Saint-Etienne, Conférence de l’hôtel de ville : « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie » (I) La crise des subprimes

Je publie en feuilleton la retranscription (merci à Éric Muller !) de ma très longue conférence le 29 novembre 2018. Ouvert aux commentaires.

Bonsoir à tous.

Vous êtes nombreux ce soir à vouloir savoir comment se débarrasser du capitalisme. Nous remercions M. Paul Jorion d’avoir accepté l’invitation de l’association Aussitôt Dit, et M. Gérard Dubouchet de bien vouloir animer cette rencontre. Nous vous rappelons que ces conférences de l’hôtel de ville sont organisées par l’association de philosophie Aussitôt Dit, en partenariat avec le Centre Max Weber ainsi que La Rotonde École des mines, avec le soutien de la ville de Saint-Étienne et du département de la Loire.

GD : Bonjour à tous. Nous avons le plaisir d’accueillir Paul Jorion. Je serai donc relativement court pour ne pas empiéter sur le temps de Paul Jorion, sa présence qui est, quand même, relativement rare. Alors voilà : Moi, j’ai lu attentivement l’ouvrage dont il est question, et je voudrais développer quelques points. La première chose, Paul Jorion en parle beaucoup, c’est la crise financière de 2008, et là-dessus, si vous voulez, la question que je voudrais qu’il développe – Il y a des aspects très techniques – parce que, dans les années 80, on a en fait changé de système. Il n’y a jamais eu de vote pour changer de système mais le système a complètement évolué. C’est ce qu’on a appelé, parfois, la « financiarisation de l’économie », certains l’ont appelé le « capitalisme actionnarial », bon voilà, il y a eu différents termes, mais qui voulaient à peu près tous dire la même chose. Alors, ça s’est fait notamment à travers d’une ingénierie absolument fabuleuse sur les produits financiers et notamment les produits dérivés – Paul parle notamment des fameux CDS (Credit-default Swap) et puis de la titrisation, alors sans trop rentrer dans la technique, si vous voulez, la question qui pour moi est cruciale là-dessus et c’est là-dessus que je voudrais que Paul réponde. C’est qu’en fait, l’idée qui a prévalu avant 2008, et moi j’enseigne dans une école de commerce, je l’ai vu enseigné par des profs de finances notamment, c’est que la notion de risque avait disparu. Une fois je faisais une conférence là-dessus, et il y a une dame qui me dit « Mais comment ça se fait que des banques aient prêté à des gens insolvables ?» alors j’ai répondu à cette dame la façon de faire. Je lui ai dit « Il n’y a que deux solutions. Ou bien c’est par charité chrétienne – ben, ça on peut peut-être l’exclure – donc la deuxième solution possible, c’est qu’ils pensaient qu’il n’y avait aucun problème ». Et effectivement, ils pouvaient penser qu’il n’y avait aucun risque parce que le risque, grâce à la titrisation, grâce aux engagements hors bilan, enfin toute une technologie qui s’est développée, ils pouvaient penser, en toute bonne foi, que le risque avait disparu. C’est là-dessus que je voulais interroger Paul.

PJ : Je crains que vous ne déceviez la salle en me demandant d’entrer dans des aspects très techniques de la finance. Il est vrai que j’ai passé dix-huit ans de ma vie à faire des choses assez pointues en finance. On m’a appelé, en particulier, à des endroits où on faisait des choses très pionnières, mais est-ce qu’il n’y aura pas une déception si on ne parle pas du sujet d’aujourd’hui, et si on se perd dans des détails un peu techniques ? Je vais dire quand même deux mots sur ce que vous avez soulevé, la financiarisation et le fait qu’on aurait prêté à des gens insolvables.

Qu’est ce qu’on appelle la financiarisation ? Je crois que la meilleure méthode pour déterminer cela, c’est de penser à cette citation de Keynes, John Maynard Keynes, l’économiste anglais, dans son fameux livre de 1936 Trois notions économiques : l’emploi, l’intérêt et la monnaie, mais il y a surtout une réflexion qui est importante et dit-on, tant que l’activité spéculative constitue comme la mousse à la surface de la bière, il n’y a pas de danger. Mais quand l’économie devient l’annexe de l’activité d’un casino, à ce moment-là, nous sommes entrés dans une situation très difficile. Ce qu’on appelle la financiarisation, c’est ça effectivement : c’est la queue qui agite le chien, c’est le fait que on a perdu de vue que la finance devait être la servante de l’économie, qu’elle devait être au service de l’économie et de la communauté dans son ensemble, et on en a fait une activité autonome qui produit, comme vous le savez, des profits avec des marges incomparables avec le reste de notre société, devient une sorte de puits dans lequel l’économie est absorbée. Une chose qu’on souligne rarement, enfin moi je la souligne toujours, c’est que dans les pertes qui ont été essuyées en septembre 2008, et quand on nous justifie maintenant les dettes considérables des états, on dit « Ben, il a bien fallu régler l’ardoise de 2008 », ce qu’on ne souligne pas suffisamment, c’est que la moitié de l’argent qui a été perdu à ce moment-là – le trou énorme, on a commencé à parler de « trillions, c’est-à-dire de milliers de milliards – en fait le trou qui s’est creusé, la moitié c’est l’économie – et donc il est justifié que nous, contribuables, ayons sauvé ce système – mais il faut le souligner, la moitié de l’argent à peu près qui a été perdu, ça a été uniquement des paris faits entre banques, ce sont des paris que les banquiers ont fait entre eux pour essayer de gagner de l’argent sur le dos les uns des autres.

