Les temps qui sont les nôtres : L’affaire du défecteur Sergueï Skripal, le 14 mars 2018 – Retranscription

Retranscription de Les temps qui sont les nôtres : L’affaire du défecteur Sergueï Skripal. Merci à Pascale Duclaud !

Bonjour, nous sommes le mercredi 14 mars 2018 et je vais vous parler de cette affaire ténébreuse de la tentative de meurtre sur le défecteur russe Sergeï Skripal et sa fille Youlia.

Avant je vais quand même vous dire un mot d’une nouvelle que j’ai apprise comme vous tous il y a quelques heures : c’est la mort de Stephen Hawking, le physicien anglais. Alors, je ne connais pas assez la physique, surtout celle dont il parlait lui : les trous noirs, le point où se rencontrent la mécanique quantique et la théorie de la relativité. Ce que je sais essentiellement, c’est que c’est quelqu’un que j’ai connu. Je ne lui ai jamais adressé la parole parce que, comme vous le savez, lui adresser la parole ce n’était pas quelque chose que l’on faisait comme ça simplement en disant « Bonjour Stephen ! Comment vas-tu ? » : il fallait communiquer avec lui par un synthétiseur de voix dont il disposait, grâce à des mouvements très ténus d’ailleurs qu’il faisait de la main.

C’est quelqu’un qu’à une époque j’ai vu tous les jours. Je le voyais au Graduate Center, là où les étudiants doctorants et les jeunes enseignants se rencontraient à Cambridge. Il avait trois ans de plus que moi et il était souvent devant moi dans la queue ou derrière. Comme j’ai dit, je le voyais… je le voyais… et c’est surtout ça qui nous frappait : c’était cette jeune femme à ses côtés – Pas toujours, parfois il était là seul mais parfois avec cette jeune femme –  qui… dont l’attitude… confinait à la sainteté. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui pouvait s’occuper de quelqu’un de cette manière-là ! C’est surtout ça qui provoquait notre admiration.

Sinon il faut bien le dire qu’à l’époque, les sujets dont il s’occupait étaient considérés comme véritablement, extrêmement sujets à controverse, en particulier ce qu’il disait des trous noirs. Il y a peu de gens qui défendaient la position qu’il défendait mais c’est en partie son obstination qui a fait que sa représentation de ces choses-là s’est imposée.

Alors je passe à autre chose, au sujet dont je voulais parler qui est assez… là aussi je ne suis pas un spécialiste de cette question ; je regarde ce qu’on voit dans les journaux et… je lis et j’essaye de digérer un peu l’information. Donc : tentative de meurtre quasiment réalisée parce que les deux personnes sont toujours dans un état critique. Et quand on décrit les propriétés de ce novichok, de la substance qui a été [employée], le poison qui a été utilisé, eh bien il détruit assez rapidement le fonctionnement du cerveau, même si on arrive à la dernière seconde comme cela a été le cas là, à rétablir partiellement le fonctionnement du système circulatoire. Alors, cette affaire est très ténébreuse. Elle est très ténébreuse parce qu’elle semble a priori relever d’un scénario qu’on a déjà vu : un ancien défecteur, un ancien espion trahit sa mère patrie la Russie et voilà : un jour ou l’autre, menacé de se débarrasser de lui, on le tue. Tout ça paraît très, très clair. Le produit utilisé n’a été produit apparemment qu’en Union Soviétique et peut-être par la suite en Russie. Donc le coupable est tout à fait désigné. C’est un truc… en plus ce n’est pas véritablement « chirurgical » comme on dit, c’est-à-dire qu’il y a un danger pour les gens autour et d’ailleurs le premier policier qui a abordé ces deux personnes affalées sur un banc, dont les passants avaient signalé le mauvais état, est lui aussi malade et il y a un risque de contamination des gens qui se sont trouvés dans le même restaurant, la même pizzeria que ces gens-là, que les victimes de la tentative de meurtre, la pizzeria à Salisbury dans le sud de l’Angleterre, le pub où ils se sont rencontrés aussi et la tombe au cimetière de Salisbury, la pierre tombale où se trouve l’épouse de l’espion et son fils.

Donc affaire curieuse puisqu’il s’agit d’un scénario typique de guerre froide. Je lisais… non, je ne lisais pas : je regardais l’autre jour, par coïncidence, une fois de plus, l’excellent film de Martin Ritt qui a été fait sur le roman de John le Carré : L’espion qui venait du froid, avec ces splendides performances par Richard Burton, Claire Bloom, Oskar Werner et Peter Van Eyck, un film splendide avec une histoire très linéaire de se débarrasser là aussi d’agents doubles, des choses de cet ordre-là.

Vous le savez, le caractère évident, pour de multiples raisons, de la culpabilité des Russes dans cette affaire, fait que beaucoup de gens vont parler de « false flag », d’opération « faux pavillon », c’est-à-dire que c’est probablement dans ce cas-là, dans le cas de cette explication, d’autres qui sont responsables de ça que les coupables tout à fait évidents.

