S’il y avait un deep state, on n’en serait pas là !, le 25 décembre 2018 – Retranscription

Retranscription de S’il y avait un deep state, on n’en serait pas là !, le 25 décembre 2018. Merci à Eric Muller !

Bonjour, nous sommes le mardi 25 décembre 2018, le jour de Noël, et aujourd’hui, ma petite causerie s’intitulera Si un deep state existait, nous n’en serions pas là ! et vous avez compris que ce sera axé essentiellement sur les États-Unis.

Vous l’avez entendu dire (ça date de quatre ou cinq jours), M. Trump a décidé de retirer les troupes américaines de Syrie, ce qui a provoqué un tollé parmi ses militaires, l’ensemble de ses généraux, et en particulier de M. Jim Mattis qui était ministre de la défense, qui a donné sa démission. Il a donné sa démission en disant qu’il partirait à la fin du mois de février, et M. Trump n’a pas aimé du tout les commentaires qu’a fait M. Mattis sur sa démission, et il l’a aussitôt démis de ses fonctions de manière absolument immédiate.

Alors, qui est-ce qui le remplace ? Eh bien, un militaire de deuxième niveau. En attendant, les [forces des] États-Unis seront donc dirigées par quelqu’un à titre absolument provisoire. La défense américaine sera confiée à quelqu’un à titre absolument provisoire, en sachant que l’ensemble des généraux sont contre la décision qui a été prise par M. Trump d’ignorer entièrement le fait qu’il a des alliés sur le terrain, que ces alliés ne sont pas d’accord avec sa décision, et qu’il les met en position extrêmement difficile – la France, la Grande-Bretagne, les Kurdes, et ainsi de suite. L’ensemble des militaires ont marqué leur désapprobation vis-à-vis de cette décision de sa part.

Par ailleurs, le gouvernement américain est dans une période de ce qu’on appelle maintenant le shutdown, c’est-à-dire de mise en congé d’un ensemble de personnels, mise en congé d’un ensemble de projets qui sont rémunérés par le gouvernement fédéral, parce qu’un nouveau budget n’a pas été voté. Un projet de budget avait été proposé par les deux partis principaux, Démocrate et Républicain, que M. Trump avait approuvé, mais deux commentateurs d’extrême-droite – M. Rush Limbaugh et Mme Ann Coulter – ont dit qu’il trahissait sa base, et du coup, il a fait un revirement. Sa justification, c’est de dire que dans le projet de budget, il n’y a pas les cinq milliards de dollars nécessaires à la construction d’une muraille qui séparerait entièrement les États-Unis, au sud, du Mexique, qui est un des projets phares de sa campagne électorale. Alors, il est braqué là-dessus, et du coup, les Démocrates, qui ont gagné les élections et qui sont en position, à partir du 3 janvier, de s’opposer à sa décision, ont décidé de ne pas le soutenir, que cette muraille sans nécessité n’aura pas lieu, et du coup, nous sommes dans un stand-off, dans une situation où les deux parties campent sur leurs positions, et où un certain nombre de services se ferment. On commence en général, dans ces cas-là, par les réserves naturelles, des choses relativement mineures, mais très rapidement, la situation s’envenime. Ça a déjà existé dans l’histoire des États-Unis, mais voilà, nous sommes dans une nouvelle situation, et si M. Trump exige véritablement la construction de sa muraille, on n’est pas près, évidemment, de relancer les affaires.

Il y a déjà deux choses, là, qui vont assez mal pour lui. Il a remplacé très rapidement M. John Kelly, qui était son chef de cabinet, un général, par M. Mick Mulvaney, un monsieur dont on cite les propos, il n’y a pas tellement longtemps, disant ouvertement et publiquement que M. Trump est un personnage atroce et qu’il n’y a pas moyen de faire des choses avec lui – atmosphère ! – et qui montre que M. Mick Mulvaney ne restera pas longtemps dans cette position-là non plus.

Alors, où en est-on sur le plan financier ? M. Trump discute autour de lui de la possibilité de révoquer le gouverneur central de la Federal Reserve, qui est la banque centrale américaine. Il est en train de demander autour de lui si on peut le faire, s’il a la possibilité de le faire. Et alors, il y a effectivement une constitution de la Federal Reserve, qui date de 1935, et les gens qui se penchent là-dessus ne sont pas tout à fait clairs ou pas d’accord entre eux sur si oui ou non M. Trump a la possibilité de révoquer le gouverneur de la Banque centrale, qui est quelqu’un qu’il a nommé. Voilà, c’était son choix, M. Jerome Powell était de son choix. Mais qu’a fait M. Jerome Powell ? Il a fait monter les taux d’intérêt, ce qui est tout à fait normal dans une période où l’économie va mieux, ce qui était le cas jusqu’à très récemment, et il est normal, dans une période où les choses vont mieux, si l’on veut que la Banque centrale remplisse son rôle d’assurer la stabilité des prix, que la rétribution des gens qui prêtent, les rentiers, augmente quand l’économie va mieux. Ceci est fondé sur le vieux système de métayage qui règle ce genre de choses. C’est à dire que quand l’économie va mieux, eh bien, ceux qui prêtent reçoivent davantage. Ça fait partie du partage de la richesse, la nouvelle richesse créée.

