24 réflexions sur « L’Eucharistie, ou « Il y a parabole et parabole ! » »

  1. Merci, Sir Paul de Jorion (ne vous taper les cuisses … trop fort :-), pour cette série anthropo-théologique.

  2. Votre interprétation de cette parabole de l’Eucharistie ne me satisfait pas, je le dis franchement. Vous faites un lien entre l’épisode de Judas et le geste du Christ ensuite. Je ne vais pas parler en mon nom car l’interprétation que je vais proposer vous pourrez sans doute la retrouver chez différents exégètes, ou mystiques chrétiens. Une fois qu’il a parlé à Judas et lui a signifié ce qu’il avait à dire, il s’empresse de l’oublier. Il se concentre sur le dernier instant avec ses fidèles disciples pour leur transmettre le point d’orgue de son enseignement : mangez ma chair, buvez mon sang. Quelle est cette chair, quel est ce sang? Cela ne peut appartenir à ce monde. Le Christ, contrairement à Jésus, n’est pas humain. Il est de nature divine. Mangez moi signifierait absorbez mon enseignement, « mangez mon mystère » disait l’un. Les paraboles en effet ne sont pas là pour être comprises intellectuellement. Il doit y avoir une assimilation profonde. L’Eucharistie symboliserait cet engagement total de l’être dans la voie du Christ.
    Et ce mystère porte un nom dans l’enseignement de Jésus, l’amour.
    A tel point que Lessing, le philosophe des lumières disait « peu importe ce qu’il advient de la religion chrétienne, pourvu que l’amour chrétien subsiste. « 

    1. Vous répétez la doxa :

      – « cette parabole de l’Eucharistie »

      Je dis que ce n’est pas une parabole mais une comparaison, c’est « comme si » : « Voilà ce que vous me faites ». D’ailleurs quand c’est une parabole, Jésus explicite la morale (comme dans le parabole des talents [Matthieu] ou des mines [Luc] *).

      – « Vous faites un lien entre l’épisode de Judas et le geste du Christ ensuite »

      Ce n’est pas moi, c’est le texte. Chez Luc il y a d’ailleurs imbrication des deux. C’est la doxa qui a séparé les deux, comme s’il n’y avait aucun rapport entre eux, comme si c’était une coïncidence : « Vous êtes en train de me trahir – et le coupable aurait mieux fait de ne pas naître ! Bon, maintenant, tout autre chose : ceci est mon corps, ceci est mon sang… ».

      * Comme je l’ai expliqué, dans l’interprétation classique on attribue au prince cruel la morale « Car on donnera à tous ceux qui ont déjà, et ils seront comblés de biens ; mais pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu’il semble avoir » (Matthieu 25, 29), alors que c’est une phrase que Jésus a déjà prononcée bien avant, quand il était au bord de la mer : « Car quiconque a déjà, on lui donnera encore, et il sera dans l’abondance ; mais pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu’il a » (Matthieu 13, 12).

      Cela dit, que personne ne s’en apercevrait même, Jésus l’avait prévu puisqu’il ajoute, dans la phrase suivante : « … parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en écoutant ils n’entendent ni ne comprennent point » (Matthieu 13, 13) 😉 .

      1. Vous parlez le langage de la raison et moi celui du cœur, on a peu de chance de se comprendre. Mais quitte à déconstruire comme vous le faites, pourquoi ne pas juste abandonner la lecture de ces textes. Votre interprétation n’apporte pas grand-chose en terme d’enseignement. C’est une relecture historique et positiviste que votre professeur semblait refuser d’ailleurs. Son parti pris n’était-il pas de dire au fond que tout dans la bible est enseignement ?

      2. C’est une relecture historique et positiviste que votre professeur semblait refuser d’ailleurs. Son parti pris n’était-il pas de dire au fond que tout dans la bible est enseignement ?

        Le connaissant, je dirais plutôt qu’en bon représentant de l’anthropologie britannique, dans la lignée d’Edward Tylor (1832-1917), Leach aurait plutôt dit que « tout dans la bible est superstition ». Il manifeste d’ailleurs de la sympathie pour la thèse de William Robertson Smith (1846-1894), orientaliste et spécialiste de l’hébreu (et non anthropologue, comme l’indique erronément la notice en français de Wikipédia) que ce qui est central au judaïsme et au christianisme, c’est le rituel et que le « mythe » n’intéresse en réalité pas grand-monde : « Il est permis d’affirmer avec confiance que dans pratiquement tous les cas le mythe est une dérivation du rituel et non le rituel, du mythe » (Lectures on the Religion of the Semites 1889). Robertson Smith est d’ailleurs la principale source de Freud quand celui-ci s’aventure dans l’anthropologie spéculative, comme dans Totem et tabou.

