Jorion joue cartes sur table ! le 24 septembre 2018 – Retranscription

Retranscription de Jorion joue cartes sur table ! le 24 septembre 2018. Merci à Cyril Touboulic !

Bonjour. Nous sommes le lundi 24 septembre 2018.

En 1966, le grand auteur de science-fiction Philip K. Dick a publié un roman qui s’appelait We Can Remember It for You WholesaleNous pouvons nous en souvenir pour vous à des prix de gros. Ça a donné lieu à un film par Paul Verhoeven qui s’appelait Total RecallRappel complet – faisant allusion à ces opérations qui sont faites, par exemple, par des firmes de voitures, parce qu’on a découvert que dans l’airbag, dans le grand coussin qui doit nous protéger contre la mort, il y a un grand trou, ou bien que le système de frein ne marche plus du tout, on rappelle l’ensemble des voitures et on essaie de réparer ça.

Et dans cette histoire, dans ce film – vous vous souvenez peut-être – le héros se promène dans la rue, et découvre tout à coup qu’il y a une firme qui lui propose des vacances extraordinaires, sans devoir se déplacer. On va simplement lui implanter le souvenir de vacances extraordinaires grâce à du logiciel. Et il y a un menu à la carte, où on peut décider des aventures plus ou moins compliquées que l’on veut vivre.

Et si vous avez vu ce film, dont le héros est joué par Arnold Schwarzenegger, vous vous souvenez qu’il y a un truc ! C’est-à-dire qu’au moment où l’implant a lieu, il y a une sorte d’attentat qui a lieu dans la firme où l’implantation a lieu, si bien que le héros ne sait pas s’il a reçu l’implant ou non. Quoi qu’il en soit, il va vivre des aventures extraordinaires. En particulier, il va être à la tête d’une révolution sur la planète Mars (!) qui va déboucher sur la transformation de la planète Mars en une planète habitable. C’est quand même assez extraordinaire ! Le fait de savoir ensuite s’il s’agissait d’une opération qui a mal réussi ou non devient relativement indifférent.

Mais, pourquoi je vous parle de ça ? Parce que j’ai l’impression que la vie de tous les jours nous conduit à nous poser de plus en plus la question de savoir : « Est-ce que nous sommes victimes d’une histoire de ce type-là ? Est-ce qu’on nous a implanté, à chacun, individuellement, un scénario particulièrement rocambolesque, abracadabrantesque, qui justifierait ce que nous voyons en ce moment ? » Ce qui me conduit à penser cela, c’est bien entendu l’actualité de ce soir – que je viens de lire sur l’internet [rires] – et qui me fait penser qu’il est quand même curieux que, pour quelqu’un de ma génération, né en 1946, à l’époque d’une sorte de renouveau, de renaissance, après une catastrophe de dimension extraordinaire, tout à fait abominable, [il semblait évident] que nous allions repartir vers un nouveau type d’humanité.

Et puis, voilà : Il se trouve que j’ai 72 ans aujourd’hui, et l’impression que j’ai, c’est que nous sommes en train de plonger dans la catastrophe absolue, dans l’extinction.

C’est un thème que j’ai abordé dans mon livre Le dernier qui s’en va éteint la lumière, et ensuite dans le plus récent, qui s’appelle Défense et illustration du genre humain.

N’est-ce pas suspect qu’à votre naissance correspond une sorte de renaissance des représentations de ce que l’humanité peut faire, et que, quand vous approchez de la mort, de la mort prochaine, que le monde a l’air d’aller à sa fin ? Cela paraît, comment dire ? la coïncidence paraît trop remarquable. Mais ! Il est bien possible que ce soit comme ça, que ce soit comme ça que les choses se passent. Et ces jours-ci, je vous parle des différents aspects de cette étrange configuration. Le fait que nous préférons faire encore 25 centimes de profit plutôt que de nous attacher à résoudre les problèmes qui se posent à nous. Le fait que nous ignorons de manière grotesque la taille des dangers qui sont devant nous, que nous semblons n’avoir aucune notion de la taille, de l’ordre de grandeur, de l’échelle des problèmes qui se posent à nous.

Et ma consternation est particulièrement grande quand je reçois des messages, des mails de gens qui me mettent en équilibre, ou, comment dire, confrontent l’un vis-à-vis de l’autre des choses, des périls, qui sont de l’ordre de l’insignifiant, et des choses de l’ordre de l’extinction du genre humain, en disant : « Oui mais après tout, est-ce que ceci n’est pas équivalent de cela ? » Et les bras m’en tombent à chaque fois. Non, absolument pas ! Ce sont des choses qui ne sont pas du même ordre de grandeur. Comment pouvez-vous même essayer de les mettre l’un en face de l’autre ?

Et je crois que cela confirme cette thèse, qui est la thèse dominante de Le dernier qui s’en va éteint la lumière, que nous ne sommes pas équipés, que notre espèce n’est absolument pas équipée pour faire face à un danger du type de l’extinction possible de l’espèce.

C’est une remarque qui a déjà été faite par pas mal de biologistes, que finalement il n’est pas si difficile que ça à une espèce de survivre. Vous le voyez autour de nous, avant que nous ayons entrepris notre grande croisade contre la diversité des espèces, qu’il est possible à des espèces extrêmement différentes, allant des insectes aux amibes, en passant par les mammifères, de survivre à la surface de la Terre.

C’est une remarque qui avait été faite aussi par mon ami Jean Pouillon, le grand anthropologue, secrétaire à différentes époques de Jean-Paul Sartre et puis de Claude Lévi-Strauss, quelqu’un qui était né à quelques jours de distance de mon propre père. Sa réflexion, en ayant vécu chez les Hadjaraï du Tchad, qui était la suivante, une réflexion sur l’approximation, qui rejoignait celle de mon professeur de mathématiques d’ailleurs, [Georges-Théodule] Guilbaud, sur les mathématiques approximatives dont nous avons besoin pour comprendre le monde.

Pouillon disait : « Il n’est pas très difficile à une culture de venir avec une représentation du monde, même extrêmement inadéquate, même extrêmement fausse, et de continuer à pouvoir survivre pendant des milliers d’années ». Et je crois que c’est là la limite que nous atteignons en ce moment. Nous sommes en face, maintenant, de problèmes en face desquels l’approximation, la mécompréhension, l’absence totale de lucidité, l’invention de dogmes les plus farfelus que l’on puisse imaginer – sur des mondes parallèles où nous vivrons un jour, et des choses de cet ordre-là – nous sommes en train d’atteindre la limite, je dirais, comment dire ?de viabilité de représentations de ces types-là.

Alors, je vous dis, je viens de faire une vidéo. Je sais que je vais hésiter à la mettre en ligne en raison, je dirais, comment dire ? du caractère un peu désespéré de ce que je dis là. Aussi, contrairement à mon habitude, je vais d’abord la visionner moi-même avant de décider si je la partage avec vous, oui ou non. Nous allons voir. Vous allez voir : l’épreuve est devant moi !

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