Mais, comme j’ai pu vous l’expliquer à une époque, nous sommes maintenant dans une situation où le capitalisme est en situation très difficile parce que toute tentative de faire monter les taux d’intérêt – en particulier pour cette raison que les choses vont mieux – produit automatiquement une crise obligataire. Donc, quand M. Trump dit que le [gouverneur] de la Banque centrale de son pays ne devrait pas augmenter les taux d’intérêt, d’une certaine manière, il a raison ! C’est un monsieur qui toujours, d’une certaine manière, a raison dans ce qu’il dit. Quand il dit qu’il défend les intérêts du peuple, d’une certaine manière, ça peut être vu de cette manière-là, s’il n’était pas un autocrate narcissique et incompétent. Dans ce cas-ci, il dit : « Le gouverneur en chef de la Banque centrale ne devrait pas augmenter les taux d’intérêt », et intuitivement il a effectivement raison, si ce n’est que dans le fonctionnement normal des choses, ça devrait être effectivement le cas.

Alors, tout ça, bien entendu, déstabilise les marchés financiers. Cette idée qu’on pourrait, aux États-Unis, basculer dans un régime où ce serait le pouvoir politique qui nommerait une instance qui est jugée comme devant être, de manière générale, indépendante, ça fait très mauvaise impression [le président nomme une personnalité dont la définition de la fonction est qu’il ou elle l’exercera « de manière indépendante », au sens de à l’abri des pressions du monde politique ; une menace de récusation si sa politique déplait au président constitue une telle pression].

Ce qui fait très mauvaise impression aussi, c’est que le ministre des finances, M. Mnuchin, a appelé individuellement les directeurs des grandes banques pour leur dire qu’il n’y avait pas de problème de liquidité, c’est à dire que l’État fédéral, la Fed, aiderait les banques en cas de difficultés.

Et là, si vous vous souvenez un peu de ce que j’ai pu raconter dans les années 2008–2009, vous avez pu noter que cette histoire de liquidité est une histoire très imprécise. Quand on dit que l’État peut aider, par le biais de sa banque centrale, peut aider les banques à avoir des liquidités, alors on se dit « c’est d’avoir de la trésorerie » – C’est ça que vous vous dites – c’est d’avoir de l’argent en caisse qu’on peut utiliser pour telle ou telle chose. Mais, quand les liquidités disparaissent sur les marchés, qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire qu’on ne peut plus vendre. Quand il y a « liquidité », ça veut dire qu’on peut très facilement décider qu’on va vendre ceci ou cela à tel ou tel prix, et que, très facilement, on va trouver un acheteur à ce prix-là. Quand les choses vont mal, les vendeurs veulent vendre à un prix élevé et les acheteurs ne veulent plus acheter qu’à un prix très bas. Alors, ce qu’on appelle une absence de liquidité, c’est le fait qu’il n’y a pas de transaction. Mais c’est pas nécessairement parce que les acheteurs n’ont pas d’argent, mais c’est parce que les acheteurs et les vendeurs ne sont plus d’accord sur ce qui serait un bon prix. Alors, c’est ça la difficulté en ce moment. C’est que quand les choses se dégradent sur les marchés boursiers, et dans la finance et dans l’économie en général, l’écart entre les acheteurs éventuels et les vendeurs se creuse, se creuse.

Alors, information très très intéressante : depuis qu’a été voté le Dodd-Frank Act, qui est un ensemble de lois qui visait à essayer de compenser les difficultés qui étaient apparues au moment de la crise des subprimes, on avait créé une instance qui s’appelle le Financial Stability Oversight Council aux États-Unis – Conseil de contrôle de la stabilité financière, un organe officiel créé par la loi – et cet organe officiel s’est réuni récemment et est arrivé à un certain nombre de conclusions. Mais, note la presse, a également eu lieu un rassemblement des personnes que l’on appelle en général de la dénomination suivante.- c’est un sobriquet – le Plunge Protection Team : l’équipe de protection contre la dégringolade dans les marchés financiers. Et ça c’est quoi ? Ce sont aussi les directeurs des banques, etc. mais c’est un organisme officieux, c’est quelque chose qui n’existe pas véritablement sur le papier. Et pourquoi est-ce qu’on aurait voulu réunir à la fois l’organisme officiel créé par le Dodd-Frank Act de 2010 et en même temps l’équipe officieuse ? Eh bien parce que si vous suivez le Blog de Paul Jorion, vous savez sans doute que l’équipe officieuse fait des choses qui sont également officieuses, c’est à dire par exemple – et çà, les exemples ont été nombreux et vous pourrez retrouver cela sur mon blog – de soutenir les marchés financiers de manière cachée, c’est-à-dire d’intervenir d’une manière qui n’est pas selon ce que les institutions préconisent, et qui sont un peu de l’ordre, Ô horreur, de ce qu’on fait en Chine, où là on n’a pas de précaution à prendre, mais quand le gouvernement a envie de faire monter les prix sur les marchés boursiers, il intervient de manière, comment dire ? tout à fait officielle, et il dit : « Voilà on va acheter des choses pour que les prix remontent ». Aux États-Unis – dans une perspective capitaliste de marché libre où les états n’ont pas le droit de faire ça – on ne le fait que de manière déguisée. Ça a eu lieu cependant : vous vous souvenez peut-être : c’était un commentateur – on devait être dans les années 2009–2010 – où ce commentateur, qui est un intervenant sur les marchés, disait devant le micro : « Le marché était en train de s’écrouler, et tout à coup est apparu en face de nous quelqu’un qui achetait, et qui achetait, et qui achetait comme si il n’y avait pas de limite à l’argent dont il disposait pour acheter ! » Alors, c’est qui qui n’a pas de limite sur la quantité d’argent qu’il peut mettre pour acheter des choses sur les marchés financiers ? C’est ce fameux Plunge Protection Team, c’est-à-dire le gouvernement, mais qui – dans un cadre capitaliste de type classique d’économie de marché, libéral – ne peut pas dire qu’il intervient en douce pour soutenir le marché.

