationalisme économique et la question totalitaire le hante, d’autant plus que beaucoup de ses contemporains ne sont pas lucides, il déchiffre le danger nazi. La comparaison entre le New Deal et l’expérience socio-économique fasciste est monnaie courante. En outre, Lippmann est perturbé par l’éloge de l’économie de guerre, présentée comme un modèle de direction et de gestion, alors que le souvenir de 1914-1918 lui avait fait horreur, et obsédé par le conflit futur, il cherche les voies de la paix mondiale. Il faut noter que le vocabulaire qui évoque la mobilisation militaire est très présent dans les premières années du New Deal.

Le livre « La Cité libre » fait donc écho à ce contexte historique et intellectuel. Sa critique du dirigisme, son éloge de la division moderne du travail et du constitutionnalisme libéral le situent dans le camp des défenseurs du libéralisme, au sens le plus classique du mot. Il apparaît en France comme un plaidoyer en faveur du libéralisme contre ses critiques.

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