Il n’y avait aucune nécessité que nous, contribuables, reversions cet argent-là. On nous dit, en France, « Il fallait sauver la Société Générale, il fallait sauver BNP… » Une rumeur, qui est peut-être fondée, qui a circulé en septembre 2008 de la raison pour laquelle on a réglé rubis sur l’ongle les paris des banques entre elles, c’est ce qu’on a dit, à l’époque, que la France aurait fait valoir auprès des États-Unis que si ces sommes n’étaient pas remboursées, on serait obligé de mettre des banquiers en prison, et les Américains auraient admis que c’était une raison impérative pour qu’on règle l’argent.

C’est ça la financiarisation, c’est une chose dramatique. Il faudrait en particulier revenir, à mon sens, à l’interdiction de la spéculation. Quand on parle de spéculation, on me dit « Oui, ça a toujours existé. D’ailleurs celui qui achète une maison pour la revendre plus chère, c’est plutôt de la spéculation, n’est-ce-pas ? » Ça n’a absolument pas toujours existé. Ça a été interdit en France à partir de François 1er – dans un édit de François 1er, la spéculation est interdite. L’abrogation de cette loi d’interdiction de la spéculation n’a été levée qu’en 1885. La raison pourquoi on imagine que ça a toujours existé, c’est parce que 1885, eh bien, c’est loin. Mais ça n’a pas toujours existé. Au milieu du dix-neuvième siècle, une vague s’est levée pour abroger toutes ces lois qui interdisaient la spéculation, et ça vaut la peine de regarder les attendus des discussions qui ont lieu à l’Assemblée nationale, pourquoi on autorisait la spéculation, c’est du vent : « C’est moderne ! » « Si on interdit la spéculation, on entrave le progrès ! », plein de phrases qui n’ont aucune signification, qui voulait dire simplement que la finance allait de plus en plus annexer une partie importante de l’argent qui circule dans la société.

Vous soulevez une autre question, c’est pourquoi a-t-on prêté de l’argent à des gens insolvables aux États-Unis ? J’étais au centre de cela vous le savez sans doute : j’ai écrit un ouvrage en 2005-2006, publié finalement au début de 2007, qui annonçait la crise des subprimes. Pourquoi ? Parce que je n’étais pas loin de cela : je travaillais dans le secteur prime, c’est-à-dire qu’on prêtait de l’argent à des gens qui disposaient plus facilement des moyens pour rembourser. Au moment où la crise s’est dessinée en 2005, j’ai voulu délibérément aller travailler dans le secteur subprime pour être une sorte de, je dirais, de reporter au front, pour voir ce qui allait se passer, mais à ce moment-là, au moment où on prêtait de l’argent à des gens, je dirais, modestes, il n’était pas vrai qu’on prêtait de l’argent à des gens insolvables. On prêtait de l’argent à des gens solvables, et pourquoi ? parce qu’on était dans une bulle immobilière et le prix de la maison augmentait à une telle vitesse qu’il était possible, pour les banques, de reprendre possession des habitations et de n’essuyer aucune perte.

Il faut savoir que le système des prêts aux États-Unis, les prêts immobiliers ne sont pas des prêts hypothécaires. C’est un système extrêmement différent de chez nous. Ici, vous le savez, vous empruntez de l’argent pour acheter une maison, et si vous n’arrivez pas à rembourser, on trouvera un moyen ou un autre de vous faire payer l’entièreté de la somme. Aux États-Unis, non, ce n’est pas un prêt hypothécaire : la banque achète la maison, et elle vous la loue, en quelque sorte, et tant que vous payez vos mensualités, en fait, c’est une location que vous faites à la banque, et c’est le jour où votre prêt est entièrement remboursé que le titre de propriété de la maison vous est transmis, ce qui permettait aux États-Unis, qui permet toujours, de simplement, quand vous ne pouvez plus payer vos traites, d’aller à la banque, de donner la clé de la maison et vous n’avez plus rien à payer parce que vous avez tout simplement été le locataire de la maison. Quand on interprète la crise des subprimes en termes français, il y a toute une dimension qui disparaît : ce ne sont pas des prêts hypothécaires. On m’envoyait l’autre jour une très longue analyse de la crise des subprimes et on me dit « Qu’est ce que vous en pensez ? », c’était tout fondé sur la notion de prêt hypothécaire et donc ça ne tenait absolument pas.

Alors voilà, j’ai répondu à vos deux questions en essayant de rester à la surface des choses, de parler du cadre général.

(à suivre…)

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