On est dans une situation très très difficile. Vous voyez, sur le plan de la défense nationale, les États-Unis sont dans une situation catastrophique de ne même plus avoir quelqu’un véritablement à la tête des affaires – sauf un président un peu déboussolé -, le gouvernement fédéral est fermé faute de budget, et on a des marchés boursiers, non seulement aux États-Unis mais sur un plan tout à fait international, en train de dévisser. En train de dévisser, et par conséquent une situation tout à fait incontrôlable. J’ai plaisanté l’autre jour en disant : « Il n’y a que deux possibilités : entre la commission soit la commission Mueller fait arrêter M. Trump le plus tôt possible pour haute trahison, ou bien… – si l’on était dans un autre cas, dans un autre cadre que les États-Unis – un coup d’état militaire, bien entendu, pour démettre un président qui n’a plus la maîtrise des affaires. Si vous regardez les articles et les émissions aux États-Unis, hier, avant-hier etc. l’image qui vient à tout le monde, c’est celle du roi Lear, King Lear qui se trouve dans une situation désespérée – il n’y a plus qu’à personne qui l’écoute – et il s’adresse autour de lui, au point, voilà, d’engueuler les vents du fait qu’ils ventent, et c’est exactement cette situation-là qu’on a aux États-Unis en ce moment.

Pourquoi est-ce que M. Trump perd entièrement la boussole ? Bien entendu parce qu’il est rattrapé par l’ensemble des affaires sur lesquelles on enquête, et en particulier le fait qu’on pourrait, dans les jours qui viennent, inculper des gens appartenant à sa famille proche, des gens qui ont refusé jusqu’ici de participer à l’enquête faite par M. Mueller sur une collusion éventuelle de l’équipe Trump avec la Russie. Il y a là la possibilité qui existe pour M. Mueller en ce moment, qui n’a pas dit grand chose si ce n’est d’avancer ses pions sur l’échiquier de manière méthodique, et en documentant (de manière extrêmement poussée) pourquoi il avançait telle ou telle inculpation. Les prochaines personnes qui sont dans son collimateur, c’est M. Donald Trump Junior, c’est Mme Ivanka Trump, sa fille, c’est M. Jared Kushner, le beau-fils, et on n’est pas loin sans doute de l’inculpation de ces personnes. Le sentiment général c’est que ça le ferait complètement disjoncter, mais on pourrait encore avoir des surprises parce qu’on est quand même étonné de la résistance, jusqu’ici, de M. Trump. Tout le cadre est en place pour le contraindre à démissionner – pour ne pas faire apparaître en surface des accusations beaucoup plus graves vis-à-vis de lui mais qui seraient gênantes sur le plan international, parce qu’elles souligneraient le fait que les États-Unis ont accepté de se retrouver dans une situation aussi délicate – et M. Trump résiste. On ne sait pas ce qui va se passer, mais en tout cas, je vous tiens au courant de la suite.

Ma conclusion, liée au titre de mon exposé : il n’y a pas de Deep State aux États-Unis. Il n’y a pas cette constitution d’une administration parallèle, dans l’ombre, qui serait le véritable État et qui essaierait de faire descendre M. Trump et qui le mettrait dans une position extrêmement difficile, qui pourrait éventuellement le démettre ou le faire assassiner, etc. Si cela existait, ça se serait déjà passé en raison des difficultés dans lesquelles ce monsieur, président des États-Unis, met son pays en réalité. Donc, ça n’existe pas. C’est la preuve apportée à l’extrême-droite qu’il n’y a pas de Deep State aux États-Unis, malheureusement probablement, dans la situation actuelle, pour la nation toute entière.

Je vous tiens au courant.

Partager :