        Davantage que la supposition d’une vague ressemblance entre la religion traditionnelle des Guaranis et le christianisme, la thèse de Robertson Smith explique la facilité de la conversion des Guaranis par les jésuites : ce sont les messes somptueuses et les processions qui les séduisent. Sa thèse explique aussi le grand mystère aujourd’hui aux yeux des intellectuels américains : « Comment est-il possible que les Évangéliques – chrétiens intégristes – soient des fans de Trump, figure vivante de l’Antéchrist ? ». Réponse : les Évangéliques le sont pour la fête et les paillettes, ils n’ont pas la moindre notion de ce qui se trouve dans les Évangiles.

        Quant à moi, je ne dis ni que tout dans la bible est enseignement, ni que tout dans la bible est superstition, je me contente de répéter « Et la prophétie d’Isaïe s’accomplit en eux, lorsqu’il dit : Vous écouterez de vos oreilles, et vous n’entendrez point ; vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point » (Matthieu 13, 14).

      3. « … parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en écoutant ils n’entendent ni ne comprennent point » 
        Justement, pour moi (enfin pas que) il y a une opposition entre voir et voir et entre écouter et écouter. Écouter et voir superficiellement ou écouter et voir avec tout son être. Se laisser pénétrer par sa parole.

      4. Ne m’inscrivant pas dans l’interprétation classique chrétienne ni d’une religion particulière, je ne me retrouve pas pour autant dans l’analyse que fait Freud du fait religieux. Même si on ne peut que louer son génie dans l’élaboration de la psychanalyse, je trouve son regard sur la religion assez superficiel. Pour moi CG Jung a apporté sa pierre à l’édifice en démontrant que les mythes sont les véhicules de sens, des reflets imagés (conscients ou non) d’archétypes de la psyché.

      5. Vous parlez de conversion des Guaranis au christianisme, mais il faut rester prudent. La « conversion  » des esclaves africains au christianisme a donné naissance au vaudou haïtien ou cubain entre autres. On s’est alors aperçu que la religion chrétienne n’était qu’un habile maquillage des cultes animistes.

      6. Vous confondez : le vaudou n’est pas un culte syncrétique, c’est la religion traditionnelle, une religion à mystères, du royaume du Dahomey, il n’y a pas d’éléments de christianisme dans le vaudou. Je peux vous l’assurer : j’ai été l’invité de temples vaudous et de cérémonies vaudous au Bénin dans les années 1980, à l’époque où j’y étais fonctionnaire des Nations-Unies.

        Il y a bien entendu par ailleurs des cultes syncrétiques, comme le lassyisme, dont j’ai assisté à une messe à Pointe-Noire au Congo : beaucoup d’éléments chrétiens, mais roulement de tamtams pendant tout l’office et possession progressive non seulement des ouailles mais aussi des prêtres.

      7. Oui superficiel non pas dans son travail ! Dans la profondeur de l’analyse, en comparaison avec Jung.

      8. Je connais assez bien le vaudou de la région, pour y avoir voyagé (au Togo) et parce que ma femme y est originaire, et de religion animiste (autre nom que vaudou pour une même réalité).
        Il ya bien un culte vaudou en Haïti et à Cuba et pour cause, la plupart des esclaves venaient de cette région. Ils ont adopté la religion chrétienne en vouant un culte particulier au saints, qu’ils avaient superposés sur leurs dieux. C’est surtout d’origine Yoruba d’ailleurs, une ethnie de la région Togo-Benin. Il y a eu un beau documentaire sur le culte vaudou à cuba d’ailleurs récemment sur Arte.

      9. Freud n’est pas superficiel, autant que Jung.
        Ses théories sur la signification et la constitution des mythes, l’interprétation des rêves (que je trouve meilleure que celle de Freud, mais Jung étant aussi un meilleur écrivain, le jugement m’en serait biaisé de ce fait?…), et tous les développements sur l’anima, l’animus, l’inconscient collectif sont dignes d’attention.
        Cela étant, Freud a écrit dans un de ses derniers textes qui s’intitule « L’homme Moïse » sur l’origine du judaïsme, en partant des pharaons (Amenhotep et son monothéisme « avant » l’heure) qui s’y je m’en rappelle bien, introduit aussi cette notion d’inconscient collectif à la suite.
        Tout réside dans l’inconscient et l’intelligence collectives ? Sûrement pas, mais il faut leur parler. Et peut-être qu’advient le voir, entendre, envisager le monde réel tel qu’il est, alors un de plus est sauvé… Jusqu’à sa majorité… 😉

        Merci Paul Jorion de continuer à participer au déconfinement intellectuel des « masses ».