Il faut se méfier ! De la même manière qu’il faut se méfier des apparences, il faut se méfier aussi des explications « false flag » parce que vous savez que c’est une spécialité des complotistes et des conspirationnistes de nous dire, de nous expliquer que tout ce qui a l’air d’être quelque chose, en réalité c’est exactement le contraire : que les responsables évidents de telles ou telles choses sont bien entendu des victimes qu’on essaye de faire passer pour des coupables. Donc il faut faire très, très attention, très attention sur ces choses-là. Cela ne veut pas dire que cela n’existe pas. Effectivement, il y a des cas où on essaye d’incriminer quelqu’un qui n’est pas le véritable responsable pour obtenir les conséquences de ce que les apparences suggèrent.

J’ai lu consciencieusement la presse britannique depuis quelques jours. On parle d’autre chose ; on parle d’un avertissement lancé à l’ensemble des gens qui pourraient faire défection : oui, c’est une possibilité ; on peut se débarrasser de vous. Autre explication possible : c’est un avertissement lancé aux gens qui pourraient dire des choses qui seraient, dans le cadre de l’enquête du procureur spécial M. Mueller aux Etats Unis, dans son enquête sur les liens possibles entre l’équipe Trump et la Russie. C’est une possibilité aussi. C’est peut-être un avertissement lancé à la Grande-Bretagne par les russes effectivement… parce qu’effectivement la substance qui est utilisée est une substance extrêmement sale qui peut entraîner des victimes qui ne sont pas celles qui sont visées.

Grand mystère ! Grandes ténèbres !

Qu’est-ce que je peux faire, moi ? Eh bien ma valeur ajoutée c’est de venir avec une explication supplémentaire (rires). Voilà ! Je réfléchis toujours. Vous le savez, l’anomalie, c’est quelque chose qui me passionne.

Mon hypothèse, c’est qu’il s’agit de représailles. Il s’agit de représailles.

On ne voit pas trop de représailles de quoi il s’agirait, sauf peut-être évidemment la personne qui est visée par les représailles et qui, elle, sait très bien que c’est de cela qu’il s’agit. Alors je vous donne ça … c’est « my tuppence », « mes deux centimes » ! Mais j’ai l’impression que c’est tout aussi bon que ce qu’on nous raconte jusqu’ici : faux pavillon, message adressé aux espions du monde en général, interférence supplémentaire dans l’enquête du procureur Mueller. Un message adressé à la Grande-Bretagne en disant « Vous avez fait telles choses et nous on peut faire, voilà, on peut faire des représailles du même ordre et voilà ce qui se passe.

C’est un message – si c’est vrai, si mon explication est bonne – c’est un message « à bon entendeur, salut ! ». C’est le type même de situation dont on ne saura jamais exactement ce qui s’est passé. Si ! dans vingt cinq ans : quelqu’un qui était plus ou moins au courant fera une déclaration qui passera en page 17 des journaux et quelques auteurs complotistes la reprendront dans des livres qui seront publiés encore vingt ans plus tard.

Enfin voilà ! Donc truc ténébreux ! La seule chose qui soit évidente, la seule chose qui soit claire, c’est que nous sommes à nouveau dans la guerre froide entre le monde occidental et… ce n’est plus l’Union Soviétique mais c’est… voilà, c’est la Russie. Nous sommes dans un état de tension tout à fait considérable et s’il devait s’avérer que la culpabilité de la Russie dans ces interférences avec la campagne électorale devait dépasser ce que l’on sait déjà avec certitude, c’est-à-dire simplement, eh bien de monter par la propagande, de monter un camp contre l’autre et de manière systématique dans les pays, d’encourager la dissension, d’encourager la pagaille en encourageant, comme on l’a vu dans le cas justement de ce qu’on a pu constater de l’action de la Russie, en fait en encourageant les deux côtés à se monter les uns contre les autres simplement – pour affaiblir le type de régime dans lequel nous sommes, « démocratie à dérive oligarchique » (rires), en alimentant comme vous l’avez vu les populismes. C’est une bonne stratégie toujours, du côté des extrêmes-droites. On a vu ça systématiquement : on a vu, tout le monde a pu voir la venue de M. Steve Bannon au rassemblement du Front National – tant qu’il s’appelle encore comme ça – dans la même ville d’où je vous parle : la ville de Lille. Mais rassurez-vous, ce n’est pas pour le rencontrer que je suis là : c’est pour participer aux activités de l’Université Catholique de Lille : réflexions sur le transhumanisme, enseignement de l’éthique et del’éthique financière en particulier, à des étudiants. Voilà !

« my tuppence » comme je l’ai dit : « mes deux centimes ». Ça vaut ce que ça vaut : je ne suis pas spécialiste de ces questions, ni des questions de physique dont parlait M. Hawking, ni des questions d’espionnage et de géopolitique, mais voilà : une petite chose que j’avais envie de vous dire sur ces deux sujets-là ce matin. Voilà ! Passez une bonne journée.

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