      10. « Les Yoruba sont du Nigéria. Le nom « Yoruba » est d’ailleurs contestable, au Bénin ils s’appellent Nago. »
        Vous venez de me donner raison en me contredisant ! C’est fort!

      11. Le peuple Yoruba a semble-t-il été largement esclavagisé, et probablement par l’intermédiaire du roi de Dahomey justement. Il semblerait que les esclaves de Cuba sont originaires de ces ethnies et davantage du Nigeria en effet, d’ailleurs leur pratique est plutôt appelée Santeria. Alors qu’en Haïti cela est appelé Vaudou et je crois que cela vient du terme Vodun au Bénin et Togo d’où ils seraient davantage originaires.
        Il y a un excellent documentaire écrit sur la traite négrière au Bénin publié par Le monde.

      12. @emynonys J’avais initialement utilisé le mot « superficiel » pour décrire l’approche de Freud quant à la religion et par superficiel j’entendais « qui s’attache à la surface, à l’aspect extérieur des choses » mais pas négligent ou léger.

      13. @Yann Argenton. Le sens de ma réponse précédente était de montrer un exemple dans lequel Freud n’était pas aussi superficiel par rapport à la religion que vous le disiez. Vérification faite, « L’homme Moïse » est le dernier texte officiel de Freud, il s’est intéressé à la religion « when the sun goes down », ce qui ne l’a pas empêché d’aller identifier un besoin, un concept à la fois psychologique et social qu’il a décrit de manière analogue à l’inconscient collectif de Jung. Un recoupement de plus entre les deux qui m’exclut de les opposer de cette manière, ensuite on peut toujours avoir des préférences de coeur. Je le dis autant que vous : ma préférence va à Jung, avant tout pour ce qu’il est meilleur écrivain.
        Freud s’est tourné vers l’analytique, Jung a privilégié les côtés mystique et transcendantal nécessairement liés à cette science en chantier qu’était la psychologie à cette époque…

      14. @emynonys je suis loin d’être un spécialiste, mais il me semble que le concept d’inconscient collectif inventé par Jung prend un tout autre sens chez Freud.
        Je n’ai pas lu « L’homme Moïse ». J’étais resté sur « L’avenir d’une illusion  » pour ce qui est de la vision de Freud sur la religion.
        Je vais essayer de m’y pencher. Pour les quelques extraits que je viens de lire, Freud reste quand même largement dans une lecture exotérique (c’est peut-être mieux « superficielle ») du fait religieux. Je ne m’attends pas à ce que le monsieur devienne tout à coup un mystique bien sûr mais il y a tout de même un pan entier de la religion qui est ignoré. Certains diraient même qu’il s’agit du coeur même de la religion.

    2. Oui Jung est (et devient) un mystique, je suis d’accord.
      Dans ma phrase je parlais de Freud.
      Jung n’est pas pour autant qu’un mystique, il est aussi un scientifique qui s’est attaché à dégager des aspects universels et objectifs de ses expériences (intérieures et professionnelles). Il est vrai que le message se brouille un peu dans son travail à cause de cet enchevêtrement. Pour moi il a commis surtout une erreur c’est de se mettre en scène et de parler de ses expériences personnelles.

      1. Par ailleurs, il n’y a pas d’inconscient collectif (ça apparaîtrait en analyse), il y a des affaires non résolues dans les familles qui se perpétuent implicitement, mais par des attitudes, des histoires racontées, pas parce qu’elles seraient inscrites dans le cerveau.

      2. « Ça apparaîtrait en analyse »
        Ça dépend, le travail de Jung tend à montrer que cela apparaît. D’ailleurs on ne peut trouver quelque chose qu’on ne cherche pas et que l’on nie.
        Mais j’avoue que je ne suis pas satisfait
        par la théorie d’un inconscient collectif. Non pas que je ne croie pas à une dimension plus large que l’individu dans la conscience, mais parce cette notion me paraît limitée et trop floue.
        On parlait plus haut des cultes vaudous. On a là des religions qui sont dans un dialogue constant avec l’invisible. Soit on pense qu’il s’agisse de superstition ou au mieux d’illusion collective, soit on reconnaît qu’il puisse se passer quelque chose dans une dimension autre.
        Personnellement la première posture me semble de plus en plus désuète car empreinte d’une forme l’ethnocentrisme et de conditionnement positiviste.

  3. Ah, alors si j’ai bien compris, « les intérêts ont du talent », c’est une bonne pub qu’on retiendra pour les 2000 et quelques années suivante, économie encastrée ou désencastrée.
    (déconstruction au marteau, Paul fait plus dans la déconstruction « mikado »)

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